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  • Bourbier iranien : stratégies face aux coûts durables

    Bourbier iranien : stratégies face aux coûts durables

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    Donald Trump cherche une porte de sortie au bourbier que constitue la guerre avec l’Iran. Tout en brandissant la menace d’une escalade majeure qui rendrait des pans entiers de la région inhabitables, il assure que des négociations sont en cours.

    Si de véritables négociations de paix sont désormais hors de portée, en raison d’un écart de positions impossible à combler, une désescalade reste accessible.

    Les pays dépendants des importations d’énergie en provenance du Golfe se préparent toutefois à des conséquences durables, même en cas d’arrêt du conflit. Les capacités de production sont désormais atteintes, et l’Iran est susceptible de maintenir un niveau élevé de contrôle sur le détroit.

    L’Europe est moins exposée que l’Asie à une crise d’approvisionnement, mais la flambée des prix de l’énergie aggrave sensiblement ses fragilités multiples, de l’appareil manufacturier à la gestion de la dette. La marginalisation de l’énergie nucléaire laisse le continent particulièrement vulnérable à cette succession de chocs géopolitiques, les gouvernements passant sans cesse d’une dépendance extérieure à une autre au gré des secousses.

    Je suis intervenu dans l’émission Counting the Cost d’Al Jazeera. Extraits de mes interventions disponible ici.

  • Un vide stratégique abyssal au-delà du fiasco iranien

    Un vide stratégique abyssal au-delà du fiasco iranien

    Tribune pour le site des Echos, publiée le 24 mars 2026. Alors que Donald Trump cherche une voie de sortie du bourbier iranien, pour suspendre les hostilités sans perspective de paix véritable, je vous propose une réflexion plus large sur le vide stratégique qui accompagne cette situation :

    La guerre d’Iran révèle une défaillance structurelle au sein de l’appareil de décision américain, marqué par une difficulté à aligner les actions tactiques immédiates avec des objectifs politiques de long terme. Ce décalage dépasse le cadre militaire. Les politiques en matière de défense, commerce, finance et technologie interagissent de manière chaotique. La conduite de la guerre commerciale l’a déjà illustré, l’objectif légitime de réindustrialisation disparaissant derrière la coercition géopolitique.

    Dans cette guerre bien réelle, l’incapacité à anticiper les conséquences d’un échec du changement de régime ou de la fermeture du détroit d’Ormuz témoigne encore d’une perte de vision d’ensemble. L’instrument militaire est brandi sans architecture politique capable de lui fixer un cap.

    Ces failles stratégiques et matérielles, déjà visibles dans la guerre d’attrition ukrainienne, suggère un système confronté à des contradictions internes et le recours à une forme de pensée virtuelle. Le cadre stratégique semble figé dans des schémas hérités de l’époque de l’aventure irakienne, alors que la réalité industrielle et géopolitique a radicalement muté, imposant de nouveaux rapports de force. Cette dernière crise invite l’Europe à une difficile réorientation.

    Recul de l’hégémonie monétaire

    Les sanctions économiques sont devenues un outil central de la diplomatie. Pourtant leur usage engendre des effets secondaires qui commencent à modifier l’architecture financière mondiale. Initialement conçues pour isoler des acteurs spécifiques sans engagement militaire direct, ces mesures ont accéléré la recherche d’alternatives. En plus de l’explosion de l’or, on observe une multiplication des accords bilatéraux en monnaies locales et le développement de systèmes de compensation parallèles, qui fragilisent l’un des piliers de la puissance américaine.

    Le conflit iranien agit ici comme un catalyseur. La paralysie du détroit d’Ormuz souligne à quel point la puissance ne repose pas seulement sur des flux dématérialisés mais encore davantage sur des systèmes matériels complexes : infrastructures énergétiques et industrielles. L’Occident se trouve dans une position où ses instruments de pression perdent en efficacité à mesure que des puissances régionales s’adaptent, se coordonnent hors des cadres traditionnels et sont prêtes à l’escalade.

    Guerres d’attrition industrielle

    Surtout, l’évolution des récents théâtres d’opérations, notamment en Ukraine, a forcé une redécouverte tardive de l’importance de la base industrielle. La supériorité technologique et le développement des marchés financiers ont pu donner l’illusion que la capacité de production de masse était secondaire. La réalité d’une guerre d’attrition a montré que des économies aux PIB beaucoup plus modestes, mais dotées d’un appareil productif résilient, soutenu par la Chine, pouvaient tenir tête à des puissances technologiques dont les chaînes de production sont fragmentées ou optimisées pour temps de paix.

    Cette situation révèle un clivage entre la richesse nominale, portée par les services et les actifs immatériels, et la capacité réelle à mobiliser des ressources matérielles en cas de crise prolongée. Les tensions sur les stocks de munitions et les délais de réactivation des industries de défense illustrent ce manque de profondeur industrielle. Bien que la désindustrialisation soit identifiée comme un risque pour la cohésion sociale et l’autonomie stratégique, la réponse est restée superficielle. Les politiques douanières sont souvent employées de manière erratique, servant davantage d’outils diplomatiques que de réels leviers de reconstruction d’un tissu productif intégré.

    Désalignement des capitaux et érosion éducative

    Parallèlement, les marchés financiers continuent d’orienter les capitaux vers des secteurs à haute visibilité, au détriment des infrastructures fondamentales. La bulle de l’IA capte une partie démesurée des investissements, tandis que les secteurs de l’énergie lourde et de la transformation industrielle peinent à attirer les financements nécessaires. Ce déséquilibre crée une économie à deux vitesses, où l’innovation numérique progresse sans infrastructure industrielle capable de supporter les chocs géopolitiques.

