L’Art du non-accord : bâcler les négociations, sans réescalade

La désescalade dans la guerre d’Iran est intervenue face au coût économique insoutenable d’une poursuite des hostilités et de la crise énergétique. Cet argument reste plus que jamais valable, surtout face à la menace d’une réescalade. Pourtant, ce processus n’a pas débouché sur une phase d’accord structuré, mais sur une simple suspension du conflit, régie par des règles ambiguës. Les marchés ont interprété cette situation comme si elle équivalait déjà à une stabilisation de long terme, en supposant un niveau de résolution générale, pourtant difficile à atteindre.

Donald Trump a tenté d’exploiter cette situation comme si elle incluait les bases d’un accord, en cherchant à accélérer le processus en conséquence. Alors que le détroit d’Ormuz pourrait être rouvert sur la base d’une entente limitée, voire implicite, cet objectif est compromis par la tentative de forcer des négociations globales sous des menaces radicales.

Sa présentation de la position iranienne sur l’uranium enrichi s’inscrit dans cette logique : il s’agit de faire avancer le récit public avant même les négociations. Il a cherché à transformer la désescalade en un résultat politique qu’il pourrait présenter comme une victoire à son électorat, plutôt que comme une sortie d’une impasse militaire intenable. Les distorsions politiques autour d’un résultat militaire a tendance à perturber toute stabilisation à long terme.

La question nucléaire ne se prête pas à une simplification, car elle exige des étapes explicites. Par ailleurs, Israël introduit une contrainte supplémentaire : ses objectifs territoriaux et revendications régionales sont incompatibles avec une désescalade prolongée. Cela pousse également les États-Unis à précipiter les négociations, non parce que les conditions sont réunies, mais parce que l’équilibre est précaire.

Le récit plutôt que la négociation

Donald Trump a décrit la position de l’Iran sur son programme nucléaire, notamment concernant l’uranium enrichi, en des termes non approuvés voire rejetés par Téhéran. Comme dans d’autres négociations, sa tactique consiste à attribuer à son interlocuteur des concessions espérées plutôt qu’obtenues, comme si le processus pouvait être accéléré en anticipant publiquement sa conclusion.

Cette approche reflète une tentative de transformer la désescalade en un résultat politique rapide présentable comme un succès. L’objectif est moins de construire un accord détaillé et séquencé — ce qui nécessiterait du temps et une coordination technique — que de créer une perception de mouvement sur les positions fondamentales de l’Iran. Les négociations sont donc en partie influencées par des signaux politiques de victoire plutôt que par une véritable convergence.

Cette logique est étroitement liée à une forme d’équilibrisme, où l’on suppose que la pression génère des réponses linéaires. L’hypothèse sous-jacente est que l’Iran ajusterait sa position chaque fois que les États-Unis modulent leur escalade ou leur retenue. Cela laisse la porte ouverte à des opérations ou des actions coercitives, d’autant qu’un accord nucléaire complet reste lointain et structurellement difficile à conclure. Le risque n’est donc pas tant un retour à une guerre totale qu’un cycle d’escalades épisodiques dans un cadre encore contenu et réversible.

Une sortie de crise contrainte par sa propre logique

La contrainte sous-jacente reste la préférence de Washington d’éviter une confrontation à grande échelle, en raison de ses coûts économiques et stratégiques. Pourtant, l’absence de résultats diplomatiques concrets est difficile à reconnaître politiquement. Cela produit une position intermédiaire : le désengagement est recherché, mais il est en permanence présenté comme un progrès, voire une victoire. Il en résulte une configuration qui ne mène ni à la stabilité ni à la reprise des hostilités, mais où la fragilité provient de la tentative de forcer un processus intrinsèquement lent.

Le rôle d’Israël ajoute une deuxième couche structurelle d’instabilité. Ses objectifs régionaux, y compris les gains territoriaux et le contrôle militaire élargi, entrent en conflit avec la perspective d’une désescalade prolongée. Cette divergence est structurelle et de long terme, alors que le soutien populaire américain à Israël s’érode rapidement. En pratique, cela a contraint l’administration américaine à exercer une pression explicite sur Israël, le temps de préserver une fenêtre étroite pour des négociations accélérées avec l’Iran. Or, cette chronologie est déjà sous tension.

Ormuz et la structure de l’impasse : Deux scénarios plausibles

Le détroit d’Ormuz reste la variable centrale. Une normalisation durable nécessiterait une coordination sur les règles de passage, une forme de redevances ou de mécanisme réglementaire, ainsi qu’un cadre de cessez-le-feu élargi au-delà du détroit lui-même, y compris au Liban. Aucun de ces éléments n’est en place, en raison de la focalisation excessive sur un accord global incluant la question nucléaire.

La séquence récente a mis en lumière un désalignement persistant. Les États-Unis ont maintenu la pression tout en espérant une normalisation fonctionnelle, tandis que l’Iran traite le détroit comme un levier de négociation. En pratique, toute réouverture durable nécessite une coordination, même en l’absence d’un accord complet.

Les acteurs externes compliquent davantage la situation. La Chine, en particulier, a critiqué un système de redevances qui modifierait les conditions de circulation, tout en offrant un soutien matériel substantiel, probablement plus précieux que le modèle de péage. Cela exerce une pression accrue sur l’Iran pour qu’il accepte des arrangements préservant l’accès. L’équilibre repose sur un jeu de contraintes et d’opportunités, plutôt que sur un accord diplomatique formel.

À ce stade, deux configurations restent plausibles. La première serait l’émergence d’un cadre partiel, limité dans son champ d’application mais suffisant pour organiser une coordination autour du détroit et établir des conditions minimales de normalisation. Cela offrirait à l’Iran une certaine marge de manœuvre économique, tout en laissant la question nucléaire seulement partiellement résolue. La seconde serait un conflit gelé, où aucun accord n’est conclu, mais où un statu quo géré émerge, incluant une réouverture conditionnelle du détroit et une coordination tactique continue entre les acteurs.

De nombreuses hypothèses reposent sur des cadres de scénarios simplifiés qui sous-estiment la fragilité institutionnelle de la situation, en particulier autour des flux énergétiques. La situation actuelle doit être comprise comme une réorganisation plutôt que comme une résolution. La désescalade offre un équilibre temporaire, mais elle est de plus en plus exposée aux tentatives visant à la transformer en un succès politique rapide, sans le fondement institutionnel nécessaire pour la soutenir. Bien que la logique de la désescalade soit plus présente que jamais, l’écart entre l’accélération politique et les contraintes structurelles caractérise la fragilité de la situation actuelle.