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  • Succès de la Chine dans l’IA : Diplomatie open source et culture d’ingénieur

    Succès de la Chine dans l’IA : Diplomatie open source et culture d’ingénieur

    Cette analyse est publiée en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    La progression de la Chine dans l’intelligence artificielle met à l’épreuve la domination américaine et le récit de son « exceptionnalisme financier », qui alimente la bulle spéculative. Elle montre ce qu’il est possible de réaliser en combinant collaboration open source, expertise technique et stratégie industrielle. Plutôt qu’un coup de génie, cette avancée s’appuie sur les compétences d’ingénieur, des investissements raisonnés et une organisation industrielle efficace. La faiblesse de la demande intérieure chinoise signifie également qu’elle intégrera de plus en plus ses modèles et les semi-conducteurs dans sa stratégie d’exportation massive.

    Dans le même temps, la Chine poursuit une ambition géopolitique. En posant en championne de l’IA open source, le pays utilise la technologie comme levier d’influence mondiale, proposant une alternative aux systèmes propriétaires fondés sur des financements insoutenables. Ce positionnement est d’autant plus notable que l’open source est en fait omniprésent dans les technologies numériques occidentales, au point d’en constituer le socle. Pourtant, de nombreux fournisseurs américains, comme le mal-nommé OpenAI, s’en sont éloignés, emportés par l’euphorie et les excès financiers.

    Les progrès actuels s’appuient sur des compétences en ingénierie partagées à l’échelle mondiale. La voie vers la compétitivité technologique reste ouverte à tout pays, y compris en Europe, à condition de soutenir une éducation scientifique ambitieuse, de donner les moyens nécessaires à ses jeunes générations et de récompenser l’innovation plutôt que l’inertie bureaucratique. Avec de la détermination, des ressources et un réalisme industriel, le rattrapage reste à portée de main.

    Course à l’innovation et stratégie open source

    Depuis le « moment DeepSeek » de l’an dernier, le paysage mondial de l’IA a connu un bouleversement bien au-delà des entreprises surcotées de la Silicon Valley. Les États-Unis conservent une avance dans les modèles d’IA de pointe, qui établissent leur standards en matière de raisonnement, de programmation et de tâches multimodales. Pourtant, l’émergence de modèles chinois comme Kimi K3 de Moonshot AI ou DeepSeek V4 a introduit une nouvelle donne, avec des performances comparables à celles des modèles américains, mais à un coût bien inférieur.

    La façon dont la Chine conteste désormais la domination américaine apparaissait inattendue il y a encore quelques années, si l’on se fiait au récit de l’exceptionnalisme américain. Pourtant, cette progression devient bien plus compréhensible en se basant sur les compétences traditionnelles en mathématiques et en ingénierie. Bien que ne disposant pas des budgets colossaux des géants mondiaux, la startup française Mistral avait d’ailleurs démontré, avant même DeepSeek, qu’il était possible de développer un modèle compétitif avec une équipe alors réduite à quelques dizaines de chercheurs de haut niveau.

    La concurrence chinoise bouleverse les équilibres économiques et financiers, au point de remettre en cause les valorisations stratosphériques des géants américains. Par ricochet, elle commence aussi à ébranler les fabricants de semi-conducteurs, notamment en Asie, qui bénéficient des flux financiers massifs en provenance des GAFAM, dépensant sans compter en puissance de calcul et en infrastructures.

    L’avantage coût prend une dimension particulièrement convaincante à l’ère des agents IA, où les actions itératives entraînent une consommation exponentielle. Les entreprises orientent de plus en plus leurs tâches vers les modèles chinois pour réduire leurs coûts. Dans la course à l’échelle de l’IA, l’accessibilité financière devient presque aussi cruciale que la performance.

    Au-delà des questions de prix, la philosophie et la stratégie politique derrière le développement de l’IA sont déterminantes. Lors de la Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai ce mois de juillet, les dirigeants et les responsables technologiques chinois ont présenté leur pays comme le champion mondial de l’IA open source. Contrairement aux États-Unis, où les modèles propriétaires dominent désormais, la Chine présente ses avancées en IA comme ouvertes, accessibles et collaboratives, en opposition aux systèmes fermés et contrôlés par les géants de la Silicon Valley.

    En proposant des outils d’IA accessibles et peu coûteux, la Chine conquiert le Sud global et bien au-delà, suivant l’idée que l’IA doit être considérée comme un bien public plutôt que comme un actif privé. Bien sûr, le diable se cache dans les détails, et il sera intéressant d’observer dans quelle mesure les entreprises et les décideurs chinois honoreront cet engagement dans le temps. Il reste frappant de constater que la Chine s’approprie officiellement une approche qui a longtemps été un pilier discret de la scène technologique occidentale, autour de Linux et au-delà. OpenAI avait d’ailleurs été lancé sur cette promesse à l’origine.

    La stratégie open source de la Chine sert trois objectifs clés. Elle ébranle la domination technologique américaine en offrant une alternative viable aux systèmes propriétaires. Elle construit une nouvelle alliance technologique, en particulier parmi les pays en développement qui manquent de ressources pour des modèles coûteux. Enfin, elle pose les bases d’un écosystème technologique parallèle, réduisant la dépendance vis-à-vis des États-Unis, avec du matériel national, des plateformes de cloud alternatives, et une influence sur les normes.

    Alors que les États-Unis misent sur des systèmes propriétaires et des contrôles à l’exportation pour maintenir leur avance, la Chine parie sur l’ouverture et l’accessibilité pour gagner en influence mondiale. La tentation pour les États-Unis de répondre par une interdiction de ces modèles risque de se retourner contre eux, en coupant leurs propres entreprises des avancées réalisées dans l’IA open source, y compris au niveau national dans une certaine mesure, et en laissant les utilisateurs nationaux à la merci de tarifications dépendant des fluctuations de la bulle.

    Les semi-conducteurs et la bataille pour la souveraineté technologique

    La révolution de l’IA ne se limite pas aux algorithmes. Elle est indissociable du matériel. Depuis 2022, les États-Unis ont progressivement interdit l’exportation vers la Chine des puces les plus avancées de NVIDIA, invoquant des raisons de sécurité nationale. Ces restrictions ont atteint leur paroxysme lorsque le département du Commerce a bloqué l’accès des ressortissants étrangers aux modèles comme Claude Fable 5 et Mythos 5, forçant leur suspension mondiale et illustrant l’impact étendu des contrôles américains à l’exportation.

    La réponse chinoise a suivi une logique stratégique. Bien que la carte graphique Ascend 910B de Huawei reste en retrait par rapport aux H200 ou même H100 de NVIDIA, elle alimente désormais des avancées notables des modèles chinois. Le principal fabricant chinois de semi-conducteurs progresse, même s’il n’a pas encore accès aux techniques de lithographie de pointe (EUV) dominées par l’entreprise néerlandaise ASML. Pour accélérer son autonomie, la Chine a investi des sommes quasi illimitées et consenti des efforts massifs au profit de son industrie des semi-conducteurs, avec pour objectif que la majorité des charges de calcul en IA fonctionnent sur des puces locales d’ici quelques années.

    Les restrictions américaines, destinées à contrer les ambitions chinoises, ont en réalité accéléré sa quête d’autosuffisance. Pendant ce temps, des entreprises américaines comme NVIDIA et AMD voient progressivement leur accès au lucratif marché chinois se réduire, comme l’a récemment reconnu Jensen Huang.