    Cette crise de la pensée stratégique s’enracine dans un affaiblissement des structures éducatives, en particulier de la culture scientifique et des humanités classiques. Le déclin de l’enseignement des sciences réduit la capacité à appréhender les contraintes physiques et techniques du monde réel, favorisant une vision virtuelle, où l’on croit que les LLM peuvent remplacer les ingénieurs polyvalents. Parallèlement, le recul des humanités prive les décideurs de l’intuition historique nécessaire pour comprendre le temps long.

    L’Europe illustre particulièrement cette tension. Le ratrappage industriel du continent est entravé par sa complexité réglementaire, doublée d’un déplacement du pouvoir décisionnel du technique vers l’administratif, réduisant la capacité de planification à long terme. La gestion des crises contemporaines témoigne d’un besoin de transition vers une approche systémique, articulant la sécurité énergétique, la résilience industrielle, la stabilité monétaire et l’innovation technologique au sein d’un cadre stratégique. Cette transformation ne pourra s’opérer sans une remise en question des mécanismes de décision et de formation. La réallocation des ressources doit s’accompagner d’une revalorisation des savoirs fondamentaux, capables de restaurer une vision de long terme.

  • Pourquoi l’or perd-il son attrait malgré la guerre d’Iran

    Pourquoi l’or perd-il son attrait malgré la guerre d’Iran

    J’ai répondu aux questions du journaliste Nils Adler sur la réaction limitée de l’or à la guerre d’Iran. En plus des extraits sur le site d’Al Jazeera, voici mon analyse plus complète.

    Un choc géo-économique, comme le blocage du détroit d’Ormuz, aurait traditionnellement été perçu comme un facteur de hausse de la demande d’or. Cependant, des facteurs structurels ont tempéré son attrait en tant que valeur refuge.

    Fuite vers la liquidité, volatilité et psychologie de marché
    Lors des grandes crises, les marchés financiers subissent souvent une tension généralisée, avec des actifs sous pression alors que les investisseurs recherchent liquidité et sécurité, en particulier en dollars et en bons du Trésor. Même l’or, historiquement une valeur refuge, peut rester stable ou baisser lorsque les marchés privilégient les actifs liquides. Ce schéma s’est confirmé avec l’escalade iranienne : l’or est resté relativement stable plutôt que de s’envoler, malgré des tensions extrêmes. Paradoxalement, c’est le caractère potentiellement systémique de cette crise qui limite la demande d’or, d’autres mécanismes financiers entrant en jeu.

    De plus, la position de la Réserve fédérale reste décisive. La hausse des coûts énergétiques et une inflation persistante renforcent les attentes selon lesquelles les taux d’intérêt pourraient rester élevés, ce qui soutient le dollar et rend les actifs rémunérés plus attractifs que l’or, non rémunérateur. Cette interaction réduit l’attrait immédiat de l’or, la politique monétaire interagissant avec les risques géopolitiques et financiers structurels.

    Par ailleurs, le marché de l’or est de plus en plus façonné par la spéculation et une volatilité accrue, ce qui peut dissuader les investisseurs averses au risque. Les fluctuations rapides et les prises de bénéfices découragent l’accumulation, sapant le rôle de l’or en tant qu’actif refuge. Les niveaux déjà élevés, atteints sur plusieurs années, amplifient cet effet, empêchant une ruée massive vers l’or. La volatilité spéculative peut ainsi neutraliser sa fonction à court terme.

    En dehors des épisodes de risques financiers systémiques, qui peuvent déclencher des fuites vers la liquidité en dollars, le paysage géo-économique restera, pour autant, marqué par une fragmentation massive, soutenant les efforts de diversification, y compris vers l’or sur le plus long terme.

    Impasse prolongée et chocs énergétiques
    Les États-Unis sont confrontés à un fiasco stratégique, Donald Trump n’ayant pas anticipé la réponse de l’Iran envers les États du Golfe et le détroit d’Ormuz. Bien qu’il menace d’une escalade supplémentaire, même ses alliés les plus proches refusent de participer à des missions à haut risque, potentiellement suicidaires, pour escorter les pétroliers dans le détroit. Les conséquences économiques et politiques le poussent à chercher une stratégie de sortie.

    Cependant, même en cas de désescalade, de cessation des hostilités et de réouverture du détroit, une paix négociée à long terme entre les États-Unis/Israël et l’Iran est désormais hors de portée, dans la durée. Le scénario central est celui d’une impasse prolongée, qui prolonge l’instabilité régionale et menace durablement la fiabilité des exportations du Golfe. Ce conflit ne peut être considéré comme un simple événement court terme et limité : il aura des conséquences majeures sur l’économie mondiale et la logique des blocs.

    Sanctions et fragmentation financière
    De plus, l’élargissement du champ des sanctions occidentales et l’utilisation croissante de la politique commerciale comme outil de coercition géopolitique ont contribué à une fragmentation du système financier mondial, incitant les institutions étatiques, ainsi que des banques et multinationales à explorer des alternatives aux mécanismes basés sur le dollar. Là où le dollar servait autrefois d’ancrage relativement incontesté pour le commerce international et les réserves, le risque croissant d’exclusion des systèmes de compensation et de financement a conduit les décideurs de plusieurs régions à réévaluer leur dépendance aux systèmes centrés sur les États-Unis. La guerre en Ukraine a illustré la rapidité avec laquelle la confiance dans les instruments financiers traditionnels peut s’éroder. L’éclatement des hostilités et le flux de sanctions ont coïncidé avec une forte hausse du prix de l’or, alors que les investisseurs et les banques centrales cherchaient des valeurs refuges perçues comme sûres.

