Auteur/autrice : Rémi Bourgeot

  • La mécanique financière de l’IA face aux contraintes du monde réel

    La mécanique financière de l’IA face aux contraintes du monde réel

    Cette note s’appuie sur mon étude The Global AI Race amid Asset Bubble Dynamics, que je présenterai le vendredi 15 mai 2026 au King’s College de Londres, dans le cadre du séminaire The Geopolitics of Technology, salle KING21, King’s Building. De 10h à 18h.

    La désescalade dans la guerre d’Iran a déclenché un rebond des marchés, principalement porté par les valeurs liées à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs. La vigueur de ce rebond, malgré des fragilités géopolitiques et industrielles importantes, soulève des interrogations sur la solidité du cycle actuel. Des perturbations physiques persistent, allant des tensions énergétiques à des contraintes sur des matériaux critiques, et la désescalade elle-même reste instable, dans un contexte où Donald Trump n’envisage pas une reprise des hostilités mais ne parvient pas à atteindre un accord réaliste durable. Des périodes prolongées de performance élevée, de liquidité abondante et de domination de quelques grands acteurs ont progressivement conduit les marchés à considérer les chocs comme transitoires et absorbables.

    Malgré les promesses de l’IA, la dynamique financière repose en partie sur des mécanismes de financement circulaire et sur des modèles économiques encore largement déficitaires. Le développement de la gestion passive renforce cette structure : une part importante des flux est dirigée vers les grandes capitalisations technologiques, qui à leur tour alimentent des circuits de financement internes au secteur, soutenant leurs propres revenus et leur valorisation. Cette configuration renvoie à plusieurs cadres théoriques des bulles d’actifs, notamment ceux associés à Minsky.

    Le pari global sur la capacité des modèles de langage à atteindre une intelligence de niveau humain s’inscrit parfaitement dans ce cadre financier. Parallèlement, les développements de l’IA dite physique, en particulier dans la robotique, suggèrent une trajectoire technologique et économique différente, reposant sur d’autres contraintes de production et d’investissement.

    La mécanique financière et son impact technologique

    Le rebond des actions liées à l’IA reflète un marché qui minimise les effets industriels potentiels des perturbations observées dans le Golfe. Les marchés sont rapidement revenus au récit dominant des deux dernières années : hausse des investissements dans l’IA, poursuite de l’expansion des infrastructures et demande soutenue en semi-conducteurs avancés. Nvidia, ses fournisseurs, les fabricants de mémoire et les entreprises d’infrastructure cloud ont été en tête de la reprise. Jusqu’à présent, aucune perturbation majeure et visible de la production de semi-conducteurs n’a été constatée, ce qui a renforcé les positions des investisseurs malgré l’incertitude géopolitique. L’événement a été traité comme un choc temporaire plutôt que comme une contrainte systémique.

    Les actions des semi-conducteurs restent principalement tirées par les anticipations de croissance des infrastructures d’IA. Les perspectives de résultats solides renforcent l’idée d’une demande de calcul quasi illimitée. Tant que les grandes plateformes numériques maintiennent leurs plans d’investissement et que les conditions de financement restent favorables, les marchés tendent à interpréter les chocs géopolitiques comme des obstacles temporaires plutôt que comme des inflexions structurelles.

    Le rebond actuel reflète également la confiance dans la croissance des bénéfices liés à l’IA, la poursuite des investissements des géants numériques et les flux passifs qui renforcent la concentration de l’indice autour d’un petit nombre de grandes entreprises technologiques. Les “Magnificent Seven” représentent désormais environ 30 à 45 % de la capitalisation du S&P 500 selon les configurations de 2025–2026, et la capitalisation de Nvidia a dépassé 5 000 milliards de dollars.

    Une partie de cette dynamique provient de l’interconnexion croissante des investissements liés à l’IA. En 2025, Nvidia, Alphabet, Apple, Microsoft et Amazon ont investi environ 495 à 600 milliards de dollars dans l’expansion des infrastructures des hyperscalers, avec des projections de 600 à 725 milliards pour 2026. Les relations sont directes : Microsoft a investi 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul sont exécutées sur Azure, renforçant ainsi les revenus de Microsoft et sa capacité d’investissement future. Google a investi plusieurs milliards (montants à un chiffre bas de milliards) dans Anthropic, qui a signé des engagements d’achats de services cloud estimés à 200 milliards de dollars sur cinq ans auprès de Google et Amazon. Amazon a investi 4 milliards de dollars dans Anthropic, qui propose en retour un accès fortement subventionné aux développeurs, renforçant la concentration de la demande au sein des écosystèmes cloud.

    Une partie de cette dynamique reflète la structure de plus en plus interconnectée des investissements liés à l’IA. Amazon, Microsoft, Alphabet et Meta devraient consacrer bien plus de 600 milliards de dollars aux infrastructures d’IA en 2026, certaines estimations approchant ou dépassant 700 milliards de dollars. Microsoft a investi environ 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul renforcent la demande et les revenus d’Azure. Alphabet a fortement investi dans Anthropic, avec des engagements financiers pouvant atteindre 40 milliards de dollars. Anthropic aurait également accepté de consacrer environ 200 milliards de dollars aux infrastructures Google Cloud sur cinq ans. Amazon a par ailleurs étendu son investissement dans Anthropic au-delà du montant initial de 8 milliards de dollars, tandis qu’Anthropic aurait conclu des accords d’approvisionnement cloud à long terme avec AWS dépassant 100 milliards de dollars sur une décennie.

    Les modèles de tarification à l’usage (par token) introduisent une incertitude sur la capacité de cette expansion de l’usage à se traduire en revenus durables, une fois les subventions, crédits et mécanismes de soutien stratégique réduits. Il en résulte un décalage possible entre la croissance mesurée de l’activité et la capacité réelle de monétisation.

    Cette structure crée un risque de tarification en période de normalisation : si les « subventions » des investisseurs ou crédits diminuent, les modèles de tarification à l’usage (par requête ou par token) pourraient révéler un écart entre demande apparente et capacité réelle de paiement.

    L’obsolescence constitue un facteur supplémentaire de risque. Le rythme d’évolution des semi-conducteurs est tel que les centres de données construits sur les générations actuelles de GPU peuvent perdre en efficacité pour les charges de travail les plus avancées en 1,5 à 3 ans, tout en restant utilisables pour l’inférence et des usages secondaires. Les amortissements de 3 à 5 ans prolongent ainsi artificiellement la durée de vie comptable des actifs au-delà de leur utilité économique maximale, ce qui peut masquer une sous-utilisation des infrastructures. Les structures de location hors bilan peuvent également retarder la visibilité des engagements réels.

    Par ailleurs, la concentration du capital influence directement les choix technologiques. Les modèles de langage s’intègrent naturellement dans la structure financière actuelle : ils reposent sur des infrastructures GPU, produisent des retours rapides et s’alignent avec des modèles de revenus par abonnement. L’IA physique, notamment la robotique, suit une logique différente. Elle dépend de systèmes matériels, de cycles de développement longs et de données difficilement reproductibles dans des environnements cloud.

    Cadres théoriques et dynamique des marchés

    Plusieurs cadres théoriques permettent de comprendre ces mécanismes. Le concept de réflexivité souligne comment la hausse des valorisations attire de nouveaux flux de capitaux, renforçant les conditions initiales de cette hausse. L’hypothèse d’instabilité financière de Minsky décrit comment la stabilité prolongée favorise la prise de risque. L’ exubérance irrationnelle de Shiller met en évidence le rôle des récits dans l’allocation du capital. La montée de la gestion passive amplifie ces dynamiques via des effets de momentum liés aux indices.

