Le Gorbatchev de l’Occident

Cet article est publié en partenariat avec l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

La guerre d’Iran met en lumière un vide stratégique qui dépasse le cadre militaire. Elle illustre une incapacité à aligner les actes sur des objectifs politiques de long terme, dans de nombreux domaines: défense, commerce, finance et technologie. Le manque de vision cohérente face aux conséquences du conflit se retrouve tout autant dans la politique douanière erratique ou dans la gestion hasardeuse de la bulle de l’IA.

Donald Trump avait développé une intuition pertinente sur les racines de la crise sociale et l’impératif de réindustrialisation, dans le sillage de la crise financière mondiale. Ses incohérences chaotiques reflètent un malaise culturel plus profond, déjà flagrant à l’époque de George W. Bush, et qui s’est depuis étendu à l’Europe. Cette paralysie systémique dépasse le cadre d’un simple échec personnel et entrave toute velleité de réorientation.

Sur fond de crise éducative, la capacité de planification stratégique, éclairée par les sciences et les humanités, poursuit son recul, laissant place à une géopolitique de l’immédiat, une politique économique centrée sur les bulles, et une improvisation généralisée.

Succès tactiques et vide stratégique

L’Irak était censée faire office de cas d’école : la quête du changement de régime sans alternative viable mène au chaos régional. Pourtant, cette même logique perdure, sans stratégie cohérente pour gérer les conséquences immédiates du conflit iranien ni pour préparer l’après-guerre. L’exclusion d’une offensive terrestre était censée rassurer l’opinion américaine après le fiasco irakien. Mais le discours actuel révèle plutôt la persistance de l’héritage de l’ère Bush, malgré les tentatives contradictoires de Trump pour concilier les exigences des néoconservateurs et le rejet populaire des guerres longues.

Cette instabilité érode le champ d’exercice de la rationalité, non seulement sur ce front, mais dans l’ensemble du système international. Les négociations menées par des magnats de l’immobilier se révèlent épisodiques et peu fiables. Pendant ce temps, la financiarisation de la politique étrangère accélère les réflexes défensifs des puissances émergentes. Les mécanismes de paiement alternatifs et les accords bilatéraux se multiplient. Ce qui était pensé comme un moyen de pression extérieure finit par saper l’architecture monétaire qui a longtemps permis de financer les déficits américains.

L’intuition perdue sur l’industrie et le tissu social

Les guerres révèlent aussi des limites matérielles. L’expérience ukrainienne a montré les difficultés de l’industrie américaine et européenne à soutenir des conflits prolongés, a fortiori une guerre d’usure. La production peine à suivre les besoins opérationnels. L’Europe, en particulier, reste stratégiquement dépendante, manquant à la fois de cohésion et de profondeur industrielle.

Donald Trump a construit son ascension sur le constat de l’impasse américaine et la nécessité d’un changement systémique. Son intuition était juste : la désindustrialisation est le principal moteur de la fragmentation sociale. Le problème réside dans l’exécution. Les droits de douane, appliqués sans analyse industrielle sérieuse, aggravent les problèmes qu’ils prétendent résoudre, surtout lorsqu’ils deviennent des armes de sanction brandies au gré des humeurs politiques.

Bulle de l’IA et distorsion financière

Parallèlement, des flux de liquidités considérables se précipitent vers l’intelligence artificielle sans apprécier la nature faillible des technologies existantes et en reléguant des recherches prometteuses. Cet engouement spéculatif reflète une architecture financière fondée sur la planche à billets. Les modèles de financement circulaires et les investissements passifs maintiennent des valorisations souvent déconnectées de la réalité économique. L’inflation des prix des actifs fausse les signaux économiques, orientant le capital vers les opportunités numériques au détriment des systèmes de production physique, souvent sous-financés.

Les financement circulaires et les produits d’investissement passifs sous-tendent des valorisations déconnectées des modèles économiques des entreprises. Alors que les pénuries d’artillerie révèlent la fragilité des chaînes d’approvisionnement, le capital se concentre dans les centres de données, basés sur la technologie actuelle plutôt que sur une vision prospective des progrès à venir en termes d’efficacité. Le problème réside dans le manque de coordination entre allocation financière et impératifs stratégiques. À long terme, les vagues d’investissement puis de crédit maintiennent en vie des entreprises non viables et retarde les ajustements nécessaires.

L’Europe entre sursaut et suivisme

Le problème est désormais plus aigu en Europe, où la surréglementation entrave la planification entrepreneuriale. Les discussions sur le réarmement militaire souffre du manque de stratégie industrielle des dernières décennies. De plus, les contraintes budgétaires limitent la marge de manœuvre de nombreux pays. Le continent risque de voir ses velléités stratégiques entravés par la crise industrielle et la déstructuration des chaînes de valeur. La question du capital humain est autant préoccupante. Avec le repli technologique, les ingénieurs et scientifiques ont tendance à être relégués par la pyramide managériale et administrative. Les tentatives visant à remplacer la main-d’œuvre qualifiée par des solutions d’IA reflètent souvent une logique de réduction des coûts à très court terme au détriment d’une véritable vision industrielle.

Sur le plan géopolitique, un sursaut d’autonomie s’était esquissé après l’alignement complet d’Ursula von der Leyen lors des négociations commerciales de l’été dernier, et surtout depuis les revendications extravagantes de Trump sur le Groënland, masquant à peine son désir de dynamiter l’OTAN. Pourtant, derrière les discours sur l’autonomie stratégique et technologique, de nombreux Européens semblent attendre un signal de réactivation du patronage américain, au rythme des alternances électorales et des aventures militaires. Cette situation reflète une transformation profonde sur deux générations, façonnée par les crises et l’influence d’organisations douteuses proposant des conférences. Le leadership industriel et le rejet de la guerre d’Irak semblent désormais lointains.

La guerre d’Iran constitue un test pour le modèle occidental. Actions militaires improvisées, politiques commerciales incohérentes et spéculation technologique se déroulent sans planification ni vision à long terme. Malgré la diabolisation ambiante des politiques douanières, Trump avait raison sur un point : la stabilité sociale dépend de la force industrielle. L’échec réside dans l’incapacité à transformer cette intuition en stratégie rationnelle à l’échelle étatique. Comme Gorbatchev, ses intuitions réformistes se sont heurtées à des intérêts établis, une paralysie institutionnelle et une mise en œuvre chaotique. Sans un renouveau humaniste dans la politique étrangère, l’industrie, la finance et l’éducation, l’agitation ne suffira pas à masquer la profondeur de la crise culturelle.