    Cette course dans les semi-conducteurs ne concerne pas seulement la compétitivité économique, mais aussi la souveraineté technologique. Les États-Unis ont compté sur leur capacité à contrôler les flux de puces avancées pour maintenir leur avance. Mais en construisant son propre écosystème, des puces aux plateformes cloud, la Chine crée un marché parallèle où son industrie technologique peut prospérer avec de moins en moins de composants américains. Cette évolution tend vers un ordre technologique mondial de plus en plus divisé, avec des implications sur les normes, les chaînes d’approvisionnement et les alliances.

    Ces stratégies rappellent celles employées par des pays européens, comme la France à l’ère gaullienne, pour rattraper les technologies américaines, jusqu’à ce qu’un changement culturel profond permette aux dépendances critiques de proliférer, aboutissant à l’impasse industrielle actuelle.

    De l’IA au nouveau paysage militaro-industriel

    La compétition dans les domaines de l’IA et des semi-conducteurs concerne de plus en plus la sphère militaire. Cela se manifeste dans l’essor de la guerre asymétrique, où des pays comme l’Iran ont montré comment des systèmes bon marché et produits en masse peuvent efficacement défier la supériorité militaire américaine et israélienne.

    La Chine, elle aussi, tire parti de ses avancées technologiques à des fins militaires. Sa stratégie veille à ce que les percées en IA et en semi-conducteurs profitent à ses capacités de défense. Les missiles hypersoniques, les drones autonomes et les outils de cyberguerre pilotés par l’IA en sont des exemples, illustrant comment la Chine combine technologies commerciales et militaires. Cela constitue un avantage clé dans la nouvelle confrontation par blocs, où la capacité à déployer et à étendre rapidement des systèmes avancés peut déterminer l’équilibre des puissances.

    Des décennies de désindustrialisation ont laissé les États-Unis et l’Europe dépendants des chaînes d’approvisionnement mondiales pour les technologies critiques, des terres rares aux semi-conducteurs avancés. Aux États-Unis, et dans une moindre mesure en Europe, les « Chips Acts » tentent de reconstruire une capacité de production nationale. Pourtant, pour l’instant, TSMC à Taïwan reste le maillon central de la chaîne d’approvisionnement mondiale en puces, rendant les clients vulnérables aux perturbations. Pendant ce temps, la capacité croissante de la Chine à produire son propre matériel, même si elle accuse encore un retard sur certains modèles américains les plus récents, lui confère un degré de résilience que les États-Unis ne possèdent pas actuellement.

    La démocratisation des technologies militaires, portée par les progrès en IA, drones et missiles, signifie qu’un nombre croissant de pays peuvent défier les superpuissances militaires traditionnelles.

    L’avenir de la diplomatie technologique

    Alors que la compétition en matière d’IA et de semi-conducteurs s’intensifie, le Sud global émerge comme un front politique crucial. La Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai n’a pas seulement servi de vitrine à la puissance technologique chinoise, mais aussi de scène pour sa diplomatie technologique. En se positionnant comme leader de l’IA open source, la Chine séduit les pays en développement, avides d’alternatives accessibles et abordables aux systèmes occidentaux.

    Pour beaucoup, le choix entre des modèles américains coûteux et propriétaires et des alternatives chinoises open source et moins chères ne se pose pas. Les startups africaines et sud-asiatiques, par exemple, adoptent de plus en plus les modèles chinois d’IA pour des applications dans l’agriculture, la santé et la finance, où le coût et l’accessibilité sont essentiels. En offrant formation, financement et soutien infrastructurel, la Chine cultive un réseau de partenaires qui redessine progressivement le paysage technologique mondial.

    La puissance internationale se jouera en grande partie sur la maîtrise de l’IA, des semi-conducteurs, de la robotique et de la production industrielle. L’Europe, en particulier, doit retrouver la culture d’ingénieur qui a porté son succès industriel d’après-guerre, avant que la bureaucratisation, les politiques industrielles manquant d’intuition scientifique, et l’importation de la crise culturelle américaine (sans ses programmes scientifiques d’excellence ni ses financements) ne l’en éloignent.

    La puissance se construit aussi par la capacité des pays à proposer le récit le plus convaincant pour l’ordre technologique mondial, en dehors des tendances financières insoutenables. Le pari chinois sur l’open source en est un signal clair. Dans un ordre multipolaire, la capacité à offrir des solutions technologiques accessibles, innovantes et inclusives sera essentielle.

  • Derrière la défaite des États-Unis face à l’Iran, une crise du système productif

    Derrière la défaite des États-Unis face à l’Iran, une crise du système productif

    Cette analyse est publiée simultanément par l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    L’issue de la guerre israélo-américaine contre l’Iran révèle une évolution profonde des rapports de puissance, centrée sur la capacité industrielle et un nouveau cadre d’innovation. La supériorité dépend moins des systèmes les plus avancés et du PIB que de l’organisation industrielle. Celle-ci doit suivre une logique modulaire. Il s’agit de concevoir, moderniser et produire en intégrant rapidement des composants d’origines diverses, et de remplacer sa production à un rythme soutenu, au profit d’une stratégie dissuasive.

    Au-delà du fiasco stratégique américain, ce n’est pas tant la prouesse militaro-industrielle de l’Iran qui interpelle, malgré l’état de son économie, que la difficulté des États-Unis à embrasser cette nouvelle donne industrielle mondiale. Les économies occidentales peinent à transformer leur base scientifique historique en capacité productive. Les pénuries chroniques d’armement n’en sont qu’un aspect révélateur. La concentration des ressources, dans le cadre de bulles financières comme celle de l’IA ou dans l’immobilier, y contribue, avec la relégation de compétences clés. Malgré la crise éducative, la génération Z serait capable, contre les clichés, d’engager un redressement rapide.

    Capacité industrielle et densité d’ingénieurs

    Les pays émergents, dans leur diversité, reposent de plus en plus sur les compétences classiques d’ingénieurs et de techniciens, polyvalents et formés en grand nombre. De nombreux pays, à l’instar de la Chine, poursuivent une montée en puissance industrielle sur cette base, qui se reflète dans les politiques économiques. Cette évolution se traduit sur le plan militaire, autant en Iran que sur le front russo-ukrainien.

    Ces conflits récents montrent une inflexion cruciale. Les drones de types très divers, les missiles balistiques, et les systèmes de guerre électronique modifient l’économie de la guerre. La capacité à produire une grande quantité de dispositifs relativement simples devient plus déterminante que la possession d’un nombre limité de systèmes extrêmement sophistiqués.

    L’intérêt des drones Chahed iraniens réside moins dans une rupture technologique que dans leur architecture industrielle. Les choix de conception privilégient des composants disponibles, une électronique standardisée, une fabrication simple, des coûts réduits et une adaptation permanente aux contraintes opérationnelles. Les missiles balistiques répondent à la même logique d’amélioration incrémentale. Cette approche évoque celle qui a émergé dans le conflit russo-ukrainien. Les innovations ne proviennent pas uniquement des bureaux d’études mais aussi des chaînes de production, du terrain et de la capacité à modifier rapidement un système. Ce défi force déjà les Etats-Unis à tenter une nouvelle approche de production de drones et missiles, massive et moins onéreuse.