    Plus récemment, l’escalade des tensions commerciales a relancé la diversification, que ce soit vers d’autres devises, l’or et d’autres matières premières, ou le développement de systèmes de paiement régionaux. Ces dynamiques suggèrent une remise en question plus large des hypothèses de longue date sur la domination du dollar et soulèvent des questions sur l’évolution des politiques économiques dans une ère de rivalité géopolitique intense.

    L’essence de l’or
    La trajectoire de l’or dépend des conséquences du conflit iranien, des réponses des banques centrales et de la fragilité structurelle de la finance mondiale. La réaction modérée des prix face à la guerre en Iran confirme que l’or ne s’envole pas systématiquement lors des crises. Sa valeur durable réside dans son statut d’actif physique et réel, reflétant les interactions entre liquidité, sanctions, domination du dollar, taux d’intérêt, volatilité spéculative et incertitude stratégique, plutôt que de servir uniquement de couverture contre les paniques à court terme. Même sous de fortes sanctions et des risques géopolitiques élevés, le rôle premier de l’or reste la préservation de la valeur, et non des envolées systématiques de son prix.

    Ce texte poursuit une finalité analytique et ne constitue par un conseil d’investissement. Traduit de façon semi-automatique depuis l’original anglais.

  • Le Gorbatchev de l’Occident

    Le Gorbatchev de l’Occident

    Cet article est publié en partenariat avec l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

    La guerre d’Iran met en lumière un vide stratégique qui dépasse le cadre militaire. Elle illustre une incapacité à aligner les actes sur des objectifs politiques de long terme, dans de nombreux domaines: défense, commerce, finance et technologie. Le manque de vision cohérente face aux conséquences du conflit se retrouve tout autant dans la politique douanière erratique ou dans la gestion hasardeuse de la bulle de l’IA.

    Donald Trump avait développé une intuition pertinente sur les racines de la crise sociale et l’impératif de réindustrialisation, dans le sillage de la crise financière mondiale. Ses incohérences chaotiques reflètent un malaise culturel plus profond, déjà flagrant à l’époque de George W. Bush, et qui s’est depuis étendu à l’Europe. Cette paralysie systémique dépasse le cadre d’un simple échec personnel et entrave toute velleité de réorientation.

    Sur fond de crise éducative, la capacité de planification stratégique, éclairée par les sciences et les humanités, poursuit son recul, laissant place à une géopolitique de l’immédiat, une politique économique centrée sur les bulles, et une improvisation généralisée.

    Succès tactiques et vide stratégique

    L’Irak était censée faire office de cas d’école : la quête du changement de régime sans alternative viable mène au chaos régional. Pourtant, cette même logique perdure, sans stratégie cohérente pour gérer les conséquences immédiates du conflit iranien ni pour préparer l’après-guerre. L’exclusion d’une offensive terrestre était censée rassurer l’opinion américaine après le fiasco irakien. Mais le discours actuel révèle plutôt la persistance de l’héritage de l’ère Bush, malgré les tentatives contradictoires de Trump pour concilier les exigences des néoconservateurs et le rejet populaire des guerres longues.

    Cette instabilité érode le champ d’exercice de la rationalité, non seulement sur ce front, mais dans l’ensemble du système international. Les négociations menées par des magnats de l’immobilier se révèlent épisodiques et peu fiables. Pendant ce temps, la financiarisation de la politique étrangère accélère les réflexes défensifs des puissances émergentes. Les mécanismes de paiement alternatifs et les accords bilatéraux se multiplient. Ce qui était pensé comme un moyen de pression extérieure finit par saper l’architecture monétaire qui a longtemps permis de financer les déficits américains.

    L’intuition perdue sur l’industrie et le tissu social

    Les guerres révèlent aussi des limites matérielles. L’expérience ukrainienne a montré les difficultés de l’industrie américaine et européenne à soutenir des conflits prolongés, a fortiori une guerre d’usure. La production peine à suivre les besoins opérationnels. L’Europe, en particulier, reste stratégiquement dépendante, manquant à la fois de cohésion et de profondeur industrielle.

    Donald Trump a construit son ascension sur le constat de l’impasse américaine et la nécessité d’un changement systémique. Son intuition était juste : la désindustrialisation est le principal moteur de la fragmentation sociale. Le problème réside dans l’exécution. Les droits de douane, appliqués sans analyse industrielle sérieuse, aggravent les problèmes qu’ils prétendent résoudre, surtout lorsqu’ils deviennent des armes de sanction brandies au gré des humeurs politiques.

    Bulle de l’IA et distorsion financière

    Parallèlement, des flux de liquidités considérables se précipitent vers l’intelligence artificielle sans apprécier la nature faillible des technologies existantes et en reléguant des recherches prometteuses. Cet engouement spéculatif reflète une architecture financière fondée sur la planche à billets. Les modèles de financement circulaires et les investissements passifs maintiennent des valorisations souvent déconnectées de la réalité économique. L’inflation des prix des actifs fausse les signaux économiques, orientant le capital vers les opportunités numériques au détriment des systèmes de production physique, souvent sous-financés.