    La concurrence technologique entre les États-Unis et la Chine ajoute une dimension supplémentaire. Les restrictions américaines sur les GPU H100 et H200 obligent la Chine à s’appuyer sur des alternatives domestiques, avec des écarts de performance variables selon les usages, même si certains accélérateurs locaux progressent sur des cas spécifiques. Les financements publics réduisent les contraintes politiques mais n’éliminent pas les inefficiences. Les entreprises chinoises comme Alibaba et Tencent ont fortement augmenté leurs dépenses dans l’IA et le cloud, mais les contraintes matérielles entraînent un surinvestissement relatif pour une même capacité de calcul. Le résultat est un écosystème plus fragmenté, avec duplication des investissements.

    Chaînes physiques et production de semi-conducteurs

    Les marchés financiers et les systèmes physiques sous-jacents ne sont pas parfaitement alignés. Le détroit d’Ormuz reste un corridor stratégique pour l’énergie et la logistique mondiale. Il influence également des flux de matériaux industriels difficiles à substituer rapidement. La production de semi-conducteurs dépend du GNL, de l’hélium, de gaz spécialisés, du cuivre, de systèmes de refroidissement et d’une alimentation électrique stable. Plusieurs de ces intrants restent exposés à des risques maritimes dans la région du Golfe, même si les données actuelles n’indiquent pas de contrainte immédiate significative.

    L’hélium illustre clairement cette dépendance. Le Qatar est l’un des principaux exportateurs mondiaux, et toute perturbation des routes de transport peut rapidement affecter les fabricants de semi-conducteurs en Asie de l’Est. Des associations industrielles à Taïwan ont récemment exprimé des préoccupations concernant la sécurité de l’approvisionnement en GNL et en hélium. L’enjeu porte moins sur une rupture immédiate que sur la réduction progressive des marges de sécurité dans des systèmes déjà tendus.

    Les prix de marché supposent que la normalisation interviendra avant que ces contraintes ne deviennent structurelles pour la production. Cette hypothèse peut s’avérer correcte : l’industrie des semi-conducteurs a historiquement su absorber les chocs logistiques via la gestion des stocks, la diversification des fournisseurs et la coordination publique. Les marchés ne négligent pas entièrement le risque géopolitique : les prix du pétrole, du transport maritime et de l’assurance ont réagi. Mais les investisseurs, en particulier dans l’IA, attribuent encore une probabilité relativement faible à des perturbations industrielles prolongées par rapport à la dynamique actuelle des bénéfices et des investissements.

    Contraintes physiques, valorisation et fragilité

    Le cycle d’investissement dans l’IA a créé une interdépendance forte entre attentes financières et infrastructures physiques. Contrairement aux cycles logiciels précédents, l’IA de pointe exige une augmentation continue de la consommation électrique, des capacités de centres de données, de la production de semi-conducteurs et des systèmes de refroidissement. Cela expose le secteur à des contraintes physiques en plus des conditions financières. Des tensions sur les transformateurs, le cuivre et les capacités de réseau apparaissent déjà dans plusieurs régions, tandis que l’expansion des hyperscalers entre en concurrence avec les besoins énergétiques industriels et publics.

    Ces contraintes restent partiellement intégrées dans les prix de marché, encore dominés par les récits de croissance et de monétisation future. La structure des indices joue également un rôle important : les grandes entreprises de semi-conducteurs et de cloud représentent une part élevée des indices mondiaux. Lorsque leurs valorisations augmentent, les flux passifs renforcent mécaniquement leur poids, amplifiant la dynamique de marché indépendamment des risques sous-jacents. La concentration du capital devient ainsi auto-renforcée.

    La résilience financière et la résilience industrielle évoluent désormais de manière partiellement dissociée. Cela ne signifie pas que les valorisations actuelles soient nécessairement excessives ni qu’une correction soit imminente. Le cycle de l’IA génère une croissance réelle des revenus, une expansion des infrastructures et une demande accrue de puissance de calcul. Le point central est que les marchés extrapolent de plus en plus cette trajectoire comme durable, tout en supposant que les contraintes géopolitiques et industrielles resteront transitoires.

    Historiquement, les cycles technologiques forts produisent souvent des anticipations similaires. Dans les phases de forte concentration du capital, les marchés privilégient la taille et la domination au détriment de la redondance. La fragilité devient visible lorsque les contraintes persistent plus longtemps que prévu ou lorsque les conditions de financement se resserrent en même temps que les tensions opérationnelles.

    Le contexte actuel combine plusieurs éléments de ce type. La demande en semi-conducteurs reste élevée, mais les infrastructures qui la soutiennent sont de plus en plus exposées à des concentrations géopolitiques. Taïwan reste centrale pour la fabrication avancée. Les routes maritimes du Golfe demeurent importantes pour l’énergie et certains intrants industriels. Les systèmes électriques sont sous pression en raison de la demande liée à l’IA. Une grande partie de cette expansion dépend encore de conditions de financement favorables et de niveaux d’investissement élevés.

    Dans ces conditions, le rebond récent des marchés peut refléter moins une résolution des risques géopolitiques qu’une domination croissante du cadre d’investissement lié à l’IA dans les marchés mondiaux. Les investisseurs semblent encore supposer que l’importance stratégique de l’IA justifiera durablement des investissements massifs, malgré des contraintes physiques visibles et l’absence d’un modèle économique viable.

  • La guerre exacerbe la crise du modèle industriel et social

    La guerre exacerbe la crise du modèle industriel et social

    Entretien sur France 24 avec la journaliste et romancière Aude Lechrist, sur la crise du modèle de développement occidental qu’exacerbent les aventures militaires. Transcription complète sous la vidéo.

    Aude Lechrist : En France, comme partout dans le monde, la fermeture du détroit d’Ormuz se fait sentir. Les syndicats réclament des augmentations salariales, notamment face au retour de l’inflation. Pour mieux comprendre comment les travailleurs sont touchés par les bouleversements actuels, la situation géopolitique, la pression climatique et les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle, nous recevons Rémi Bourgeot. Merci d’être avec nous. D’abord, les pressions qui pèsent sur les travailleurs sont-elles les mêmes partout dans le monde ?

    Rémi Bourgeot : Une mondialisation extrême s’est imposée, créant d’importantes courroies de transmission à travers les modèles industriels, mais avec, en parallèle, des politiques radicalement différentes d’un côté et de l’autre. Les pays d’Asie en développement rapide ont misé sur des politiques industrielles, la substitution aux importations et une autonomisation productive. L’Occident, lui, a connu une désindustrialisation rapide au cours des dernières décennies.

    L’Asie est pourtant lourdement touchée aujourd’hui sur le plan énergétique, même si la Chine notamment avait anticipé. Cette crise se répercute directement sur les travailleurs, sur les opportunités d’emploi et sur la pression des coûts qu’engendre la mondialisation des chaînes de production, laquelle est toutefois en recul, les pays cherchant désormais davantage d’autonomie et de résilience.

    Les travailleurs se retrouvent donc immédiatement plus fragilisés, le contexte géopolitique le montre clairement. Quelles conséquences concrètes observez-vous ?

    Les répercussions économiques sont immédiates et tangibles. La crise énergétique, par exemple, a provoqué des arrêts de chaînes de production. Les économistes évoquent des fractions de point de pourcentage amputés du PIB, mais c’est une véritable crise de l’économie réelle, de l’économie physique, des chaînes de production, qui est à l’œuvre. Pour beaucoup de pays dans le monde, c’est précisément cela qui porte leur développement économique et industriel.