    Derrière la fantaisie d’un remplacement des ingénieurs et informaticiens par l’IA, cette évolution place les compétences des jeunes générations au centre de la course. L’innovation repose sur un nombre très important d’ingénieurs, de techniciens et de geeks en tous genres, capables de résoudre des problèmes nouveaux. Les pays émergents, notamment la Chine, mais aussi la Russie et l’Iran, forment aujourd’hui proportionnellement davantage de profils scientifiques que la plupart des pays occidentaux. Alors que l’attention reste concentrée sur les entreprises les plus (sur)valorisées, la différence se joue davantage dans la profondeur du tissu technique.

    Cela influence également les processus de décision. Lorsqu’une organisation est largement composée d’individus dotés d’une compréhension scientifique, les arbitrages reposent plus naturellement sur les les réalités technologiques que sur le politico-administratif. C’est le paradoxe de la montée en puissance de pays centralisés mais efficaces, comme ce fut le cas de la France sous l’ère gaullienne.

    L’Iran présente de nombreuses faiblesses structurelles. Avant même leur l’accroissement de leur poids pendant la guerre, les Gardiens de la révolution exerçaient une influence économique considérable, avec une captation des ressources et, naturellement, une focalisation militaire, souvent au détriment du développement civil. En revanche, son industrie militaire est adaptée aux exigences d’une économie de guerre où la planification industrielle, la décentralisation d’une partie des capacités de production et la résilience des organisations constituent des priorités.

    La modularité redéfinit la souveraineté industrielle

    L’organisation des chaînes de valeur a évolué. Les systèmes reposent sur des architectures de plus en plus modulaires, composées de sous-ensembles électroniques, de logiciels embarqués, de capteurs, de batteries ou de composants radiofréquences qui circulent au sein de chaînes d’approvisionnement internationales. Dans plusieurs de ces segments, l’industrie chinoise occupe désormais une position centrale, abaissant les barrières d’entrée pour de très nombreux pays. Développer un système suppose moins qu’auparavant de maîtriser l’ensemble des procédés industriels nécessaires dès le départ. L’avantage réside souvent dans la capacité à intégrer des composants, à organiser une production capable d’évoluer au rythme des besoins et de poursuivre une stratégie de substitution à des fins d’autonomie.

    L’Iran a largement construit son appareil industriel militaire sur cette logique. L’intégration aux chaînes d’approvisionnement chinoises lui a permis d’accéder à une électronique abondante et peu coûteuse, tandis que la modularité des systèmes facilite leur amélioration continue. Les sanctions ont forcé cette capacité d’adaptation à modifier une architecture ou à développer localement certains composants.

    Cette ouverture ne réduit pas l’importance de la souveraineté industrielle. Au contraire, la compétition porte désormais sur la maîtrise des dépendances critiques. Il s’agit d’identifier les maillons dont la perte suffirait à interrompre sa capacité de production et concentrer ses efforts sur ceux-ci. La résilience industrielle repose moins sur une autonomie absolue que sur la capacité à continuer de produire malgré les sanctions, les ruptures logistiques ou les destructions d’infrastructures. De plus, la notion de guerre économique développée par les Etats-Unis est désormais reprise en miroir autant par l’Iran, avec le détroit d’Ormuz, que la Chine, avec les terres rares.

    L’avance industrielle chinoise résulte d’une intégration progressive de chaînes de valeur. Les batteries, l’automobile électrique, l’électronique, les terres rares, ou la robotique illustrent cette stratégie. Les restrictions américaines sur les semi-conducteurs illustrent la dynamique. Elles ralentissent temporairement certains développements chinois, mais elles créent également une forte incitation à investir dans des capacités nationales autour de Huawei.

    La montée en puissance de l’industrie de défense turque est un autre exemple de cette tendance de développement industriel, en premier lieu dans les drones, où elle s’est positionnée tôt, mais aussi dans les véhicules blindés, armes et munitions, jusqu’à susciter de l’intérêt pour son programme d’avion de chasse. Alors qu’il est resté cantonné à un statut de sous-traitant dans l’automobile, le pays développe désormais ses exportations militaires vers l’UE, répondant aux importants besoins après des décennies de désinvestissement.

    Affaiblissement de la culture productive occidentale et potentiel de la « Gen Z »

    Les États-Unis conservent des atouts exceptionnels, avec leur appareil universitaire ou encore leur indépendance énergétique. Pour autant, une part croissante du capital est orientée vers des activités dont la valorisation dépend principalement de marchés financiers hypertrophiés. Les investissements passifs, les grands indices boursiers et l’abondance de liquidités créent des mécanismes auto-entretenus, où les entreprises les mieux valorisées captent les nouveaux flux.

    Le potentiel technologique de l’IA est incontestable. Pourtant, une partie importante des investissements reste concentrée sur des usages destinés au grand public, à la perspective de revenus publicitaires ou à la croissance des plateformes numériques. Les applications susceptibles de transformer durablement l’appareil productif, dont la robotique, occupent encore une place secondaire.

    Ces failles influencent également l’allocation des compétences. Les États-Unis continuent d’attirer certains des meilleurs ingénieurs. Cependant, les jeux de connivence l’emporte souvent comme on le voit même dans l’industrie nucléaire civile, avec les « nuclear bros », ces entrepreneurs dont les connaissances en physique nucléaire ne sont souvent pas beaucoup plus poussées que celles des deux négociateurs en chef diplomatiques.

    La situation européenne apparaît plus préoccupante. Malgré la persistance de filières scientifiques de pointe, les arbitrages stratégiques relèvent de plus en plus d’une logique administrative ou politique. Le programme SCAF en est un exemple, avec ses failles indépassables, visibles dès son lancement politique. Les « Chips Acts » font l’impasse sur des chaînes de valeur associant électronique, matériaux, équipements industriels, logiciels et débouchés manufacturiers. On traite un aspect sans vision intégrée ni connaissance scientifique suffisante. Les analyses s’organisent souvent autour d’un appel à un bond en avant dans la construction européenne, de préférence de nature financier, à l’instar du rapport Draghi, davantage que sur la prospective technologique. Les déconvenues dans des secteurs clés comme les batteries, avec la faillite de Northvolt, invite désormais une approche plus progressive de substitution.

    Comme le montrent divers pays émergents, le redressement reste possible. Jamais une génération n’a eu un accès aussi large aux connaissances scientifiques et culturelles, aux communautés ouvertes ou aux contenus de formation voire de rattrapage. Malgré la crise éducative, une grande partie de la « génération Z » développe aujourd’hui, souvent en dehors des institutions, une culture technique qui la familiarise avec la conception de systèmes complexes.

    Une économie ne retrouve pas sa dynamique industrielle par l’accumulation d’initiatives politiques de dépense à vue mais en redonnant un pouvoir de décision à ceux qui comprennent les technologies, maîtrisent les chaînes de production et savent transformer une innovation en capacité productive. C’est sur ce terrain, beaucoup plus que sur celui des seules dépenses, notamment militaires, que se joue la hiérarchie des puissances mondiales et de la prospérité.