    Les financement circulaires et les produits d’investissement passifs sous-tendent des valorisations déconnectées des modèles économiques des entreprises. Alors que les pénuries d’artillerie révèlent la fragilité des chaînes d’approvisionnement, le capital se concentre dans les centres de données, basés sur la technologie actuelle plutôt que sur une vision prospective des progrès à venir en termes d’efficacité. Le problème réside dans le manque de coordination entre allocation financière et impératifs stratégiques. À long terme, les vagues d’investissement puis de crédit maintiennent en vie des entreprises non viables et retarde les ajustements nécessaires.

    L’Europe entre sursaut et suivisme

    Le problème est désormais plus aigu en Europe, où la surréglementation entrave la planification entrepreneuriale. Les discussions sur le réarmement militaire souffre du manque de stratégie industrielle des dernières décennies. De plus, les contraintes budgétaires limitent la marge de manœuvre de nombreux pays. Le continent risque de voir ses velléités stratégiques entravés par la crise industrielle et la déstructuration des chaînes de valeur. La question du capital humain est autant préoccupante. Avec le repli technologique, les ingénieurs et scientifiques ont tendance à être relégués par la pyramide managériale et administrative. Les tentatives visant à remplacer la main-d’œuvre qualifiée par des solutions d’IA reflètent souvent une logique de réduction des coûts à très court terme au détriment d’une véritable vision industrielle.

    Sur le plan géopolitique, un sursaut d’autonomie s’était esquissé après l’alignement complet d’Ursula von der Leyen lors des négociations commerciales de l’été dernier, et surtout depuis les revendications extravagantes de Trump sur le Groënland, masquant à peine son désir de dynamiter l’OTAN. Pourtant, derrière les discours sur l’autonomie stratégique et technologique, de nombreux Européens semblent attendre un signal de réactivation du patronage américain, au rythme des alternances électorales et des aventures militaires. Cette situation reflète une transformation profonde sur deux générations, façonnée par les crises et l’influence d’organisations douteuses proposant des conférences. Le leadership industriel et le rejet de la guerre d’Irak semblent désormais lointains.

    La guerre d’Iran constitue un test pour le modèle occidental. Actions militaires improvisées, politiques commerciales incohérentes et spéculation technologique se déroulent sans planification ni vision à long terme. Malgré la diabolisation ambiante des politiques douanières, Trump avait raison sur un point : la stabilité sociale dépend de la force industrielle. L’échec réside dans l’incapacité à transformer cette intuition en stratégie rationnelle à l’échelle étatique. Comme Gorbatchev, ses intuitions réformistes se sont heurtées à des intérêts établis, une paralysie institutionnelle et une mise en œuvre chaotique. Sans un renouveau humaniste dans la politique étrangère, l’industrie, la finance et l’éducation, l’agitation ne suffira pas à masquer la profondeur de la crise culturelle.

  • Du Groënland à l’Ukraine: Eclatement de l’Occident

    Du Groënland à l’Ukraine: Eclatement de l’Occident

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    Rentranscription de mon interview avec France Info du 18 janvier 2026.

    France Info : Bonjour Rémi Bourgeot, merci d’être avec nous sur France Info. En 24 heures, est-ce qu’on est en train, selon vous, de franchir toutes les étapes qui mènent à une guerre commerciale, une guerre économique avec les États-Unis ?

    Oui, on y est en fait depuis déjà longtemps. Vous vous souvenez que l’année dernière, l’actualité avait été très marquée par les menaces de Donald Trump, avec une menace d’escalade des droits de douane, aboutissant finalement à un accord — entre guillemets — qui était plutôt une série d’injonctions acceptées par la Commission européenne, avec des droits de douane généraux à 15 %, et en plus l’acceptation par l’Europe de contraintes très fortes consistant à ne surtout pas aller trop réguler et embêter les géants de la tech californienne. Donc on part de là. C’était un peu calme ces derniers mois.

    Alors oui, la fin de l’accord était extrêmement défavorable à l’Union européenne, non seulement du fait de ses droits de douane, mais en plus des contraintes qui les accompagnaient et l’Europe avait simplement accepté les demandes américaines ?

    Oui, cet accord était extrêmement défavorable à l’Union européenne, non seulement à cause des droits de douane, mais aussi des contraintes qui les accompagnaient. L’Europe avait simplement accepté les demandes américaines. Il n’y avait pas vraiment eu de négociation de la part d’Ursula von der Leyen, qui avait ensuite été critiquée par divers pays européens. On pensait que les choses s’arrêtaient là, mais en réalité, on assiste à une dégradation beaucoup plus généralisée des relations entre l’Europe et les États-Unis, une véritable explosion du bloc occidental.

    Cela relève notamment de la question de l’Ukraine. On voit que les mesures commerciales se concentrent sur les pays de la coalition dite des volontaires. Donc c’est une escalade beaucoup plus large. Il semble que Trump veuille faire exploser l’OTAN actuellement. Il s’agit d’une bravade très poussée, qui ne se limite pas du tout aujourd’hui à la question commerciale, plutôt secondaire. On est dans une situation franchement loufoque avec cette question du Groenland. S’il y avait un intérêt stratégique véritable — ce qui est peut-être le cas pour les États-Unis —, ils pourraient obtenir les mêmes bénéfices par une coopération avec le Danemark, un pays extrêmement proche des États-Unis. Là, on voit des logiques plus globales chez Donald Trump. C’est un pourrissement beaucoup plus profond et durable.