    Et partout ou presque, les questions de développement industriel, de développement réel, de développement éducatif reviennent au centre du débat, car ce sont elles qui déterminent les perspectives de croissance à long terme et les opportunités offertes aux travailleurs.

    Un grand clivage s’est creusé entre les pays qui ont cru pouvoir miser indéfiniment sur les services, notamment les services financiers, pour assurer leur croissance, et ceux qui ont suivi une voie de développement plus traditionnelle, proche de ce qui s’est fait dans l’Europe d’après-guerre : développement industriel, développement éducatif, ce qui offre davantage d’opportunités aux travailleurs, même si les conditions de travail y sont parfois très difficiles.

    Mais un point d’inflexion a clairement été atteint : les pays développés n’ont plus de modèle de croissance viable.

    L’intelligence artificielle, que vous évoquiez en introduction, redistribue elle aussi les cartes, notamment à travers ses applications dans la robotique, qui affectera de plus en plus les travailleurs manuels, en plus des emplois de bureau. Et là encore, ce clivage est bien visible, avec un décrochage du modèle de développement dans une grande partie du monde occidental.

    Les États-Unis ont réussi à prendre le dessus sur le plan numérique, et aujourd’hui dans l’IA. Comment analysez-vous cette situation, surtout dans le contexte de la crise dans le détroit d’Ormuz, où les principaux investisseurs sont les pays du Golfe ?

    Le modèle de développement a véritablement décroché dans l’ensemble du monde occidental. Les États-Unis tiennent le haut du pavé sur le plan technologique, mais en pariant sur la possibilité de poursuivre indéfiniment dans une direction très dépendante des flux financiers et des capitaux étrangers, notamment du Golfe.

    Les annonces de Sam Altman et d’OpenAI ont été proprement extravagantes : des milliers de milliards prétendument levés dans le Golfe pour financer des infrastructures de data centers aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Et les montages financiers qui se mettent en place entre les acteurs du secteur ont tous les traits d’une bulle, avec des clients financés par leurs propres fournisseurs comme Nvidia et des investissements en apesanteur par rapport à la réalité économique et industrielle.

    Des innovations réelles existent pourtant, et des talents extraordinaires aussi, y compris sur le plan strictement technologique. Des chercheurs en IA comme Yann LeCun soutiennent que l’IA générative et les LLM se heurtent à une impasse du fait de leurs erreurs intrinsèques, ce que chacun peut constater au quotidien en les utilisant. D’autres technologies doivent être développées, et c’est déjà en cours, notamment pour les applications robotiques dans le monde réel.

    Mais dès qu’une innovation émerge, de véritables montagnes financières se construisent autour d’elle, sans véritable ancrage dans le développement économique, industriel ou humain.

    Il y a aussi la crainte des travailleurs, américains notamment, qui voient une crise économique se profiler. Les syndicats s’apprêtent manifestement à se mobiliser massivement. La Journée des travailleurs aux États-Unis est distincte de la Journée internationale du travail, mais une forte mobilisation est attendue aujourd’hui. Donald Trump n’a clairement pas répondu aux inquiétudes des travailleurs américains.

    Oui, c’est là tout le paradoxe. Les hésitations, les volte-face, le chaos qui entourent Donald Trump en disent long : il était censé renverser la table en faveur de la réindustrialisation dès son premier mandat. Des efforts ont bien été faits dans ce sens, mais ni la compétence personnelle ni les bonnes équipes n’étaient là pour mettre en œuvre une véritable politique industrielle, pas même sur le plan douanier, pour appliquer des droits là où c’était réellement nécessaire, là où une production nationale pouvait être substituée ou redéveloppée de façon réaliste, à des coûts acceptables.

    Il aura néanmoins mis cette question sur la table, une question récurrente dans l’histoire économique des États-Unis, comme dans celle de tout pays en quête de développement industriel.

    Revenus au pouvoir, les Démocrates ont largement poursuivi dans la même veine de réalisme industriel, de tentative de réindustrialisation, davantage par les subventions que par les droits de douane, mais dans une logique protectionniste qu’ils ont reprise et amplifiée.

    Et avec ce nouveau mandat de Donald Trump, le résultat est un monde féerique et catastrophique de mesures coup-de-poing aussitôt invalidées, sans aucune base stratégique, avec des négociations commerciales totalement chaotiques. Les négociateurs, sur les questions commerciales mais aussi géopolitiques, diplomatiques et même militaires, n’ont aucune compétence dans leurs domaines respectifs. Certains savent à peine situer les pays concernés sur une carte.

    Le chaos qui s’en est suivi révèle une crise de régime très profonde, une crise de la société américaine et de la société occidentale plus généralement, une incapacité à opérer une transition politique, un renouveau, ou simplement une réforme qui permettrait de réconcilier les intérêts du développement humain et industriel avec les réalités imposées par la mondialisation. Cela ne peut qu’aggraver l’inquiétude des travailleurs, qui perçoivent un fossé immense entre l’incertitude que génèrent des causes extérieures, conflits, tensions, risques climatiques, intelligence artificielle, et la capacité des gouvernements à y répondre, dans un monde d’interdépendances croissantes.

    C’est précisément ce qui est préoccupant, car au-delà des clivages politiques, des pays et des courants d’opinion, un diagnostic est largement partagé : la réindustrialisation est nécessaire. Et pourtant, rien ne suit. Les promesses s’accumulent et s’évaporent. Vous le disiez pour les États-Unis, mais l’Europe n’est pas en reste. Pire encore, elle a raté tous les grands virages technologiques depuis vingt ou trente ans. Les compétences d’ingénieur sont encore là, pour l’instant, mais elles s’amenuisent. L’envie d’innover s’est-elle éteinte avec elles ? N’anime-t-elle plus les étudiants qui rêvent de construire ensemble un monde meilleur ? Partagez-vous ce constat ?

    Ce qui me permet de garder un certain espoir, c’est que lorsqu’on parle à des jeunes, des étudiants en école d’ingénieur, dans d’autres filières, dans les humanités, on voit cette curiosité, cette vivacité intellectuelle. Malgré l’affaissement du système éducatif, une multitude d’outils en ligne existe en plus des filières académiques, autant de moyens d’accéder au savoir, avec leurs qualités et leurs défauts, qui permettent encore d’apprendre, de se remettre à niveau, de faire des découvertes illimitées. La curiosité est bien vivante.

    Le problème tient au système économique, politique et industriel tel qu’il est, qui étouffe cette créativité. L’entrepreneuriat en est l’illustration : créer une entreprise relève du parcours du combattant en Europe et en France particulièrement. Et au niveau des grandes entreprises comme des organismes d’État, la réindustrialisation est évoquée sans relâche, mais de façon toujours très abstraite.

    Avec le recul, quel bilan les deux mandats d’Emmanuel Macron ont-ils laissé pour les travailleurs en France ?

    Un véritable décrochage s’est produit. Un attachement à l’entrepreneuriat était au moins affiché, avec au moins au début quelques secrétaires d’Etat ancrés dans l’économie réelle, mais il était surtout rhétorique. Dans l’ensemble, une fuite en avant dans la désindustrialisation s’est poursuivie, enveloppée dans une rhétorique allant en sens inverse, celle du redressement du tissu industriel français. Les moyens n’ont tout simplement pas suivi : les ressources humaines, les décisions d’investissement au niveau national, la coordination européenne.

    Il y a aussi ce système de fixation des prix de l’énergie, extrêmement pénalisant pour l’économie française. La France devrait bénéficier d’un avantage concurrentiel grâce au nucléaire, mais cet avantage est largement neutralisé par le mécanisme de prix européen, un carcan dont le pays n’arrive pas à sortir.