  • L’Art du non-accord : bâcler les négociations, sans réescalade

    L’Art du non-accord : bâcler les négociations, sans réescalade

    La désescalade dans la guerre d’Iran est intervenue face au coût économique insoutenable d’une poursuite des hostilités et de la crise énergétique. Cet argument reste plus que jamais valable, surtout face à la menace d’une réescalade. Pourtant, ce processus n’a pas débouché sur une phase d’accord structuré, mais sur une simple suspension du conflit, régie par des règles ambiguës. Les marchés ont interprété cette situation comme si elle équivalait déjà à une stabilisation de long terme, en supposant un niveau de résolution générale, pourtant difficile à atteindre.

    Donald Trump a tenté d’exploiter cette situation comme si elle incluait les bases d’un accord, en cherchant à accélérer le processus en conséquence. Alors que le détroit d’Ormuz pourrait être rouvert sur la base d’une entente limitée, voire implicite, cet objectif est compromis par la tentative de forcer des négociations globales sous des menaces radicales.

    Sa présentation de la position iranienne sur l’uranium enrichi s’inscrit dans cette logique : il s’agit de faire avancer le récit public avant même les négociations. Il a cherché à transformer la désescalade en un résultat politique qu’il pourrait présenter comme une victoire à son électorat, plutôt que comme une sortie d’une impasse militaire intenable. Les distorsions politiques autour d’un résultat militaire a tendance à perturber toute stabilisation à long terme.

    La question nucléaire ne se prête pas à une simplification, car elle exige des étapes explicites. Par ailleurs, Israël introduit une contrainte supplémentaire : ses objectifs territoriaux et revendications régionales sont incompatibles avec une désescalade prolongée. Cela pousse également les États-Unis à précipiter les négociations, non parce que les conditions sont réunies, mais parce que l’équilibre est précaire.

    Le récit plutôt que la négociation

    Donald Trump a décrit la position de l’Iran sur son programme nucléaire, notamment concernant l’uranium enrichi, en des termes non approuvés voire rejetés par Téhéran. Comme dans d’autres négociations, sa tactique consiste à attribuer à son interlocuteur des concessions espérées plutôt qu’obtenues, comme si le processus pouvait être accéléré en anticipant publiquement sa conclusion.

    Cette approche reflète une tentative de transformer la désescalade en un résultat politique rapide présentable comme un succès. L’objectif est moins de construire un accord détaillé et séquencé — ce qui nécessiterait du temps et une coordination technique — que de créer une perception de mouvement sur les positions fondamentales de l’Iran. Les négociations sont donc en partie influencées par des signaux politiques de victoire plutôt que par une véritable convergence.

    Cette logique est étroitement liée à une forme d’équilibrisme, où l’on suppose que la pression génère des réponses linéaires. L’hypothèse sous-jacente est que l’Iran ajusterait sa position chaque fois que les États-Unis modulent leur escalade ou leur retenue. Cela laisse la porte ouverte à des opérations ou des actions coercitives, d’autant qu’un accord nucléaire complet reste lointain et structurellement difficile à conclure. Le risque n’est donc pas tant un retour à une guerre totale qu’un cycle d’escalades épisodiques dans un cadre encore contenu et réversible.

    Une sortie de crise contrainte par sa propre logique

    La contrainte sous-jacente reste la préférence de Washington d’éviter une confrontation à grande échelle, en raison de ses coûts économiques et stratégiques. Pourtant, l’absence de résultats diplomatiques concrets est difficile à reconnaître politiquement. Cela produit une position intermédiaire : le désengagement est recherché, mais il est en permanence présenté comme un progrès, voire une victoire. Il en résulte une configuration qui ne mène ni à la stabilité ni à la reprise des hostilités, mais où la fragilité provient de la tentative de forcer un processus intrinsèquement lent.

    Le rôle d’Israël ajoute une deuxième couche structurelle d’instabilité. Ses objectifs régionaux, y compris les gains territoriaux et le contrôle militaire élargi, entrent en conflit avec la perspective d’une désescalade prolongée. Cette divergence est structurelle et de long terme, alors que le soutien populaire américain à Israël s’érode rapidement. En pratique, cela a contraint l’administration américaine à exercer une pression explicite sur Israël, le temps de préserver une fenêtre étroite pour des négociations accélérées avec l’Iran. Or, cette chronologie est déjà sous tension.

    Ormuz et la structure de l’impasse : Deux scénarios plausibles

    Le détroit d’Ormuz reste la variable centrale. Une normalisation durable nécessiterait une coordination sur les règles de passage, une forme de redevances ou de mécanisme réglementaire, ainsi qu’un cadre de cessez-le-feu élargi au-delà du détroit lui-même, y compris au Liban. Aucun de ces éléments n’est en place, en raison de la focalisation excessive sur un accord global incluant la question nucléaire.

    La séquence récente a mis en lumière un désalignement persistant. Les États-Unis ont maintenu la pression tout en espérant une normalisation fonctionnelle, tandis que l’Iran traite le détroit comme un levier de négociation. En pratique, toute réouverture durable nécessite une coordination, même en l’absence d’un accord complet.

    Les acteurs externes compliquent davantage la situation. La Chine, en particulier, a critiqué un système de redevances qui modifierait les conditions de circulation, tout en offrant un soutien matériel substantiel, probablement plus précieux que le modèle de péage. Cela exerce une pression accrue sur l’Iran pour qu’il accepte des arrangements préservant l’accès. L’équilibre repose sur un jeu de contraintes et d’opportunités, plutôt que sur un accord diplomatique formel.

    À ce stade, deux configurations restent plausibles. La première serait l’émergence d’un cadre partiel, limité dans son champ d’application mais suffisant pour organiser une coordination autour du détroit et établir des conditions minimales de normalisation. Cela offrirait à l’Iran une certaine marge de manœuvre économique, tout en laissant la question nucléaire seulement partiellement résolue. La seconde serait un conflit gelé, où aucun accord n’est conclu, mais où un statu quo géré émerge, incluant une réouverture conditionnelle du détroit et une coordination tactique continue entre les acteurs.

    De nombreuses hypothèses reposent sur des cadres de scénarios simplifiés qui sous-estiment la fragilité institutionnelle de la situation, en particulier autour des flux énergétiques. La situation actuelle doit être comprise comme une réorganisation plutôt que comme une résolution. La désescalade offre un équilibre temporaire, mais elle est de plus en plus exposée aux tentatives visant à la transformer en un succès politique rapide, sans le fondement institutionnel nécessaire pour la soutenir. Bien que la logique de la désescalade soit plus présente que jamais, l’écart entre l’accélération politique et les contraintes structurelles caractérise la fragilité de la situation actuelle.

  • Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Les marchés de l’énergie ont peu de chances de revenir pleinement à leurs standards d’avant-guerre quand un processus de désescalade s’enclenchera. Le conflit a engendré des coûts durables. En particulier, le rôle de l’Iran dans le contrôle du détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est devenu structurel du point de vue du risque sur l’approvisionnement mondial et de la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle.

    Cet article est publié en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    Les déclarations de Donald Trump sur les termes de négociations avec l’Iran ont étonné nombre d’observateurs, concernant la réalité des échanges et des canaux utilisés. Parallèlement, ses menaces d’escalade massive et d’offensives terrestres n’ont guère dessiné une stratégie crédible, compte tenu des coûts politiques et économiques considérables en jeu, d’autant que même les gouvernements européens les plus alignés sur les États-Unis ont commencé à prendre leurs distances. Malgré leur caractère confus, ces prises de position révèlent finalement l’urgence de trouver une issue à l’enlisement. En pratique, une désescalade peut intervenir même en l’absence de négociations complètes. Il importe dès lors de comprendre quelles dynamiques prévaudront sur les marchés de l’énergie une fois cette tendance confirmée.