    L’éclatement du camp occidental, c’est ce que souhaiterait Donald Trump. Comment pouvons-nous y répondre ? Notamment en activant ce mécanisme anti-coercition. Emmanuel Macron et son entourage font savoir qu’il va demander l’activation de cet instrument auprès de ses partenaires européens. Concrètement, Rémi Bourgeot, on dit que c’est un bazooka économique. Concrètement, ça ressemblerait à quoi si ce mécanisme entrait en action ?

    Déjà, on aurait dû, dès le début, au moment des négociations cet été, menacer et entrer dans cette logique de bras de fer avec Donald Trump pour ne pas être écrasé, en comprenant bien que ce n’étaient que les prémices. Aujourd’hui, on a une aggravation très grave, plus large, donc on ne pourra pas non plus se défendre simplement sur le plan commercial. Il faut répondre. Ensuite, ces mesures sont un cadre assez général. On parle de bazooka, mais il était plutôt pensé contre d’autres pays, notamment la Chine. Il faut une très large majorité en Europe pour les mettre en place, donc ce n’est pas gagné. Mais c’est la moindre des choses d’envisager une riposte. La contre-riposte de Trump sera l’escalade, avec la menace d’un écrasement économique des Européens, car sa logique est celle de l’humiliation. Il n’a aucun respect pour les dirigeants européens, et il y a des désaccords profonds sur des dossiers géopolitiques brûlants comme l’Ukraine.

    Rémi Bourgeot, vous nous parlez d’un scénario catastrophe. Comment l’Europe peut-elle résister à une telle escalade ?

    Le scénario catastrophe, c’est celui de la guerre, impensable entre l’Europe et les États-Unis. Maintenant, ce qui va se passer, c’est l’escalade. Cette escalade actuelle, avec ces menaces de droits de douane supplémentaires de 10 % pour les pays concernés, est déclenchée parce que les Européens ont envoyé quelques soldats — presque à l’unité — au Groenland. A priori, c’est presque rien, mais Trump ne tolère aucune opposition, même face à des demandes aussi extraordinaires et loufoques que celle d’obtenir le Groenland. La relation est dans une dynamique d’éclatement. On va voir toutes sortes de surenchères. Trump, quand on lui répond fermement, a tendance à reculer. La Chine, par exemple, avait menacé d’une escalade supplémentaire et dégainé son bazooka — la limitation de l’exportation des terres rares —, ce qui posait d’énormes problèmes industriels aux États-Unis. L’Inde, menacée de sanctions secondaires pour limiter ses échanges avec la Russie, avait aussi réagi fortement. Trump est donc sensible au bras de fer.

    Il faut voir ce contexte de pourrissement avec les Européens sur la question de l’Ukraine, qui est centrale dans cette escalade.

    Merci beaucoup, Rémi Bourgeot, pour votre regard d’économiste, chercheur associé à l’IRIS, sur cette guerre commerciale qui existe en réalité depuis le retour de Trump, mais qui se concrétise peut-être un peu plus ces 24 dernières heures, avec ces surtaxes annoncées par le président américain et l’Europe qui annonce vouloir riposter.


  • Après la bulle : l’IA peut servir la puissance industrielle au lieu de l’assécher

    Après la bulle : l’IA peut servir la puissance industrielle au lieu de l’assécher

    Cette tribune a été initialement publiée par Les Echos.

    La bulle de l’IA générative repose sur des financements circulaires entre acteurs du secteur, des valorisations déconnectées des réalités économiques, et une concentration extrême des ressources sur les modèles de langage (LLM). Ce qui devrait alarmer n’est pas tant l’ampleur de ces investissements que leur contraste saisissant avec la désintégration des capacités industrielles occidentales. La guerre d’Ukraine a révélé cette faille structurelle, avec l’incapacité à produire en quantité suffisante des équipements militaires essentiels, résultat de décennies de désindustrialisation et d’une allocation déséquilibrée des capitaux. En plus de sa dimension stratégique, ce paradoxe interroge la façon dont nous mesurons la puissance économique.

    Sur le front même de l’IA, les succès d’acteurs comme Mistral ou DeepSeek, plus économes que celles les géants de l’IA, démontrent que l’innovation ne dépend pas que d’une course effrénée à la taille des modèles. Les milliards continuent d’affluer vers des infrastructures matérielles colossales – data centers énergivores, puces spécialisées, réseaux de calcul – sans questionner les limites fondamentales des LLM. Ces investissements massifs contrastent avec le sous-financement chronique de l’industrie, et paradoxalement de l’automatisation.

    Au-delà du fantasme d’un monde numérique dématérialisé, les data centers sont des infrastructures extrêmement gourmandes en ressources matérielles : énergie, métaux rares, composants électroniques. Leur prolifération illustre le paradoxe actuel : on décuple les capacités de calcul, tandis que les filières productives qui pourraient tirer parti de ces technologies manquent de financements et de commandes. Celles-ci se lancent souvent dans des projets d’IA pour cocher une case et tenter des effets d’annonce auprès des investisseurs. Dans le domaine militaire, les drones autonomes, les systèmes de combat intelligents ou la maintenance prédictive représentent des applications concrètes où l’IA feront la différence, mais à condition d’être intégrée à une base industrielle solide et de ne pas tout parier sur des modèles peu fiables.