    À cela s’ajoute une stratégie de fuite en avant qui remonte à l’entrée dans l’euro. La balance commerciale s’est dégradée et est dans le rouge depuis les débuts de la zone euro. Ce décrochage continu a été masqué par l’illusion de stabilité monétaire, mais avec l’envolée de la dette et la remontée des taux d’intérêt, cette situation ne pourra pas se prolonger indéfiniment.

    Ce qui fait vraiment défaut, c’est une compréhension technologique, industrielle, économique et humaine, y compris en termes de compétences, pour remettre sur pied un agenda de développement industriel. C’est exactement ce que font d’autres pays, sans qu’il faille les imiter à la lettre. La Chine en est l’exemple le plus frappant, avec un véritable boom du développement industriel et des compétences technologiques comparable au rattrapage spectaculaire du Japon sur tous les fronts technologiques il y a quarante ou cinquante ans.

    La France dispose de compétences extrêmement pointues, de pôles d’ingénieurs de rang mondial, d’expertises remarquables notamment en mathématiques, et rien de tout cela n’est vraiment mis à contribution.

    Rémi Bourgeot, merci beaucoup de nous avoir rejoints, c’était une conversation passionnante. Merci.

    Cette retranscription automatique a été éditée dans un but de clarté et de fluidité à l’écrit.

  • Ruptures industrielles et basculement géopolitique

    Ruptures industrielles et basculement géopolitique

    Clliquer sur l’image pour visionner la vidéo sur LinkedIn – Transcription en français plus bas sur cette page

    Sur France 24 en anglais, j’ai évoqué l’impact industriel profond de la guerre en Iran et le recentrage des négociations politiques :
    Les prévisions économiques ont tendance à sous-estimer les chocs dans le monde physique, se concentrant sur les variations de prix et supposant une substitution facile. Les principaux dommages économiques proviennent des pénuries de matières premières et des ruptures de chaînes d’approvisionnement : énergie, engrais, hélium pour la fabrication de puces…
    Sur le plan géopolitique, le grand pari deTrump sur l’enrichissement de l’uranium s’est enlisé. Avec un accord de paix toujours hors de portée, la levée des sanctions contre l’Iran n’est plus non plus à l’ordre du jour. Les discussions devraient désormais se concentrer sur le détroit d’Ormuz : le niveau de contrôle iranien, la levée du blocus américain et une certaine coordination internationale.

    Transcription en français :

    Bonjour Rémi, merci beaucoup d’être avec nous. Puis-je commencer par vous demander quels ont été les effets économiques immédiats de la guerre en Iran, au-delà de la crise énergétique, que tout le monde connaît bien ?

    La situation sur les marchés de l’énergie ne se résume pas à une simple hausse des prix du pétrole et du gaz. Elle perturbe profondément les chaînes d’approvisionnement dans le monde entier, sur des aspects critiques. Il s’agit des importations d’énergie pour de nombreux pays, en particulier en Asie, et dans une moindre mesure en Europe. Mais certaines industries sont touchées de manière très sévère par la flambée des prix et les pénuries.

    Au début, on avait peu conscience que des composants critiques comme l’hélium pourraient perturber les chaînes d’approvisionnement, notamment dans la production de semi-conducteurs et de puces électroniques en général. Nous assistons donc à une crise mondiale déclenchée par ces pénuries et par la manière dont la production est perturbée.

    Il ne s’agit pas seulement de statistiques économiques ou de spéculations sur l’impact du PIB sur un horizon de trois mois. C’est une crise bien plus profonde, qui affecte réellement les chaînes d’approvisionnement. Cela dépasse largement le cadre du simple suivi et des prévisions économiques à court terme. C’est une véritable crise industrielle, aux répercussions multiples, y compris pour la production alimentaire, en raison des importations d’engrais pour de nombreux pays.

    Le Golfe est devenu un enjeu critique, bien au-delà de la seule question énergétique. L’énergie est évidemment centrale, mais nous observons toutes ces répercussions, qui affectent les pays et les industries du monde entier de manières très différentes. Pour certains pays et groupes sociaux, les effets sont dramatiques, pouvant même créer des situations de famine. On peut atteindre des niveaux d’extrême gravité.

    Vous avez mentionné l’hélium. Le Qatar exporte 40 % de l’offre mondiale, et celui-ci est utilisé dans la production de semi-conducteurs et, plus largement, dans le secteur technologique et d’autres industries. Quelles pourraient être les répercussions sociétales de ces pénuries pour le monde ?

    Cela rappelle en quelque sorte ce qui s’est passé pendant la pandémie de COVID. Les chaînes d’approvisionnement avaient été fortement perturbées, puis il y avait eu un boom de la demande, soutenu par des mesures fiscales. Aujourd’hui, cette crise s’infiltre profondément dans les chaînes d’approvisionnement. On observe des perturbations partout.

    Certains pays disposent de stocks, donc l’effet n’est pas immédiat. C’est un peu comme sur les marchés de l’énergie : certains pays, comme la Chine, qui est pourtant très dépendante du Golfe, sont moins touchés à court terme grâce à leur politique de stockage. Cela s’applique à de nombreux pays et industries. Mais avec le temps, après quelques semaines, et surtout après quelques mois, les effets concrets des pénuries commencent à se faire sentir.

    Cela signifie que la production est réellement affectée. Ce n’est pas seulement une question de hausse des prix. Il y a actuellement un vrai décalage dans la production. Cela se traduit directement par une baisse de la production. Ce n’est pas seulement une question de signaux prix ou de coûts plus élevés : cela dépasse le cadre du raisonnement économique habituel. C’est une crise qui touche le monde matériel, et pas seulement les modèles économiques.

    À quel point cette situation est-elle critique pour parvenir à une paix durable dans cette guerre ? Nous avons une prolongation, une prolongation indéfinie du cessez-le-feu, mais cela ne signifie pas que la guerre est terminée. Y a-t-il une grande différence entre une guerre qui se prolonge encore trois ou quatre semaines et une guerre qui dure au-delà ? Ou les dégâts sont-ils déjà suffisants pour être ressentis pendant des mois ?

    C’est effectivement une distinction cruciale. À mon avis, la perspective d’une paix durable ou d’un accord de paix reste très lointaine. Il y a eu beaucoup de confusion dans les négociations – ou disons plutôt dans les discussions – entre l’Iran et les États-Unis, avec une focalisation américaine sur la question nucléaire, allant jusqu’à attribuer aux Iraniens des déclarations totalement impensables de leur point de vue. Les négociations n’ont donc vraiment pas pris une bonne direction sur ce point.

    Finalement, cette prolongation du cessez-le-feu, et le fait qu’elle soit indéfinie, est ce qui compte vraiment pour soulager quelque peu la pression. Je pense que les discussions vont se concentrer sur le détroit d’Ormuz et sur la recherche d’un compromis, en reconnaissant le contrôle iranien sur le détroit, peut-être avec un modèle de péage.

    La Chine, par exemple, a fait pression sur l’Iran pour qu’elle adopte une approche modérée sur la question des droits de passage. Mais l’objectif principal pour l’instant est de trouver un compromis limité plutôt que de conclure un accord de paix. Les États-Unis n’ont même pas les bons négociateurs pour atteindre un tel objectif. Il y a eu beaucoup de confusion de la part des États-Unis avec l’imposition de ce contre-blocus des ports et des navires iraniens. Ils cherchent à obtenir un levier sur la question spécifique de la réouverture du détroit d’Ormuz pour trouver un terrain d’entente avec l’Iran.

