Entretien sur France 24 avec la journaliste et romancière Aude Lechrist, sur la crise du modèle occidental qu’exacerbent les aventures militaires. Transcription complète sous la vidéo.
Aude Lechrist : En France, comme partout dans le monde, la fermeture du détroit d’Ormuz se fait sentir. Les syndicats réclament des augmentations salariales, notamment face au retour de l’inflation. Pour mieux comprendre comment les travailleurs sont touchés par les bouleversements actuels, la situation géopolitique, la pression climatique et les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle, nous recevons Rémi Bourgeot. Merci d’être avec nous. D’abord, les pressions qui pèsent sur les travailleurs sont-elles les mêmes partout dans le monde ?
Rémi Bourgeot : Une mondialisation extrême s’est imposée, créant d’importantes courroies de transmission à travers les modèles industriels, mais avec, en parallèle, des politiques radicalement différentes d’un côté et de l’autre. Les pays d’Asie en développement rapide ont misé sur des politiques industrielles, la substitution aux importations et une autonomisation productive. L’Occident, lui, a connu une désindustrialisation rapide au cours des dernières décennies.
L’Asie est pourtant lourdement touchée aujourd’hui sur le plan énergétique, même si la Chine notamment avait anticipé. Cette crise se répercute directement sur les travailleurs, sur les opportunités d’emploi et sur la pression des coûts qu’engendre la mondialisation des chaînes de production, laquelle est toutefois en recul, les pays cherchant désormais davantage d’autonomie et de résilience.
Les travailleurs se retrouvent donc immédiatement plus fragilisés, le contexte géopolitique le montre clairement. Quelles conséquences concrètes observez-vous ?
Les répercussions économiques sont immédiates et tangibles. La crise énergétique, par exemple, a provoqué des arrêts de chaînes de production. Les économistes évoquent des fractions de point de pourcentage amputés du PIB, mais c’est une véritable crise de l’économie réelle, de l’économie physique, des chaînes de production, qui est à l’œuvre. Pour beaucoup de pays dans le monde, c’est précisément cela qui porte leur développement économique et industriel.
Et partout ou presque, les questions de développement industriel, de développement réel, de développement éducatif reviennent au centre du débat, car ce sont elles qui déterminent les perspectives de croissance à long terme et les opportunités offertes aux travailleurs.
Un grand clivage s’est creusé entre les pays qui ont cru pouvoir miser indéfiniment sur les services, notamment les services financiers, pour assurer leur croissance, et ceux qui ont suivi une voie de développement plus traditionnelle, proche de ce qui s’est fait dans l’Europe d’après-guerre : développement industriel, développement éducatif, ce qui offre davantage d’opportunités aux travailleurs, même si les conditions de travail y sont parfois très difficiles.
Mais un point d’inflexion a clairement été atteint : les pays développés n’ont plus de modèle de croissance viable.
L’intelligence artificielle, que vous évoquiez en introduction, redistribue elle aussi les cartes, notamment à travers ses applications dans la robotique, qui affectera de plus en plus les travailleurs manuels, en plus des emplois de bureau. Et là encore, ce clivage est bien visible, avec un décrochage du modèle de développement dans une grande partie du monde occidental.
Les États-Unis ont réussi à prendre le dessus sur le plan numérique, et aujourd’hui dans l’IA. Comment analysez-vous cette situation, surtout dans le contexte de la crise dans le détroit d’Ormuz, où les principaux investisseurs sont les pays du Golfe ?
Le modèle de développement a véritablement décroché dans l’ensemble du monde occidental. Les États-Unis tiennent le haut du pavé sur le plan technologique, mais en pariant sur la possibilité de poursuivre indéfiniment dans une direction très dépendante des flux financiers et des capitaux étrangers, notamment du Golfe.
Les annonces de Sam Altman et d’OpenAI ont été proprement extravagantes : des milliers de milliards prétendument levés dans le Golfe pour financer des infrastructures de data centers aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Et les montages financiers qui se mettent en place entre les acteurs du secteur ont tous les traits d’une bulle, avec des clients financés par leurs propres fournisseurs comme Nvidia et des investissements en apesanteur par rapport à la réalité économique et industrielle.
Des innovations réelles existent pourtant, et des talents extraordinaires aussi, y compris sur le plan strictement technologique. Des chercheurs en IA comme Yann LeCun soutiennent que l’IA générative et les LLM se heurtent à une impasse du fait de leurs erreurs intrinsèques, ce que chacun peut constater au quotidien en les utilisant. D’autres technologies doivent être développées, et c’est déjà en cours, notamment pour les applications robotiques dans le monde réel.
Mais dès qu’une innovation émerge, de véritables montagnes financières se construisent autour d’elle, sans véritable ancrage dans le développement économique, industriel ou humain.
Il y a aussi la crainte des travailleurs, américains notamment, qui voient une crise économique se profiler. Les syndicats s’apprêtent manifestement à se mobiliser massivement. La Journée des travailleurs aux États-Unis est distincte de la Journée internationale du travail, mais une forte mobilisation est attendue aujourd’hui. Donald Trump n’a clairement pas répondu aux inquiétudes des travailleurs américains.
Oui, c’est là tout le paradoxe. Les hésitations, les volte-face, le chaos qui entourent Donald Trump en disent long : il était censé renverser la table en faveur de la réindustrialisation dès son premier mandat. Des efforts ont bien été faits dans ce sens, mais ni la compétence personnelle ni les bonnes équipes n’étaient là pour mettre en œuvre une véritable politique industrielle, pas même sur le plan douanier, pour appliquer des droits là où c’était réellement nécessaire, là où une production nationale pouvait être substituée ou redéveloppée de façon réaliste, à des coûts acceptables.