    Les chaînes de production de munitions, de véhicules blindés ou de composants électroniques, atrophiées par des années de désinvestissement, peinent à répondre aux besoins. Les usines ont fermé, les compétences se sont raréfiées, et les tentatives de relance se heurtent à l’absence de planification stratégique à long terme. Les États-Unis, malgré leurs propres contradictions, tentent de corriger ce déséquilibre en relocalisant certaines productions stratégiques. L’Europe, en revanche, reste en retrait, s’enfermant dans une dépendance technologique extrême, qui hypothèque son intégrité.

    Le cœur du problème réside dans cette allocation déséquilibrée des ressources. Les capitaux et les talents se concentrent sur des technologies spéculatives. Et les applications industrielles de l’IA (robotique avancée, systèmes autonomes, optimisation des processus de production) restent sous-financées. Surtout, elles manquent de garanties commerciales sous la forme de commandes. Cette situation crée un cercle vicieux : plus les investissements se dirigent vers les LLM et leurs infrastructures, moins il reste de ressources pour moderniser l’appareil productif réel.

    Pourtant, l’IA pourrait être un important levier de réindustrialisation si elle était pensée différemment. Une approche plus équilibrée consisterait à réorienter une partie des investissements vers l’automatisation industrielle, développer des applications concrètes intégrées aux processus de production et enfin encourager les compétences hybrides alliant expertise numérique et connaissance des métiers industriels, plutôt que de chercher des effets d’annonce.

    Sans cette réorientation stratégique, on verra se creuser l’écart entre un secteur numérique surdimensionné et une base industrielle incapable de répondre aux défis matériels. La guerre en Ukraine a servi de révélateur. La puissance ne se mesure pas seulement à la capacité à développer des algorithmes sophistiqués, mais aussi à celle de produire des équipements essentiels. L’enjeu n’est pas de rejeter l’IA, mais de la réintégrer dans une logique industrielle, où l’innovation numérique servirait enfin la production matérielle plutôt que de s’y substituer. Sans ce rééquilibrage, l’Occident risque de se retrouver avec une économie où les capacités de calcul explosent, mais où les usines, elles, continuent de fermer.

  • Crise agricole et Mercosur

    Crise agricole et Mercosur

    Fossé entre ceux qui défendent production, résilience et une bureaucratie figée dans les limbes des années 1990.

    L’UE fonce dans le traité avec le Mercosur, tout en préparant une protection face aux produits chinois ne s’écoulant plus sur le marché américain. Sur France Info TV

  • Risque d’éclatement de l’UE et résilience productive

    Risque d’éclatement de l’UE et résilience productive

    Cette analyse est publiée en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    L’administration américaine brocarde l’Union européenne pour des maux souvent réels. Cependant, la soumission économique vis-à-vis des Etats-Unis et l’importation de leur crise culturelle jouent elles-mêmes un rôle déterminant dans le décrochage de l’UE. Au vu de ce paradoxe, ces attaques sont d’autant plus déstabilisantes que les exigences de l’administration Trump (acceptées par Ursula von der Leyen) entravent simultanément l’éventualité d’un retour de l’Europe dans la course technologique. Au-delà des invectives transatlantiques, cette impasse historique rend effectivement la perspective d’un éclatement de l’UE tangible. Il convient d’en anticiper les éventuels effets, par un travail de résilience productive et intellectuelle.

    Les conditions commerciales dictées par Washington illustre, en premier lieu, l’impasse technologique liée au clivage transatlantique. La Commission von der Leyen, en échange d’un niveau général de droits de douane unilatéraux limité à 15%, met en place une politique d’accommodement vis-à-vis du secteur technologique américain sur la plupart des dossiers, à l’exception de ceux liés au contenu des réseaux sociaux. Le fait que ces concessions soient ensuite présentées sous le jour d’une politique de compétitivité n’enlève, malheureusement, pas à leurs effets de long terme.

    L’abandon de l’ambition d’autonomie technologique vient aggraver une série de paris malheureux dans ce domaine. Plus encore que le manque de débat, ces choix ont révélé une faille en matière de compétences scientifiques et industrielles. On citera comme exemples le pari démesuré sur l’hydrogène; la transition généralisée vers l’électrique dans l’automobile, sans étude d’impact face à la concurrence, avant de devoir rétropédaler; le raté dans les semi-conducteurs (avec le cher pari sur les transferts de la part d’Intel, en perte de vitesse). On pourrait y ajouter l’exportation du choc de la transition énergétique allemande, amplifiée par l’abandon, au cours de la décennie passée, des projets de diversification des importations gazières, au profit de Nord Stream I & II. Les compétences concrètes ont été supplantées par l’administratif, l’événementiel et le réglementaire.

    Nous avons imité les dérives du modèle américain, mais en omettant l’ampleur de son système de recherche, des financements pour les programmes technologiques et l’émergence des géants numériques dans ce cadre. La facette qui inspire les Européens est davantage centrée sur le type d’hypertrophie managériale qui a conduit au déclin d’une entreprise comme Boeing.

    La crise de l’industrie européenne illustre l’essoufflement d’une logique d’optimisation logistique poussée à l’extrême, aux dépends de l’innovation et du positionnement sur les nouveaux secteurs. Cela nous a permis de bénéficier de coûts très bas en Asie et en Europe centrale, tout en capitalisant sur le prestige de marques historiques. La crise énergétique et le bond technologique de la Chine, longtemps présentée comme eldorado pour les exportations européennes, ont fait dérailler ce modèle.