    Mais l’idée d’intégrer tous les aspects possibles d’un accord, y compris l’énergie nucléaire et l’enrichissement de l’uranium, est vraiment très ambitieuse et semble très éloignée.

    Maintenant, le Royaume-Uni et la France mènent des discussions pour rouvrir le détroit d’Ormuz ou pour le maintenir ouvert une fois la guerre terminée. Nous avons souvent parlé de la réduction des risques concernant la Chine du point de vue des pays occidentaux, mais est-ce là un exemple de pays européens qui réduisent leurs risques face à l’imprévisibilité actuelle de Washington ?

    Je pense que, concernant la gestion du détroit d’Ormuz, ce n’est pas vraiment une stratégie dirigée vis-à-vis des États-Unis. Il faudra un type d’accord international, même si l’Iran conserve le contrôle du détroit et perçoit des droits de passage. C’est pourquoi les Iraniens ont été disposés à conclure des arrangements avec Oman pour donner une dimension internationale à la gestion du détroit.

    L’Europe peut clairement en faire partie. Il faut un accord, un arrangement pour rouvrir le détroit, permettre une circulation fluide, rassurer les assureurs et revenir à une forme de normalité commerciale. Ce ne sera pas comme avant – ce sera une nouvelle situation, clairement – mais elle doit être prévisible. C’est vraiment l’enjeu clé ici.

    C’est pourquoi les Européens jouent tous ce rôle, en montrant leur volonté de participer à un système de coopération internationale garantissant le passage – pas un passage totalement libre, mais pour créer une sorte de nouvelle normalité pour le transit à travers le détroit. C’est vraiment l’essentiel. Il ne s’agit pas seulement que l’Iran cesse de menacer les navires et que les États-Unis lèvent leur contre-blocus. Il faut un véritable accord international pour que les choses puissent reprendre de manière normale.

  • L’Art du non-accord : bâcler les négociations, sans réescalade

    L’Art du non-accord : bâcler les négociations, sans réescalade

    La désescalade dans la guerre d’Iran est intervenue face au coût économique insoutenable d’une poursuite des hostilités et de la crise énergétique. Cet argument reste plus que jamais valable, surtout face à la menace d’une réescalade. Pourtant, ce processus n’a pas débouché sur une phase d’accord structuré, mais sur une simple suspension du conflit, régie par des règles ambiguës. Les marchés ont interprété cette situation comme si elle équivalait déjà à une stabilisation de long terme, en supposant un niveau de résolution générale, pourtant difficile à atteindre.

    Donald Trump a tenté d’exploiter cette situation comme si elle incluait les bases d’un accord, en cherchant à accélérer le processus en conséquence. Alors que le détroit d’Ormuz pourrait être rouvert sur la base d’une entente limitée, voire implicite, cet objectif est compromis par la tentative de forcer des négociations globales sous des menaces radicales.

    Sa présentation de la position iranienne sur l’uranium enrichi s’inscrit dans cette logique : il s’agit de faire avancer le récit public avant même les négociations. Il a cherché à transformer la désescalade en un résultat politique qu’il pourrait présenter comme une victoire à son électorat, plutôt que comme une sortie d’une impasse militaire intenable. Les distorsions politiques autour d’un résultat militaire a tendance à perturber toute stabilisation à long terme.

    La question nucléaire ne se prête pas à une simplification, car elle exige des étapes explicites. Par ailleurs, Israël introduit une contrainte supplémentaire : ses objectifs territoriaux et revendications régionales sont incompatibles avec une désescalade prolongée. Cela pousse également les États-Unis à précipiter les négociations, non parce que les conditions sont réunies, mais parce que l’équilibre est précaire.

    Le récit plutôt que la négociation

    Donald Trump a décrit la position de l’Iran sur son programme nucléaire, notamment concernant l’uranium enrichi, en des termes non approuvés voire rejetés par Téhéran. Comme dans d’autres négociations, sa tactique consiste à attribuer à son interlocuteur des concessions espérées plutôt qu’obtenues, comme si le processus pouvait être accéléré en anticipant publiquement sa conclusion.

    Cette approche reflète une tentative de transformer la désescalade en un résultat politique rapide présentable comme un succès. L’objectif est moins de construire un accord détaillé et séquencé — ce qui nécessiterait du temps et une coordination technique — que de créer une perception de mouvement sur les positions fondamentales de l’Iran. Les négociations sont donc en partie influencées par des signaux politiques de victoire plutôt que par une véritable convergence.

    Cette logique est étroitement liée à une forme d’équilibrisme, où l’on suppose que la pression génère des réponses linéaires. L’hypothèse sous-jacente est que l’Iran ajusterait sa position chaque fois que les États-Unis modulent leur escalade ou leur retenue. Cela laisse la porte ouverte à des opérations ou des actions coercitives, d’autant qu’un accord nucléaire complet reste lointain et structurellement difficile à conclure. Le risque n’est donc pas tant un retour à une guerre totale qu’un cycle d’escalades épisodiques dans un cadre encore contenu et réversible.

    Une sortie de crise contrainte par sa propre logique

    La contrainte sous-jacente reste la préférence de Washington d’éviter une confrontation à grande échelle, en raison de ses coûts économiques et stratégiques. Pourtant, l’absence de résultats diplomatiques concrets est difficile à reconnaître politiquement. Cela produit une position intermédiaire : le désengagement est recherché, mais il est en permanence présenté comme un progrès, voire une victoire. Il en résulte une configuration qui ne mène ni à la stabilité ni à la reprise des hostilités, mais où la fragilité provient de la tentative de forcer un processus intrinsèquement lent.

    Le rôle d’Israël ajoute une deuxième couche structurelle d’instabilité. Ses objectifs régionaux, y compris les gains territoriaux et le contrôle militaire élargi, entrent en conflit avec la perspective d’une désescalade prolongée. Cette divergence est structurelle et de long terme, alors que le soutien populaire américain à Israël s’érode rapidement. En pratique, cela a contraint l’administration américaine à exercer une pression explicite sur Israël, le temps de préserver une fenêtre étroite pour des négociations accélérées avec l’Iran. Or, cette chronologie est déjà sous tension.

    Ormuz et la structure de l’impasse : Deux scénarios plausibles

    Le détroit d’Ormuz reste la variable centrale. Une normalisation durable nécessiterait une coordination sur les règles de passage, une forme de redevances ou de mécanisme réglementaire, ainsi qu’un cadre de cessez-le-feu élargi au-delà du détroit lui-même, y compris au Liban. Aucun de ces éléments n’est en place, en raison de la focalisation excessive sur un accord global incluant la question nucléaire.

    La séquence récente a mis en lumière un désalignement persistant. Les États-Unis ont maintenu la pression tout en espérant une normalisation fonctionnelle, tandis que l’Iran traite le détroit comme un levier de négociation. En pratique, toute réouverture durable nécessite une coordination, même en l’absence d’un accord complet.

    Les acteurs externes compliquent davantage la situation. La Chine, en particulier, a critiqué un système de redevances qui modifierait les conditions de circulation, tout en offrant un soutien matériel substantiel, probablement plus précieux que le modèle de péage. Cela exerce une pression accrue sur l’Iran pour qu’il accepte des arrangements préservant l’accès. L’équilibre repose sur un jeu de contraintes et d’opportunités, plutôt que sur un accord diplomatique formel.