    Téhéran a exercé un contrôle sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz pendant le conflit, en restreignant fortement ou en menaçant l’accès, mais aussi en imposant des redevances aux navires commerciaux pour le transit. Un contrôle durable du détroit se traduirait par une influence économique directe et des effets sur la formation des prix à l’échelle des marchés mondiaux de l’énergie. Cela pourrait prendre la forme de droits de passage plus ou moins négociés, d’exigences accrues en matière de surveillance, ainsi que d’arrangements reflétant les intérêts géopolitiques de Téhéran et de ses alliés.

    De tels dispositifs, explicites ou implicites, entretiendraient une prime structurelle sur les prix de l’énergie. Les droits de transit pourraient s’apparenter à des formes de réparations, générant des revenus destinés à la reconstruction des infrastructures et au soutien du régime, tout en maintenant structurellement une prime sur les prix mondiaux. Parallèlement, certaines sanctions ont été assouplies de fait, dans la mesure où le pétrole iranien continue de transiter par le détroit d’Ormuz, traduisant la réticence des États-Unis à restreindre davantage l’offre et à accentuer les chocs de prix mondiaux.

    Dynamique des prix et réactions de court terme

    Une cessation des hostilités réduirait les risques immédiats pesant sur les pétroliers autorisés par Téhéran à traverser et apaiserait les assureurs, ce qui atténuerait la prime actuellement intégrée dans les prix de l’énergie. Elle entraînerait rapidement au moins une correction partielle des flambées de prix, lesquelles se sont traduites par une hausse globale d’environ 60 %. Les indices boursiers mondiaux ont progressé et les contrats à terme sur l’énergie ont déjà reculé à la faveur de diverses informations évoquant des perspectives de désescalade.

    Cependant, un processus de désescalade ne garantit pas, à lui seul, un rétablissement immédiat des flux normaux ni de la confiance dans la sécurité des routes de transit. La reconstruction des infrastructures endommagées, la clarification des dispositifs de sécurité maritime et le rétablissement de couvertures d’assurance constituent autant de conditions préalables à un environnement de transport pleinement opérationnel. Ces processus exigent du temps et un certain degré de coordination internationale. Il faut donc s’attendre à ce que les primes de risque et les structures de coûts des marchés de l’énergie demeurent supérieures à leurs niveaux d’avant-guerre.

    La perturbation globale des marchés pétroliers n’a pas de précédent récent, et les mouvements de prix ne saurait être interprété uniquement à travers les réactions spéculatives de court terme. Les courbes de contrats à terme sur le pétrole et le gaz reflètent fréquemment cette complexité. C’est notamment le cas avec la réaction de backwardation — où les prix à échéance proche sont supérieurs à ceux à échéances plus lointaines, indiquant l’anticipation d’un relâchement des contraintes d’offre à moyen terme. Néanmoins, des primes de risque durables et des modifications structurelles de l’offre peuvent maintenir un niveau de prix de référence plus élevé.

    Un impact économique durable

    Dans le même temps, la hausse prolongée des prix de l’énergie se transmet à l’inflation. Les pressions liées à l’énergie dépassent le simple ajustement de court terme des marchés. Une inflation persistante complique les dynamiques macroéconomiques, en renforçant des effets de second tour tels que les revendications salariales et des ajustements de prix plus larges au-delà du seul secteur énergétique. En retour, des anticipations d’inflation plus élevées et des coûts énergétiques accrus se répercutent directement sur les taux d’intérêt payés sur les dettes publiques, affectant leur soutenabilité.

    Pour les pays importateurs d’énergie, les conséquences dépassent les niveaux de prix immédiats. Les perturbations affectent la structure des contrats, les décisions d’investissement dans des sources d’approvisionnement alternatives et la charge financière des ménages. L’Europe, bien que moins directement dépendante du Golfe que l’Asie pour le pétrole et le gaz liquéfié, fait face à ses propres défis en matière d’approvisionnement et de prix. Avec le recul de la capacité de production d’énergie nucléaire, la stratégie européenne tend à rebondir d’une dépendance externe vers une autre au gré des crises.

    La désescalade réduit les risques les plus aigus, mais des facteurs structurels — tels que le contrôle exercé par l’Iran sur le détroit d’Ormuz et le temps nécessaire à rétablir les infrastructures et une certaine confiance — impliquent que le marché pourrait se stabiliser sur un nouveau régime, distinct de celui d’avant-guerre. L’interaction entre sécurité, infrastructures, dynamiques inflationnistes et contraintes budgétaires façonnera les conditions financières et macroéconomiques d’une manière qu’une simple cessation des hostilités ne saurait entièrement résoudre.

    Ce texte a une finalité analytique et ne constitue pas un conseil en investissement.

  • Un vide stratégique abyssal au-delà du fiasco iranien

    Un vide stratégique abyssal au-delà du fiasco iranien

    Tribune pour le site des Echos, publiée le 24 mars 2026. Alors que Donald Trump cherche une voie de sortie du bourbier iranien, pour suspendre les hostilités sans perspective de paix véritable, je vous propose une réflexion plus large sur le vide stratégique qui accompagne cette situation :

    La guerre d’Iran révèle une défaillance structurelle au sein de l’appareil de décision américain, marqué par une difficulté à aligner les actions tactiques immédiates avec des objectifs politiques de long terme. Ce décalage dépasse le cadre militaire. Les politiques en matière de défense, commerce, finance et technologie interagissent de manière chaotique. La conduite de la guerre commerciale l’a déjà illustré, l’objectif légitime de réindustrialisation disparaissant derrière la coercition géopolitique.

    Dans cette guerre bien réelle, l’incapacité à anticiper les conséquences d’un échec du changement de régime ou de la fermeture du détroit d’Ormuz témoigne encore d’une perte de vision d’ensemble. L’instrument militaire est brandi sans architecture politique capable de lui fixer un cap.

    Ces failles stratégiques et matérielles, déjà visibles dans la guerre d’attrition ukrainienne, suggère un système confronté à des contradictions internes et le recours à une forme de pensée virtuelle. Le cadre stratégique semble figé dans des schémas hérités de l’époque de l’aventure irakienne, alors que la réalité industrielle et géopolitique a radicalement muté, imposant de nouveaux rapports de force. Cette dernière crise invite l’Europe à une difficile réorientation.

    Recul de l’hégémonie monétaire

    Les sanctions économiques sont devenues un outil central de la diplomatie. Pourtant leur usage engendre des effets secondaires qui commencent à modifier l’architecture financière mondiale. Initialement conçues pour isoler des acteurs spécifiques sans engagement militaire direct, ces mesures ont accéléré la recherche d’alternatives. En plus de l’explosion de l’or, on observe une multiplication des accords bilatéraux en monnaies locales et le développement de systèmes de compensation parallèles, qui fragilisent l’un des piliers de la puissance américaine.

    Le conflit iranien agit ici comme un catalyseur. La paralysie du détroit d’Ormuz souligne à quel point la puissance ne repose pas seulement sur des flux dématérialisés mais encore davantage sur des systèmes matériels complexes : infrastructures énergétiques et industrielles. L’Occident se trouve dans une position où ses instruments de pression perdent en efficacité à mesure que des puissances régionales s’adaptent, se coordonnent hors des cadres traditionnels et sont prêtes à l’escalade.