    Le fait que les Etats-Unis cherchent à asseoir leur effort de réindustrialisation sur la soumission commerciale de leurs vassaux s’ajoute à ces difficultés. Les pénuries d’équipements militaires sur le front ukrainien n’ont pas seulement révélé l’ampleur de l’attrition industrielle de l’UE et des USA, derrière l’enthousiasme suscité par la bulle de l’IA, au même moment. Elle a également précipité la fracture du bloc occidental, conduisant les Européens a redévelopper leurs propres capacités militaires. Pour autant, ce moment d’ébranlement politique semble peu propice à l’ancrage stratégique de long terme et à la conjuration du risque nucléaire, qui avait animé les générations précédentes. De plus, la remilitarisation se fait, en grande partie, au profit de l’industrie américaine, comme en témoignent aux yeux du grand public les commandes de F-35.

    En réalité, le niveau de désindustrialisation interroge notre interprétation de la notion même de PIB, au vu des activités qui sont désormais au cœur de l’activité des économies développées, soutenue au moyen de bulles, jusqu’à ce qu’elles éclatent. A l’heure où de nombreux pays se développent, forment des ingénieurs en nombre et les mobilisent pour leur déploiement industriel, s’impose une réflexion lucide sur la valeur de nos économies désindustrialisées, à l’ère du Powerpoint et des montagnes de financements circulaires.

    La crise de l’euro n’avait pas donné lieu à une remise en question véritable. Au contraire, lui ont succédé une politique de bulle monétaire et, autour de 2017, la croyance en un bond en avant imminent des mécanismes fédéraux. On a alors même annoncé une dynamique de réindustrialisation, alors qu’une analyse plus ancrée ne pouvait qu’indiquer une tendance inverse. C’est dans cette optique que la situation française a continuellement dérapé sur le plan financier et industriel. L’adage selon laquelle chaque crise est l’occasion de parachever une étape dans l’édification de l’UE a accompagné l’éloignement de l’horizon d’une société stable, créative et prospère.

    La perspective d’un nouveau départ pour l’Union européenne est entravée par la nature-même de son décrochage, ancré dans des évolutions culturelles, dont la dérive bureaucratique et la crise éducative sont des éléments centraux. En lieu de remède, on voit de nombreux partis et mouvements en tous genres se positionner dans un jeu de guerre culturelle, dont les termes et la théâtralité sont directement importés des médias, plateformes et organismes outre-atlantiques. Les concessions actuelles de la Commission retarderaient, dans le meilleur des cas, un virage de redressement productif de plusieurs années.

    Au-delà des invectives trumpiennes, la survie de l’UE à long terme ne peut plus être la seule hypothèse de travail, face aux chocs financiers qui s’annoncent, au décrochage productif et éducatif, ainsi qu’à l’issue de la guerre russo-ukrainienne. Les Etats et acteurs économiques doivent se préparer à la possibilité d’un bouleversement du système de coopération européen à l’horizon d’une décennie.

    Il ne s’agit pas, à ce stade, d’un jeu de prophéties sur ce qui constituerait le facteur déclenchant parmi les diverses options : de l’élection de l’Alternative für Deutschland (AfD) à la sortie de certains pays d’Europe centrale, perdant éventuellement leur statut de bénéficiaires nets du budget européen, au gré de l’intégration de l’Ukraine ; ce qui pourrait expliquer que Moscou ne s’y oppose pas.

    Il s’agit, avant tout, d’engager un travail de préparation pour éviter un éclatement désordonné. Car celui-ci aurait des conséquences redoutables pour les pays ne disposant plus, à ce moment, d’un modèle productif ni des ressources requises. Dans un scénario combinant éclatement et impréparation, la tendance qu’illustre l’accord avec le Mercosur pourrait, à l’horizon en question, entraîner des difficultés d’approvisionnement alimentaire. Une stratégie de résilience doit aborder ces risques tangibles.

    Anticiper la perspective du retour de responsabilités nationales, dans un cadre qui serait plus proche d’une union douanière intégrée et d’un mécanisme de coordination monétaire, pourrait, dans tous les cas, servir d’aiguillon à un travail de stratégie productive et de sursaut éducatif. Alors que la méconnaissance réciproque entre européens a atteint un degré préoccupant, un tel effort pourrait même nous rassembler, suivant des objectifs plus concrets de bonne entente et de stabilité.

  • La faille commerciale de l’UE

    La faille commerciale de l’UE

    J’ai participé à l’émission Inside Story d’Al Jazeera avec Andy Mok and Ben Aris. Les économies européennes en décrochage doivent rééquilibrer leurs échanges commerciaux avec la Chine et rompre avec leur déclin technologique endogène.

  • Entre bulle de l’IA et pénurie militaire : une crise systémique

    Entre bulle de l’IA et pénurie militaire : une crise systémique

    La montagne financière construite sur les promesses révolutionnaires de l’IA générative est vertigineuse. Les financements circulaires entre entreprises du secteur se sont multipliés, alors que des limites structurelles apparaissent en termes de fiabilité des modèles de langage (LLM) et de leur valeur économique. De bulle en bulle, cette nouvelle fuite en avant renvoie à une désorganisation plus profonde des économies occidentales, en matière de mobilisation des capitaux et des compétences. A cet égard, les failles simultanées que présentent les soutiens de l’Ukraine dans leur capacité industrielle sont le symptôme d’une crise de système.

    L’analyse de Rémi Bourgeot, économiste et ingénieur, chercheur associé à l’IRIS.