    À ce stade, deux configurations restent plausibles. La première serait l’émergence d’un cadre partiel, limité dans son champ d’application mais suffisant pour organiser une coordination autour du détroit et établir des conditions minimales de normalisation. Cela offrirait à l’Iran une certaine marge de manœuvre économique, tout en laissant la question nucléaire seulement partiellement résolue. La seconde serait un conflit gelé, où aucun accord n’est conclu, mais où un statu quo géré émerge, incluant une réouverture conditionnelle du détroit et une coordination tactique continue entre les acteurs.

    De nombreuses hypothèses reposent sur des cadres de scénarios simplifiés qui sous-estiment la fragilité institutionnelle de la situation, en particulier autour des flux énergétiques. La situation actuelle doit être comprise comme une réorganisation plutôt que comme une résolution. La désescalade offre un équilibre temporaire, mais elle est de plus en plus exposée aux tentatives visant à la transformer en un succès politique rapide, sans le fondement institutionnel nécessaire pour la soutenir. Bien que la logique de la désescalade soit plus présente que jamais, l’écart entre l’accélération politique et les contraintes structurelles caractérise la fragilité de la situation actuelle.

  • Les marchés énergétiques resteront affectés par la nouvelle donne iranienne

    Les marchés énergétiques resteront affectés par la nouvelle donne iranienne

    Tribune – Les Echos, 11 avril 2026.

    Le contrôle iranien du détroit d’Ormuz bouleverse les marchés de l’énergie. Les prix restent sous pression, et les incertitudes géopolitiques freinent un retour à la normale. Les investisseurs et les Etats doivent s’adapter à ce nouvel équilibre marqué par des coûts structurellement plus élevés et des tensions persistantes, analyse l’économiste Rémi Bourgeot.

    Le contrôle de l’Iran sur le détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est appelé à exercer un impact structurel sur l’approvisionnement mondial et la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle. On ne peut s’attendre à ce que les marchés de l’énergie reviennent pleinement à leur situation d’avant-guerre dans un processus de désescalade.

    Tout au long de la guerre, le mélange de déclarations étonnantes de Donald Trump annonçant des négociations et de menaces d’escalade sans stratégie viable ont pointé la nécessité d’une désescalade rapide. Le cessez-le-feu actuel est instable d’un point de vue diplomatique, les parties ne s’entendant pas même sur l’inclusion d’aspects essentiels comme l’arrêt des frappes israéliennes sur le Liban ni sur la version de la liste de propositions iraniennes censées servir de base aux négociations. Bien que la perspective d’un accord de paix véritable semble lointaine, la retraite américaine sur le front iranien est ancrée dans la nécessité de s’extraire d’un bourbier particulièrement dommageable. Il paraît ainsi peu probable que les Etats-Unis cherchent à rouvrir pleinement ce front.

    Pour autant, un désengagement américain sans véritable accord ouvre la voie à une nouvelle situation ambiguë. Le statut du détroit d’Ormuz risque de rester indéfini, sur la base du contrôle qu’exerce de fait l’Iran. Il importe dès lors d’anticiper les dynamiques susceptibles de prévaloir sur les marchés de l’énergie dans ce contexte en recomposition. Le contrôle de l’Iran sur le contrôle du détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est appelé à exercer un impact structurel sur l’approvisionnement mondial et la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle. On ne peut s’attendre à ce que les marchés de l’énergie reviennent pleinement à leur situation d’avant-guerre dans un processus de désescalade.

    Le reste de l’article est disponible sur le site des Echos (accès abonnés). Retrouvez des éléments similaires dans mon article du 1er avril 2026 qui analysait déjà les conséquences d’une désescalade à venir avec contrôle de fait de l’Iran sur la gestion du Détroit d’Ormuz: Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran.

  • La réouverture du détroit d’Ormuz se fera sous contrôle iranien

    La réouverture du détroit d’Ormuz se fera sous contrôle iranien

    J’ai été interrogé sur France 24 par Marion Gaudin, au sujet de la crise énergétique et des conditions dans lesquelles le détroit d’Ormuz pourrait rouvrir, face à l’enlisement militaire.

    Rémi Bourgeot, vous suivez cette crise de très près. N’est-ce que le début ?

    Tout dépend évidemment de l’évolution militaire. Donald Trump a soufflé le chaud et le froid : les marchés s’excitent dans un sens comme dans l’autre.

    Ce qu’on voit, c’est quand même un bourbier militaire. Certains experts géopolitiques pensent que ça n’est que le début. On voit aussi des signes de panique de la part de l’État américain, de Donald Trump en particulier, qui est quelqu’un qui déteste faire la guerre. En fait, il aime les opérations théâtrales, de type Venezuela, comme on l’a vu il y a quelques semaines. Là, c’est un véritable bourbier.

    Donc il envoie des signaux comme quoi il voudrait arrêter, et en même temps taper le plus fort possible. Les Iraniens, de leur côté, dominent largement la situation, mais ils envoient aussi quelques signaux, avec ces échanges, notamment avec Oman, pour établir au moins une sorte de schéma qui pourrait s’appliquer pour une réouverture partielle.

    Mais ce vers quoi on s’achemine, c’est un contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz. Il peut rouvrir en partie, même très largement, mais probablement sous contrôle iranien, à partir du moment où les États-Unis ne sont pas capables de remplir les objectifs qu’ils s’étaient fixés — pour peu qu’il y en ait réellement.

    Ce contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz, dans la durée implique un système, un régime économique différent, notamment de péage, dont on a déjà vu certains contours, appliqués en partie. Cela ne veut pas dire que ce sera exactement la configuration finale, mais les coûts vont être élevés et ce système de transit va être mis en place dans le sens des intérêts géopolitiques de l’Iran.

    On a vu, en sous-main, des signaux d’échanges entre l’Iran, certains émirats — surtout le Qatar — pour éviter des frappes. Mais la situation est extrêmement tendue, notamment avec les Émirats arabes unis, qui ont appelé les États-Unis à finir le travail, à aller dans l’escalade, en sous-entendant l’envoi de troupes au sol. On pourrait imaginer que l’Iran pénalise les Émirats arabes unis, moins d’autres Etats du Golfe.

    Et aussi, dans tous les cas, cette réouverture ne peut pas se faire par la force, seulement par des négociations ?

    Il n’y a aucune forme de négociation véritable. Il peut y avoir eu des échanges d’e-mails, ou des échanges très indirects, mais on peut avoir de très gros doutes sur la réalité des déclarations de Donald Trump en ce qui concerne des négociations.

    On ne peut pas pour autant écarter la notion de désescalade. Ce n’est pas ce qu’on voit ces jours-ci. Mais Trump est extrêmement mal à l’aise avec la situation et comprend qu’il doit se retirer. Sa situation politique est en effondrement. Il existe de gros doutes sur son état personnel, sur le système politique qui l’entoure. Il limoge des généraux autour de lui pour entendre les nouvelles qu’il veut, pour éviter les mauvaises nouvelles.

    On voit une véritable crise de régime qui se développe aux États-Unis, avec des racines beaucoup plus profondes. Il y a aussi tout un pan industriel dans l’incapacité à alimenter ce qui serait une guerre longue.

    Sur la question des troupes au sol, c’est peut-être le signal le plus révélateur : on n’a pas eu cette annonce. On n’a pas eu d’annonce d’arrêt de la guerre ni de retrait. Mais ce serait là l’entrée dans une guerre longue et pleine d’incertitudes encore plus graves que d’envoyer des troupes au sol, ce qui serait presque suicidaire de la part de Donald Trump.

    Aujourd’hui, on a une situation entre deux, avec une volonté de sortir de cette situation, mais Trump veut pouvoir annoncer une forme de victoire et éviter l’humiliation. Elle est là dans tous les cas.