    Guerres d’attrition industrielle

    Surtout, l’évolution des récents théâtres d’opérations, notamment en Ukraine, a forcé une redécouverte tardive de l’importance de la base industrielle. La supériorité technologique et le développement des marchés financiers ont pu donner l’illusion que la capacité de production de masse était secondaire. La réalité d’une guerre d’attrition a montré que des économies aux PIB beaucoup plus modestes, mais dotées d’un appareil productif résilient, soutenu par la Chine, pouvaient tenir tête à des puissances technologiques dont les chaînes de production sont fragmentées ou optimisées pour temps de paix.

    Cette situation révèle un clivage entre la richesse nominale, portée par les services et les actifs immatériels, et la capacité réelle à mobiliser des ressources matérielles en cas de crise prolongée. Les tensions sur les stocks de munitions et les délais de réactivation des industries de défense illustrent ce manque de profondeur industrielle. Bien que la désindustrialisation soit identifiée comme un risque pour la cohésion sociale et l’autonomie stratégique, la réponse est restée superficielle. Les politiques douanières sont souvent employées de manière erratique, servant davantage d’outils diplomatiques que de réels leviers de reconstruction d’un tissu productif intégré.

    Désalignement des capitaux et érosion éducative

    Parallèlement, les marchés financiers continuent d’orienter les capitaux vers des secteurs à haute visibilité, au détriment des infrastructures fondamentales. La bulle de l’IA capte une partie démesurée des investissements, tandis que les secteurs de l’énergie lourde et de la transformation industrielle peinent à attirer les financements nécessaires. Ce déséquilibre crée une économie à deux vitesses, où l’innovation numérique progresse sans infrastructure industrielle capable de supporter les chocs géopolitiques.

    Cette crise de la pensée stratégique s’enracine dans un affaiblissement des structures éducatives, en particulier de la culture scientifique et des humanités classiques. Le déclin de l’enseignement des sciences réduit la capacité à appréhender les contraintes physiques et techniques du monde réel, favorisant une vision virtuelle, où l’on croit que les LLM peuvent remplacer les ingénieurs polyvalents. Parallèlement, le recul des humanités prive les décideurs de l’intuition historique nécessaire pour comprendre le temps long.

    L’Europe illustre particulièrement cette tension. Le ratrappage industriel du continent est entravé par sa complexité réglementaire, doublée d’un déplacement du pouvoir décisionnel du technique vers l’administratif, réduisant la capacité de planification à long terme. La gestion des crises contemporaines témoigne d’un besoin de transition vers une approche systémique, articulant la sécurité énergétique, la résilience industrielle, la stabilité monétaire et l’innovation technologique au sein d’un cadre stratégique. Cette transformation ne pourra s’opérer sans une remise en question des mécanismes de décision et de formation. La réallocation des ressources doit s’accompagner d’une revalorisation des savoirs fondamentaux, capables de restaurer une vision de long terme.

  • Le Gorbatchev de l’Occident

    Le Gorbatchev de l’Occident

    Cet article est publié en partenariat avec l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

    La guerre d’Iran met en lumière un vide stratégique qui dépasse le cadre militaire. Elle illustre une incapacité à aligner les actes sur des objectifs politiques de long terme, dans de nombreux domaines: défense, commerce, finance et technologie. Le manque de vision cohérente face aux conséquences du conflit se retrouve tout autant dans la politique douanière erratique ou dans la gestion hasardeuse de la bulle de l’IA.

    Donald Trump avait développé une intuition pertinente sur les racines de la crise sociale et l’impératif de réindustrialisation, dans le sillage de la crise financière mondiale. Ses incohérences chaotiques reflètent un malaise culturel plus profond, déjà flagrant à l’époque de George W. Bush, et qui s’est depuis étendu à l’Europe. Cette paralysie systémique dépasse le cadre d’un simple échec personnel et entrave toute velleité de réorientation.

    Sur fond de crise éducative, la capacité de planification stratégique, éclairée par les sciences et les humanités, poursuit son recul, laissant place à une géopolitique de l’immédiat, une politique économique centrée sur les bulles, et une improvisation généralisée.

    Succès tactiques et vide stratégique

    L’Irak était censée faire office de cas d’école : la quête du changement de régime sans alternative viable mène au chaos régional. Pourtant, cette même logique perdure, sans stratégie cohérente pour gérer les conséquences immédiates du conflit iranien ni pour préparer l’après-guerre. L’exclusion d’une offensive terrestre était censée rassurer l’opinion américaine après le fiasco irakien. Mais le discours actuel révèle plutôt la persistance de l’héritage de l’ère Bush, malgré les tentatives contradictoires de Trump pour concilier les exigences des néoconservateurs et le rejet populaire des guerres longues.

    Cette instabilité érode le champ d’exercice de la rationalité, non seulement sur ce front, mais dans l’ensemble du système international. Les négociations menées par des magnats de l’immobilier se révèlent épisodiques et peu fiables. Pendant ce temps, la financiarisation de la politique étrangère accélère les réflexes défensifs des puissances émergentes. Les mécanismes de paiement alternatifs et les accords bilatéraux se multiplient. Ce qui était pensé comme un moyen de pression extérieure finit par saper l’architecture monétaire qui a longtemps permis de financer les déficits américains.

    L’intuition perdue sur l’industrie et le tissu social

    Les guerres révèlent aussi des limites matérielles. L’expérience ukrainienne a montré les difficultés de l’industrie américaine et européenne à soutenir des conflits prolongés, a fortiori une guerre d’usure. La production peine à suivre les besoins opérationnels. L’Europe, en particulier, reste stratégiquement dépendante, manquant à la fois de cohésion et de profondeur industrielle.

    Donald Trump a construit son ascension sur le constat de l’impasse américaine et la nécessité d’un changement systémique. Son intuition était juste : la désindustrialisation est le principal moteur de la fragmentation sociale. Le problème réside dans l’exécution. Les droits de douane, appliqués sans analyse industrielle sérieuse, aggravent les problèmes qu’ils prétendent résoudre, surtout lorsqu’ils deviennent des armes de sanction brandies au gré des humeurs politiques.

    Bulle de l’IA et distorsion financière

    Parallèlement, des flux de liquidités considérables se précipitent vers l’intelligence artificielle sans apprécier la nature faillible des technologies existantes et en reléguant des recherches prometteuses. Cet engouement spéculatif reflète une architecture financière fondée sur la planche à billets. Les modèles de financement circulaires et les investissements passifs maintiennent des valorisations souvent déconnectées de la réalité économique. L’inflation des prix des actifs fausse les signaux économiques, orientant le capital vers les opportunités numériques au détriment des systèmes de production physique, souvent sous-financés.

    Les financement circulaires et les produits d’investissement passifs sous-tendent des valorisations déconnectées des modèles économiques des entreprises. Alors que les pénuries d’artillerie révèlent la fragilité des chaînes d’approvisionnement, le capital se concentre dans les centres de données, basés sur la technologie actuelle plutôt que sur une vision prospective des progrès à venir en termes d’efficacité. Le problème réside dans le manque de coordination entre allocation financière et impératifs stratégiques. À long terme, les vagues d’investissement puis de crédit maintiennent en vie des entreprises non viables et retarde les ajustements nécessaires.