    Alors que le monde prenait conscience du potentiel concret de l’intelligence artificielle avec ChatGPT, la faillite de la Silicon Valley Bank, début 2023, provoquait un début de crise financière. Les valeurs technologiques se voyaient fortement chahuter. On pointait alors du doigt les constructions financières hasardeuses centrées sur les fonds de capital-risque, notamment dans l’univers des cryptomonnaies, touché par une série de scandales.

    Ces scrupules allaient vite être balayés par une nouvelle phase d’euphorie financière, centrée cette fois sur l’IA, mais suivant des ressorts comparables. Nvidia émergeait alors comme la grande gagnante, avec ses cartes graphiques adaptées aux exigences du développement de réseaux de neurones géants. A l’occasion, elle verrouillait le marché avec sa plateforme propriétaire, Cuda. La notion même de ratio de valorisation semblait alors ensevelie par des perspectives de bouleversement de l’activité humaine.

    Il n’est pas choquant que la question des limites inhérentes aux modèles de langage aient été ignorées dans la première phase d’euphorie. Derrière les réactions à l’emporte pièce des apôtres comme des détracteurs absolus de l’IA, les précautions mesurées venaient plutôt de commentateurs discrets, mêlant compréhension technique des réseaux de neurones et intuition philologique (sur la puissance et les limites de la logique syntaxique que captent les LLM).

    OpenAI avait débuté en développant des modèles ouverts, à but non lucratif, et son statut est longtemps resté hybride. L’idée dominait selon laquelle les LLM atteindraient un point de rupture qualitative, grâce une explosion de leur taille et donc des capacités de calcul. La notion confuse d’AGI (intelligence artificielle générale) a alors servi d’horizon aux financements les plus démesurées.

    Dès 2024, les succès techniques d’entreprises comme Mistral en France et DeepSeek en Chine, avec des moyens incomparablement plus limités, ont pourtant commencé à semer le doute sur l’idée que le développement des LLM nécessitait les milliers de milliards de dollars dont parlait Sam Altman, chez OpenAI.

    Les entreprises qui développent les modèles d’IA fondamentaux ne présentent pas de modèle économique véritable, au-delà de l’utilisation des fonds des investisseurs pour couvrir leurs dépenses, notamment pour l’achat de puces. Mais au-delà même de la question de la stabilité financière, il faut se poser celle de l’allocation de ressources à une technologique particulière. Le pionnier Yann Le Cun n’a eu de cesse d’insister sur les limites des LLM et appelé à un effort sur d’autres types de modèles, ignorés par la masse des investisseurs. A la place, la bulle a pris une nouvelle dimension, avec des financements massifs des entreprises de semi-conducteurs, comme Nvidia, à destination de leurs propres clients, comme OpenAI.

    Cette dernière bulle interroge non seulement l’état de ce secteur mais plus généralement le mode de financement de l’économie. Il semble de plus en plus difficile aux pays développés de piloter une dynamique de développement, hors de vagues d’investissements et d’engouement institutionnel qui évoquent une forme de croyance magique ou, parfois même, d’hystérie collective.

    Pendant ce temps, la guerre d’Ukraine met en évidence les limites de l’industrie occidentale dans la production de matériels. Les capacités de production de munitions, de véhicules blindés ou de composants électroniques se sont avérés chroniquement inadaptés à une demande soutenue et prolongée. De nombreuses usines capables de fabriquer des composants critiques ont été fermées au cours des dernières décennies. Les chaînes d’approvisionnement sont limitées, souvent dépendantes de fournisseurs rares ou à l’étranger.

    Cette situation révèle un problème systémique centré sur l’insuffisance productive, au-delà de l’industrie de défense. Elle résulte d’un manque de planification stratégique, notamment dans le financement, l’approvisionnement énergétique, et la mobilisation des compétences. La relance de la production exige de restaurer des chaînes industrielles complexes et des modèles de rentabilité dans la durée. Sans cela, même des investissements massifs resteront sans effet.

    La puissance industrielle ne procède pas de bulles boursières gonflées par l’extase d’un nirvana numérique post-corporel. Elle nécessite une interaction délicate entre entreprises, institutions de recherche et agences publiques, fondée sur des stratégies longues et les compétences humaines. Derrière les ressources intellectuelles de pointe affectées aux LLM, la bulle renvoie à la faiblesse structurelle des stratégies de développement industriel, dans un contexte d’affaissement éducatif et de relégation des compétences scientifiques.

    Pour autant, au vu de la déroute symbolisée par Boeing, le pari des Etats-Unis, centré sur le redéploiement de certaines productions et la maîtrise des coûts énergétiques, montrent des débuts de succès, certes timides, jusque dans les semi-conducteurs, avec l’implantation de TSMC. Bien que les chocs financiers nuisent à la réindustrialisation de fond, le pays parvient, au final, à imposer sa domination dans le numérique.

    En ce qui concerne l’Union européenne, son retrait des enjeux technologiques et le chaos énergétique, lié à la sortie allemande du nucléaire, la place dans une situation plus précaire. Avec son positionnement comme utilisatrice dévouée des technologies américaines, elle saborde son potentiel industriel. Lors de la bulle internet de la fin des années 1990, l’Europe s’est laissée distancer pendant la phase d’ascension, a tout de même subi les effets de l’éclatement, puis abandonné l’ambition d’un rattrapage. A ce titre, la détermination qu’affiche Ursula von der Leyen, consistant à assurer à l’UE le statut de vassal numérique et militaire des Etats-Unis pour les décennies à venir, pointe l’horizon d’une baisse du niveau de vie des Européens et d’une dislocation politique.