    Pour en revenir aux conséquences très concrètes de ce blocage, pour l’instant politique et militaire, on a beaucoup parlé ces dernières semaines des initiatives prises par les pays pour rationner le carburant, baisser les taxes, offrir des primes. La France, elle, pour l’instant, se refuse à tout ça. Est-ce que c’est pertinent ?

    Quand il s’agit d’agir sur les prix, les taxes sont souvent des mesures de court terme. Cela peut avoir des effets positifs. Mais la véritable situation à laquelle on est confronté, c’est une forme de pénurie qui arrive aujourd’hui. Il s’agit d’aspects très concrets et matériels : les bateaux qui étaient censés arriver n’arrivent pas. Une pénurie se met en place, déjà très sévère en Asie.

    L’Europe, il faut le rappeler, est beaucoup moins dépendante du Golfe pour son approvisionnement énergétique que de nombreux pays asiatiques. Les différentes sources d’approvisionnement — Norvège, Maghreb, États-Unis pour le LNG, et en partie le Golfe — montrent que cette dépendance existe, mais reste limitée. Certains pays ont des stocks plus élevés. C’est le cas de la Chine, qui a aussi une plus grande autonomie, tout en restant largement dépendante du Golfe.

    La réalité est donc matérielle : une pénurie se met en place. Elle est moins marquée pour l’Europe, mais elle se fait sentir aujourd’hui. Cela intervient dans un contexte de crise économique, surtout industrielle, déjà aiguë avant le début de cette guerre. La question des prix énergétiques était déjà cruciale, avec les effets de la guerre en Ukraine : privation d’approvisionnement, tentative de réorientation pour remplacer la Russie, mais en créant d’autres dépendances, vis-à-vis des États-Unis ou de certains pays du Golfe.

    On a donc une forme d’ultra-mondialisation des réseaux énergétiques, aujourd’hui extrêmement vulnérable.

    À cette crise dont vous parlez s’ajoute l’inflation, la hausse des prix de manière générale, de l’alimentation qui est à venir. Les Français devraient s’y préparer ?

    Oui, cela a un fort effet inflationniste. On n’est pas dans la même situation qu’avec la guerre en Ukraine, qui arrivait après la pandémie et des politiques budgétaires très expansives. On n’est pas dans une envolée aussi forte, mais la hausse de l’inflation est marquée.

    Surtout, l’inflation est un indice composite : derrière, il s’agit de la vie quotidienne, de dépenses contraintes qui affectent certaines activités et certaines couches sociales plus que d’autres. C’est cela qui est particulièrement problématique, sur le plan social et en termes d’instabilité politique.

    Pour aller plus loin sur l’impact sur les marchés énergétiques : Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran.

    Cette retranscription a été éditée pour des raisons de fluidité.

  • Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Les marchés de l’énergie ont peu de chances de revenir pleinement à leurs standards d’avant-guerre quand un processus de désescalade s’enclenchera. Le conflit a engendré des coûts durables. En particulier, le rôle de l’Iran dans le contrôle du détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est devenu structurel du point de vue du risque sur l’approvisionnement mondial et de la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle.

    Cet article est publié en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    Les déclarations de Donald Trump sur les termes de négociations avec l’Iran ont étonné nombre d’observateurs, concernant la réalité des échanges et des canaux utilisés. Parallèlement, ses menaces d’escalade massive et d’offensives terrestres n’ont guère dessiné une stratégie crédible, compte tenu des coûts politiques et économiques considérables en jeu, d’autant que même les gouvernements européens les plus alignés sur les États-Unis ont commencé à prendre leurs distances. Malgré leur caractère confus, ces prises de position révèlent finalement l’urgence de trouver une issue à l’enlisement. En pratique, une désescalade peut intervenir même en l’absence de négociations complètes. Il importe dès lors de comprendre quelles dynamiques prévaudront sur les marchés de l’énergie une fois cette tendance confirmée.

    Téhéran a exercé un contrôle sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz pendant le conflit, en restreignant fortement ou en menaçant l’accès, mais aussi en imposant des redevances aux navires commerciaux pour le transit. Un contrôle durable du détroit se traduirait par une influence économique directe et des effets sur la formation des prix à l’échelle des marchés mondiaux de l’énergie. Cela pourrait prendre la forme de droits de passage plus ou moins négociés, d’exigences accrues en matière de surveillance, ainsi que d’arrangements reflétant les intérêts géopolitiques de Téhéran et de ses alliés.

    De tels dispositifs, explicites ou implicites, entretiendraient une prime structurelle sur les prix de l’énergie. Les droits de transit pourraient s’apparenter à des formes de réparations, générant des revenus destinés à la reconstruction des infrastructures et au soutien du régime, tout en maintenant structurellement une prime sur les prix mondiaux. Parallèlement, certaines sanctions ont été assouplies de fait, dans la mesure où le pétrole iranien continue de transiter par le détroit d’Ormuz, traduisant la réticence des États-Unis à restreindre davantage l’offre et à accentuer les chocs de prix mondiaux.

    Dynamique des prix et réactions de court terme

    Une cessation des hostilités réduirait les risques immédiats pesant sur les pétroliers autorisés par Téhéran à traverser et apaiserait les assureurs, ce qui atténuerait la prime actuellement intégrée dans les prix de l’énergie. Elle entraînerait rapidement au moins une correction partielle des flambées de prix, lesquelles se sont traduites par une hausse globale d’environ 60 %. Les indices boursiers mondiaux ont progressé et les contrats à terme sur l’énergie ont déjà reculé à la faveur de diverses informations évoquant des perspectives de désescalade.

    Cependant, un processus de désescalade ne garantit pas, à lui seul, un rétablissement immédiat des flux normaux ni de la confiance dans la sécurité des routes de transit. La reconstruction des infrastructures endommagées, la clarification des dispositifs de sécurité maritime et le rétablissement de couvertures d’assurance constituent autant de conditions préalables à un environnement de transport pleinement opérationnel. Ces processus exigent du temps et un certain degré de coordination internationale. Il faut donc s’attendre à ce que les primes de risque et les structures de coûts des marchés de l’énergie demeurent supérieures à leurs niveaux d’avant-guerre.

    La perturbation globale des marchés pétroliers n’a pas de précédent récent, et les mouvements de prix ne saurait être interprété uniquement à travers les réactions spéculatives de court terme. Les courbes de contrats à terme sur le pétrole et le gaz reflètent fréquemment cette complexité. C’est notamment le cas avec la réaction de backwardation — où les prix à échéance proche sont supérieurs à ceux à échéances plus lointaines, indiquant l’anticipation d’un relâchement des contraintes d’offre à moyen terme. Néanmoins, des primes de risque durables et des modifications structurelles de l’offre peuvent maintenir un niveau de prix de référence plus élevé.

    Un impact économique durable

    Dans le même temps, la hausse prolongée des prix de l’énergie se transmet à l’inflation. Les pressions liées à l’énergie dépassent le simple ajustement de court terme des marchés. Une inflation persistante complique les dynamiques macroéconomiques, en renforçant des effets de second tour tels que les revendications salariales et des ajustements de prix plus larges au-delà du seul secteur énergétique. En retour, des anticipations d’inflation plus élevées et des coûts énergétiques accrus se répercutent directement sur les taux d’intérêt payés sur les dettes publiques, affectant leur soutenabilité.