    L’Europe entre sursaut et suivisme

    Le problème est désormais plus aigu en Europe, où la surréglementation entrave la planification entrepreneuriale. Les discussions sur le réarmement militaire souffre du manque de stratégie industrielle des dernières décennies. De plus, les contraintes budgétaires limitent la marge de manœuvre de nombreux pays. Le continent risque de voir ses velléités stratégiques entravés par la crise industrielle et la déstructuration des chaînes de valeur. La question du capital humain est autant préoccupante. Avec le repli technologique, les ingénieurs et scientifiques ont tendance à être relégués par la pyramide managériale et administrative. Les tentatives visant à remplacer la main-d’œuvre qualifiée par des solutions d’IA reflètent souvent une logique de réduction des coûts à très court terme au détriment d’une véritable vision industrielle.

    Sur le plan géopolitique, un sursaut d’autonomie s’était esquissé après l’alignement complet d’Ursula von der Leyen lors des négociations commerciales de l’été dernier, et surtout depuis les revendications extravagantes de Trump sur le Groënland, masquant à peine son désir de dynamiter l’OTAN. Pourtant, derrière les discours sur l’autonomie stratégique et technologique, de nombreux Européens semblent attendre un signal de réactivation du patronage américain, au rythme des alternances électorales et des aventures militaires. Cette situation reflète une transformation profonde sur deux générations, façonnée par les crises et l’influence d’organisations douteuses proposant des conférences. Le leadership industriel et le rejet de la guerre d’Irak semblent désormais lointains.

    La guerre d’Iran constitue un test pour le modèle occidental. Actions militaires improvisées, politiques commerciales incohérentes et spéculation technologique se déroulent sans planification ni vision à long terme. Malgré la diabolisation ambiante des politiques douanières, Trump avait raison sur un point : la stabilité sociale dépend de la force industrielle. L’échec réside dans l’incapacité à transformer cette intuition en stratégie rationnelle à l’échelle étatique. Comme Gorbatchev, ses intuitions réformistes se sont heurtées à des intérêts établis, une paralysie institutionnelle et une mise en œuvre chaotique. Sans un renouveau humaniste dans la politique étrangère, l’industrie, la finance et l’éducation, l’agitation ne suffira pas à masquer la profondeur de la crise culturelle.

  • Après la bulle : l’IA peut servir la puissance industrielle au lieu de l’assécher

    Après la bulle : l’IA peut servir la puissance industrielle au lieu de l’assécher

    Cette tribune a été initialement publiée par Les Echos.

    La bulle de l’IA générative repose sur des financements circulaires entre acteurs du secteur, des valorisations déconnectées des réalités économiques, et une concentration extrême des ressources sur les modèles de langage (LLM). Ce qui devrait alarmer n’est pas tant l’ampleur de ces investissements que leur contraste saisissant avec la désintégration des capacités industrielles occidentales. La guerre d’Ukraine a révélé cette faille structurelle, avec l’incapacité à produire en quantité suffisante des équipements militaires essentiels, résultat de décennies de désindustrialisation et d’une allocation déséquilibrée des capitaux. En plus de sa dimension stratégique, ce paradoxe interroge la façon dont nous mesurons la puissance économique.

    Sur le front même de l’IA, les succès d’acteurs comme Mistral ou DeepSeek, plus économes que celles les géants de l’IA, démontrent que l’innovation ne dépend pas que d’une course effrénée à la taille des modèles. Les milliards continuent d’affluer vers des infrastructures matérielles colossales – data centers énergivores, puces spécialisées, réseaux de calcul – sans questionner les limites fondamentales des LLM. Ces investissements massifs contrastent avec le sous-financement chronique de l’industrie, et paradoxalement de l’automatisation.

    Au-delà du fantasme d’un monde numérique dématérialisé, les data centers sont des infrastructures extrêmement gourmandes en ressources matérielles : énergie, métaux rares, composants électroniques. Leur prolifération illustre le paradoxe actuel : on décuple les capacités de calcul, tandis que les filières productives qui pourraient tirer parti de ces technologies manquent de financements et de commandes. Celles-ci se lancent souvent dans des projets d’IA pour cocher une case et tenter des effets d’annonce auprès des investisseurs. Dans le domaine militaire, les drones autonomes, les systèmes de combat intelligents ou la maintenance prédictive représentent des applications concrètes où l’IA feront la différence, mais à condition d’être intégrée à une base industrielle solide et de ne pas tout parier sur des modèles peu fiables.

    Les chaînes de production de munitions, de véhicules blindés ou de composants électroniques, atrophiées par des années de désinvestissement, peinent à répondre aux besoins. Les usines ont fermé, les compétences se sont raréfiées, et les tentatives de relance se heurtent à l’absence de planification stratégique à long terme. Les États-Unis, malgré leurs propres contradictions, tentent de corriger ce déséquilibre en relocalisant certaines productions stratégiques. L’Europe, en revanche, reste en retrait, s’enfermant dans une dépendance technologique extrême, qui hypothèque son intégrité.

    Le cœur du problème réside dans cette allocation déséquilibrée des ressources. Les capitaux et les talents se concentrent sur des technologies spéculatives. Et les applications industrielles de l’IA (robotique avancée, systèmes autonomes, optimisation des processus de production) restent sous-financées. Surtout, elles manquent de garanties commerciales sous la forme de commandes. Cette situation crée un cercle vicieux : plus les investissements se dirigent vers les LLM et leurs infrastructures, moins il reste de ressources pour moderniser l’appareil productif réel.

    Pourtant, l’IA pourrait être un important levier de réindustrialisation si elle était pensée différemment. Une approche plus équilibrée consisterait à réorienter une partie des investissements vers l’automatisation industrielle, développer des applications concrètes intégrées aux processus de production et enfin encourager les compétences hybrides alliant expertise numérique et connaissance des métiers industriels, plutôt que de chercher des effets d’annonce.

    Sans cette réorientation stratégique, on verra se creuser l’écart entre un secteur numérique surdimensionné et une base industrielle incapable de répondre aux défis matériels. La guerre en Ukraine a servi de révélateur. La puissance ne se mesure pas seulement à la capacité à développer des algorithmes sophistiqués, mais aussi à celle de produire des équipements essentiels. L’enjeu n’est pas de rejeter l’IA, mais de la réintégrer dans une logique industrielle, où l’innovation numérique servirait enfin la production matérielle plutôt que de s’y substituer. Sans ce rééquilibrage, l’Occident risque de se retrouver avec une économie où les capacités de calcul explosent, mais où les usines, elles, continuent de fermer.

  • Crise agricole et Mercosur

    Crise agricole et Mercosur

    Fossé entre ceux qui défendent production, résilience et une bureaucratie figée dans les limbes des années 1990.