Il aura néanmoins mis cette question sur la table, une question récurrente dans l’histoire économique des États-Unis, comme dans celle de tout pays en quête de développement industriel.
Revenus au pouvoir, les Démocrates ont largement poursuivi dans la même veine de réalisme industriel, de tentative de réindustrialisation, davantage par les subventions que par les droits de douane, mais dans une logique protectionniste qu’ils ont reprise et amplifiée.
Et avec ce nouveau mandat de Donald Trump, le résultat est un monde féerique et catastrophique de mesures coup-de-poing aussitôt invalidées, sans aucune base stratégique, avec des négociations commerciales totalement chaotiques. Les négociateurs, sur les questions commerciales mais aussi géopolitiques, diplomatiques et même militaires, n’ont aucune compétence dans leurs domaines respectifs. Certains savent à peine situer les pays concernés sur une carte.
Le chaos qui s’en est suivi révèle une crise de régime très profonde, une crise de la société américaine et de la société occidentale plus généralement, une incapacité à opérer une transition politique, un renouveau, ou simplement une réforme qui permettrait de réconcilier les intérêts du développement humain et industriel avec les réalités imposées par la mondialisation. Cela ne peut qu’aggraver l’inquiétude des travailleurs, qui perçoivent un fossé immense entre l’incertitude que génèrent des causes extérieures, conflits, tensions, risques climatiques, intelligence artificielle, et la capacité des gouvernements à y répondre, dans un monde d’interdépendances croissantes.
C’est précisément ce qui est préoccupant, car au-delà des clivages politiques, des pays et des courants d’opinion, un diagnostic est largement partagé : la réindustrialisation est nécessaire. Et pourtant, rien ne suit. Les promesses s’accumulent et s’évaporent. Vous le disiez pour les États-Unis, mais l’Europe n’est pas en reste. Pire encore, elle a raté tous les grands virages technologiques depuis vingt ou trente ans. Les compétences d’ingénieur sont encore là, pour l’instant, mais elles s’amenuisent. L’envie d’innover s’est-elle éteinte avec elles ? N’anime-t-elle plus les étudiants qui rêvent de construire ensemble un monde meilleur ? Partagez-vous ce constat ?
Ce qui me permet de garder un certain espoir, c’est que lorsqu’on parle à des jeunes, des étudiants en école d’ingénieur, dans d’autres filières, dans les humanités, on voit cette curiosité, cette vivacité intellectuelle. Malgré l’affaissement du système éducatif, une multitude d’outils en ligne existe en plus des filières académiques, autant de moyens d’accéder au savoir, avec leurs qualités et leurs défauts, qui permettent encore d’apprendre, de se remettre à niveau, de faire des découvertes illimitées. La curiosité est bien vivante.
Le problème tient au système économique, politique et industriel tel qu’il est, qui étouffe cette créativité. L’entrepreneuriat en est l’illustration : créer une entreprise relève du parcours du combattant en Europe et en France particulièrement. Et au niveau des grandes entreprises comme des organismes d’État, la réindustrialisation est évoquée sans relâche, mais de façon toujours très abstraite.
Avec le recul, quel bilan les deux mandats d’Emmanuel Macron ont-ils laissé pour les travailleurs en France ?
Un véritable décrochage s’est produit. Un attachement à l’entrepreneuriat était au moins affiché, avec au moins au début quelques secrétaires d’Etat ancrés dans l’économie réelle, mais il était surtout rhétorique. Dans l’ensemble, une fuite en avant dans la désindustrialisation s’est poursuivie, enveloppée dans une rhétorique allant en sens inverse, celle du redressement du tissu industriel français. Les moyens n’ont tout simplement pas suivi : les ressources humaines, les décisions d’investissement au niveau national, la coordination européenne.
Il y a aussi ce système de fixation des prix de l’énergie, extrêmement pénalisant pour l’économie française. La France devrait bénéficier d’un avantage concurrentiel grâce au nucléaire, mais cet avantage est largement neutralisé par le mécanisme de prix européen, un carcan dont le pays n’arrive pas à sortir.
À cela s’ajoute une stratégie de fuite en avant qui remonte à l’entrée dans l’euro. La balance commerciale s’est dégradée et est dans le rouge depuis les débuts de la zone euro. Ce décrochage continu a été masqué par l’illusion de stabilité monétaire, mais avec l’envolée de la dette et la remontée des taux d’intérêt, cette situation ne pourra pas se prolonger indéfiniment.
Ce qui fait vraiment défaut, c’est une compréhension technologique, industrielle, économique et humaine, y compris en termes de compétences, pour remettre sur pied un agenda de développement industriel. C’est exactement ce que font d’autres pays, sans qu’il faille les imiter à la lettre. La Chine en est l’exemple le plus frappant, avec un véritable boom du développement industriel et des compétences technologiques comparable au rattrapage spectaculaire du Japon sur tous les fronts technologiques il y a quarante ou cinquante ans.
La France dispose de compétences extrêmement pointues, de pôles d’ingénieurs de rang mondial, d’expertises remarquables notamment en mathématiques, et rien de tout cela n’est vraiment mis à contribution.
Rémi Bourgeot, merci beaucoup de nous avoir rejoints, c’était une conversation passionnante. Merci.
Cette retranscription automatique a été éditée dans un but de clarté et de fluidité à l’écrit.