
Rentranscription de mon interview avec France Info du 18 janvier 2026.
France Info : Bonjour Rémi Bourgeot, merci d’être avec nous sur France Info. En 24 heures, est-ce qu’on est en train, selon vous, de franchir toutes les étapes qui mènent à une guerre commerciale, une guerre économique avec les États-Unis ?
Oui, on y est en fait depuis déjà longtemps. Vous vous souvenez que l’année dernière, l’actualité avait été très marquée par les menaces de Donald Trump, avec une menace d’escalade des droits de douane, aboutissant finalement à un accord — entre guillemets — qui était plutôt une série d’injonctions acceptées par la Commission européenne, avec des droits de douane généraux à 15 %, et en plus l’acceptation par l’Europe de contraintes très fortes consistant à ne surtout pas aller trop réguler et embêter les géants de la tech californienne. Donc on part de là. C’était un peu calme ces derniers mois.
Alors oui, la fin de l’accord était extrêmement défavorable à l’Union européenne, non seulement du fait de ses droits de douane, mais en plus des contraintes qui les accompagnaient et l’Europe avait simplement accepté les demandes américaines ?
Oui, cet accord était extrêmement défavorable à l’Union européenne, non seulement à cause des droits de douane, mais aussi des contraintes qui les accompagnaient. L’Europe avait simplement accepté les demandes américaines. Il n’y avait pas vraiment eu de négociation de la part d’Ursula von der Leyen, qui avait ensuite été critiquée par divers pays européens. On pensait que les choses s’arrêtaient là, mais en réalité, on assiste à une dégradation beaucoup plus généralisée des relations entre l’Europe et les États-Unis, une véritable explosion du bloc occidental.
Cela relève notamment de la question de l’Ukraine. On voit que les mesures commerciales se concentrent sur les pays de la coalition dite des volontaires. Donc c’est une escalade beaucoup plus large. Il semble que Trump veuille faire exploser l’OTAN actuellement. Il s’agit d’une bravade très poussée, qui ne se limite pas du tout aujourd’hui à la question commerciale, plutôt secondaire. On est dans une situation franchement loufoque avec cette question du Groenland. S’il y avait un intérêt stratégique véritable — ce qui est peut-être le cas pour les États-Unis —, ils pourraient obtenir les mêmes bénéfices par une coopération avec le Danemark, un pays extrêmement proche des États-Unis. Là, on voit des logiques plus globales chez Donald Trump. C’est un pourrissement beaucoup plus profond et durable.
L’éclatement du camp occidental, c’est ce que souhaiterait Donald Trump. Comment pouvons-nous y répondre ? Notamment en activant ce mécanisme anti-coercition. Emmanuel Macron et son entourage font savoir qu’il va demander l’activation de cet instrument auprès de ses partenaires européens. Concrètement, Rémi Bourgeot, on dit que c’est un bazooka économique. Concrètement, ça ressemblerait à quoi si ce mécanisme entrait en action ?
Déjà, on aurait dû, dès le début, au moment des négociations cet été, menacer et entrer dans cette logique de bras de fer avec Donald Trump pour ne pas être écrasé, en comprenant bien que ce n’étaient que les prémices. Aujourd’hui, on a une aggravation très grave, plus large, donc on ne pourra pas non plus se défendre simplement sur le plan commercial. Il faut répondre. Ensuite, ces mesures sont un cadre assez général. On parle de bazooka, mais il était plutôt pensé contre d’autres pays, notamment la Chine. Il faut une très large majorité en Europe pour les mettre en place, donc ce n’est pas gagné. Mais c’est la moindre des choses d’envisager une riposte. La contre-riposte de Trump sera l’escalade, avec la menace d’un écrasement économique des Européens, car sa logique est celle de l’humiliation. Il n’a aucun respect pour les dirigeants européens, et il y a des désaccords profonds sur des dossiers géopolitiques brûlants comme l’Ukraine.
Rémi Bourgeot, vous nous parlez d’un scénario catastrophe. Comment l’Europe peut-elle résister à une telle escalade ?
Le scénario catastrophe, c’est celui de la guerre, impensable entre l’Europe et les États-Unis. Maintenant, ce qui va se passer, c’est l’escalade. Cette escalade actuelle, avec ces menaces de droits de douane supplémentaires de 10 % pour les pays concernés, est déclenchée parce que les Européens ont envoyé quelques soldats — presque à l’unité — au Groenland. A priori, c’est presque rien, mais Trump ne tolère aucune opposition, même face à des demandes aussi extraordinaires et loufoques que celle d’obtenir le Groenland. La relation est dans une dynamique d’éclatement. On va voir toutes sortes de surenchères. Trump, quand on lui répond fermement, a tendance à reculer. La Chine, par exemple, avait menacé d’une escalade supplémentaire et dégainé son bazooka — la limitation de l’exportation des terres rares —, ce qui posait d’énormes problèmes industriels aux États-Unis. L’Inde, menacée de sanctions secondaires pour limiter ses échanges avec la Russie, avait aussi réagi fortement. Trump est donc sensible au bras de fer.
Il faut voir ce contexte de pourrissement avec les Européens sur la question de l’Ukraine, qui est centrale dans cette escalade.
Merci beaucoup, Rémi Bourgeot, pour votre regard d’économiste, chercheur associé à l’IRIS, sur cette guerre commerciale qui existe en réalité depuis le retour de Trump, mais qui se concrétise peut-être un peu plus ces 24 dernières heures, avec ces surtaxes annoncées par le président américain et l’Europe qui annonce vouloir riposter.