    L’UE fonce dans le traité avec le Mercosur, tout en préparant une protection face aux produits chinois ne s’écoulant plus sur le marché américain. Sur France Info TV

  • Risque d’éclatement de l’UE et résilience productive

    Risque d’éclatement de l’UE et résilience productive

    Cette analyse est publiée en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    L’administration américaine brocarde l’Union européenne pour des maux souvent réels. Cependant, la soumission économique vis-à-vis des Etats-Unis et l’importation de leur crise culturelle jouent elles-mêmes un rôle déterminant dans le décrochage de l’UE. Au vu de ce paradoxe, ces attaques sont d’autant plus déstabilisantes que les exigences de l’administration Trump (acceptées par Ursula von der Leyen) entravent simultanément l’éventualité d’un retour de l’Europe dans la course technologique. Au-delà des invectives transatlantiques, cette impasse historique rend effectivement la perspective d’un éclatement de l’UE tangible. Il convient d’en anticiper les éventuels effets, par un travail de résilience productive et intellectuelle.

    Les conditions commerciales dictées par Washington illustre, en premier lieu, l’impasse technologique liée au clivage transatlantique. La Commission von der Leyen, en échange d’un niveau général de droits de douane unilatéraux limité à 15%, met en place une politique d’accommodement vis-à-vis du secteur technologique américain sur la plupart des dossiers, à l’exception de ceux liés au contenu des réseaux sociaux. Le fait que ces concessions soient ensuite présentées sous le jour d’une politique de compétitivité n’enlève, malheureusement, pas à leurs effets de long terme.

    L’abandon de l’ambition d’autonomie technologique vient aggraver une série de paris malheureux dans ce domaine. Plus encore que le manque de débat, ces choix ont révélé une faille en matière de compétences scientifiques et industrielles. On citera comme exemples le pari démesuré sur l’hydrogène; la transition généralisée vers l’électrique dans l’automobile, sans étude d’impact face à la concurrence, avant de devoir rétropédaler; le raté dans les semi-conducteurs (avec le cher pari sur les transferts de la part d’Intel, en perte de vitesse). On pourrait y ajouter l’exportation du choc de la transition énergétique allemande, amplifiée par l’abandon, au cours de la décennie passée, des projets de diversification des importations gazières, au profit de Nord Stream I & II. Les compétences concrètes ont été supplantées par l’administratif, l’événementiel et le réglementaire.

    Nous avons imité les dérives du modèle américain, mais en omettant l’ampleur de son système de recherche, des financements pour les programmes technologiques et l’émergence des géants numériques dans ce cadre. La facette qui inspire les Européens est davantage centrée sur le type d’hypertrophie managériale qui a conduit au déclin d’une entreprise comme Boeing.

    La crise de l’industrie européenne illustre l’essoufflement d’une logique d’optimisation logistique poussée à l’extrême, aux dépends de l’innovation et du positionnement sur les nouveaux secteurs. Cela nous a permis de bénéficier de coûts très bas en Asie et en Europe centrale, tout en capitalisant sur le prestige de marques historiques. La crise énergétique et le bond technologique de la Chine, longtemps présentée comme eldorado pour les exportations européennes, ont fait dérailler ce modèle.

    Le fait que les Etats-Unis cherchent à asseoir leur effort de réindustrialisation sur la soumission commerciale de leurs vassaux s’ajoute à ces difficultés. Les pénuries d’équipements militaires sur le front ukrainien n’ont pas seulement révélé l’ampleur de l’attrition industrielle de l’UE et des USA, derrière l’enthousiasme suscité par la bulle de l’IA, au même moment. Elle a également précipité la fracture du bloc occidental, conduisant les Européens a redévelopper leurs propres capacités militaires. Pour autant, ce moment d’ébranlement politique semble peu propice à l’ancrage stratégique de long terme et à la conjuration du risque nucléaire, qui avait animé les générations précédentes. De plus, la remilitarisation se fait, en grande partie, au profit de l’industrie américaine, comme en témoignent aux yeux du grand public les commandes de F-35.

    En réalité, le niveau de désindustrialisation interroge notre interprétation de la notion même de PIB, au vu des activités qui sont désormais au cœur de l’activité des économies développées, soutenue au moyen de bulles, jusqu’à ce qu’elles éclatent. A l’heure où de nombreux pays se développent, forment des ingénieurs en nombre et les mobilisent pour leur déploiement industriel, s’impose une réflexion lucide sur la valeur de nos économies désindustrialisées, à l’ère du Powerpoint et des montagnes de financements circulaires.

    La crise de l’euro n’avait pas donné lieu à une remise en question véritable. Au contraire, lui ont succédé une politique de bulle monétaire et, autour de 2017, la croyance en un bond en avant imminent des mécanismes fédéraux. On a alors même annoncé une dynamique de réindustrialisation, alors qu’une analyse plus ancrée ne pouvait qu’indiquer une tendance inverse. C’est dans cette optique que la situation française a continuellement dérapé sur le plan financier et industriel. L’adage selon laquelle chaque crise est l’occasion de parachever une étape dans l’édification de l’UE a accompagné l’éloignement de l’horizon d’une société stable, créative et prospère.

    La perspective d’un nouveau départ pour l’Union européenne est entravée par la nature-même de son décrochage, ancré dans des évolutions culturelles, dont la dérive bureaucratique et la crise éducative sont des éléments centraux. En lieu de remède, on voit de nombreux partis et mouvements en tous genres se positionner dans un jeu de guerre culturelle, dont les termes et la théâtralité sont directement importés des médias, plateformes et organismes outre-atlantiques. Les concessions actuelles de la Commission retarderaient, dans le meilleur des cas, un virage de redressement productif de plusieurs années.

    Au-delà des invectives trumpiennes, la survie de l’UE à long terme ne peut plus être la seule hypothèse de travail, face aux chocs financiers qui s’annoncent, au décrochage productif et éducatif, ainsi qu’à l’issue de la guerre russo-ukrainienne. Les Etats et acteurs économiques doivent se préparer à la possibilité d’un bouleversement du système de coopération européen à l’horizon d’une décennie.

    Il ne s’agit pas, à ce stade, d’un jeu de prophéties sur ce qui constituerait le facteur déclenchant parmi les diverses options : de l’élection de l’Alternative für Deutschland (AfD) à la sortie de certains pays d’Europe centrale, perdant éventuellement leur statut de bénéficiaires nets du budget européen, au gré de l’intégration de l’Ukraine ; ce qui pourrait expliquer que Moscou ne s’y oppose pas.

    Il s’agit, avant tout, d’engager un travail de préparation pour éviter un éclatement désordonné. Car celui-ci aurait des conséquences redoutables pour les pays ne disposant plus, à ce moment, d’un modèle productif ni des ressources requises. Dans un scénario combinant éclatement et impréparation, la tendance qu’illustre l’accord avec le Mercosur pourrait, à l’horizon en question, entraîner des difficultés d’approvisionnement alimentaire. Une stratégie de résilience doit aborder ces risques tangibles.

    Anticiper la perspective du retour de responsabilités nationales, dans un cadre qui serait plus proche d’une union douanière intégrée et d’un mécanisme de coordination monétaire, pourrait, dans tous les cas, servir d’aiguillon à un travail de stratégie productive et de sursaut éducatif. Alors que la méconnaissance réciproque entre européens a atteint un degré préoccupant, un tel effort pourrait même nous rassembler, suivant des objectifs plus concrets de bonne entente et de stabilité.

  • La faille commerciale de l’UE

    La faille commerciale de l’UE

    J’ai participé à l’émission Inside Story d’Al Jazeera avec Andy Mok and Ben Aris. Les économies européennes en décrochage doivent rééquilibrer leurs échanges commerciaux avec la Chine et rompre avec leur déclin technologique endogène.