    Pour les pays importateurs d’énergie, les conséquences dépassent les niveaux de prix immédiats. Les perturbations affectent la structure des contrats, les décisions d’investissement dans des sources d’approvisionnement alternatives et la charge financière des ménages. L’Europe, bien que moins directement dépendante du Golfe que l’Asie pour le pétrole et le gaz liquéfié, fait face à ses propres défis en matière d’approvisionnement et de prix. Avec le recul de la capacité de production d’énergie nucléaire, la stratégie européenne tend à rebondir d’une dépendance externe vers une autre au gré des crises.

    La désescalade réduit les risques les plus aigus, mais des facteurs structurels — tels que le contrôle exercé par l’Iran sur le détroit d’Ormuz et le temps nécessaire à rétablir les infrastructures et une certaine confiance — impliquent que le marché pourrait se stabiliser sur un nouveau régime, distinct de celui d’avant-guerre. L’interaction entre sécurité, infrastructures, dynamiques inflationnistes et contraintes budgétaires façonnera les conditions financières et macroéconomiques d’une manière qu’une simple cessation des hostilités ne saurait entièrement résoudre.

    Ce texte a une finalité analytique et ne constitue pas un conseil en investissement.

  • Bourbier iranien : stratégies face aux coûts durables

    Bourbier iranien : stratégies face aux coûts durables

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    Donald Trump cherche une porte de sortie au bourbier que constitue la guerre avec l’Iran. Tout en brandissant la menace d’une escalade majeure qui rendrait des pans entiers de la région inhabitables, il assure que des négociations sont en cours.

    Si de véritables négociations de paix sont désormais hors de portée, en raison d’un écart de positions impossible à combler, une désescalade reste accessible.

    Les pays dépendants des importations d’énergie en provenance du Golfe se préparent toutefois à des conséquences durables, même en cas d’arrêt du conflit. Les capacités de production sont désormais atteintes, et l’Iran est susceptible de maintenir un niveau élevé de contrôle sur le détroit.

    L’Europe est moins exposée que l’Asie à une crise d’approvisionnement, mais la flambée des prix de l’énergie aggrave sensiblement ses fragilités multiples, de l’appareil manufacturier à la gestion de la dette. La marginalisation de l’énergie nucléaire laisse le continent particulièrement vulnérable à cette succession de chocs géopolitiques, les gouvernements passant sans cesse d’une dépendance extérieure à une autre au gré des secousses.

    Je suis intervenu dans l’émission Counting the Cost d’Al Jazeera. Extraits de mes interventions disponible ici.

  • Un vide stratégique abyssal au-delà du fiasco iranien

    Un vide stratégique abyssal au-delà du fiasco iranien

    Tribune pour le site des Echos, publiée le 24 mars 2026. Alors que Donald Trump cherche une voie de sortie du bourbier iranien, pour suspendre les hostilités sans perspective de paix véritable, je vous propose une réflexion plus large sur le vide stratégique qui accompagne cette situation :

    La guerre d’Iran révèle une défaillance structurelle au sein de l’appareil de décision américain, marqué par une difficulté à aligner les actions tactiques immédiates avec des objectifs politiques de long terme. Ce décalage dépasse le cadre militaire. Les politiques en matière de défense, commerce, finance et technologie interagissent de manière chaotique. La conduite de la guerre commerciale l’a déjà illustré, l’objectif légitime de réindustrialisation disparaissant derrière la coercition géopolitique.

    Dans cette guerre bien réelle, l’incapacité à anticiper les conséquences d’un échec du changement de régime ou de la fermeture du détroit d’Ormuz témoigne encore d’une perte de vision d’ensemble. L’instrument militaire est brandi sans architecture politique capable de lui fixer un cap.

    Ces failles stratégiques et matérielles, déjà visibles dans la guerre d’attrition ukrainienne, suggère un système confronté à des contradictions internes et le recours à une forme de pensée virtuelle. Le cadre stratégique semble figé dans des schémas hérités de l’époque de l’aventure irakienne, alors que la réalité industrielle et géopolitique a radicalement muté, imposant de nouveaux rapports de force. Cette dernière crise invite l’Europe à une difficile réorientation.

    Recul de l’hégémonie monétaire

    Les sanctions économiques sont devenues un outil central de la diplomatie. Pourtant leur usage engendre des effets secondaires qui commencent à modifier l’architecture financière mondiale. Initialement conçues pour isoler des acteurs spécifiques sans engagement militaire direct, ces mesures ont accéléré la recherche d’alternatives. En plus de l’explosion de l’or, on observe une multiplication des accords bilatéraux en monnaies locales et le développement de systèmes de compensation parallèles, qui fragilisent l’un des piliers de la puissance américaine.

    Le conflit iranien agit ici comme un catalyseur. La paralysie du détroit d’Ormuz souligne à quel point la puissance ne repose pas seulement sur des flux dématérialisés mais encore davantage sur des systèmes matériels complexes : infrastructures énergétiques et industrielles. L’Occident se trouve dans une position où ses instruments de pression perdent en efficacité à mesure que des puissances régionales s’adaptent, se coordonnent hors des cadres traditionnels et sont prêtes à l’escalade.

    Guerres d’attrition industrielle

    Surtout, l’évolution des récents théâtres d’opérations, notamment en Ukraine, a forcé une redécouverte tardive de l’importance de la base industrielle. La supériorité technologique et le développement des marchés financiers ont pu donner l’illusion que la capacité de production de masse était secondaire. La réalité d’une guerre d’attrition a montré que des économies aux PIB beaucoup plus modestes, mais dotées d’un appareil productif résilient, soutenu par la Chine, pouvaient tenir tête à des puissances technologiques dont les chaînes de production sont fragmentées ou optimisées pour temps de paix.

    Cette situation révèle un clivage entre la richesse nominale, portée par les services et les actifs immatériels, et la capacité réelle à mobiliser des ressources matérielles en cas de crise prolongée. Les tensions sur les stocks de munitions et les délais de réactivation des industries de défense illustrent ce manque de profondeur industrielle. Bien que la désindustrialisation soit identifiée comme un risque pour la cohésion sociale et l’autonomie stratégique, la réponse est restée superficielle. Les politiques douanières sont souvent employées de manière erratique, servant davantage d’outils diplomatiques que de réels leviers de reconstruction d’un tissu productif intégré.

    Désalignement des capitaux et érosion éducative

    Parallèlement, les marchés financiers continuent d’orienter les capitaux vers des secteurs à haute visibilité, au détriment des infrastructures fondamentales. La bulle de l’IA capte une partie démesurée des investissements, tandis que les secteurs de l’énergie lourde et de la transformation industrielle peinent à attirer les financements nécessaires. Ce déséquilibre crée une économie à deux vitesses, où l’innovation numérique progresse sans infrastructure industrielle capable de supporter les chocs géopolitiques.

    Cette crise de la pensée stratégique s’enracine dans un affaiblissement des structures éducatives, en particulier de la culture scientifique et des humanités classiques. Le déclin de l’enseignement des sciences réduit la capacité à appréhender les contraintes physiques et techniques du monde réel, favorisant une vision virtuelle, où l’on croit que les LLM peuvent remplacer les ingénieurs polyvalents. Parallèlement, le recul des humanités prive les décideurs de l’intuition historique nécessaire pour comprendre le temps long.

    L’Europe illustre particulièrement cette tension. Le ratrappage industriel du continent est entravé par sa complexité réglementaire, doublée d’un déplacement du pouvoir décisionnel du technique vers l’administratif, réduisant la capacité de planification à long terme. La gestion des crises contemporaines témoigne d’un besoin de transition vers une approche systémique, articulant la sécurité énergétique, la résilience industrielle, la stabilité monétaire et l’innovation technologique au sein d’un cadre stratégique. Cette transformation ne pourra s’opérer sans une remise en question des mécanismes de décision et de formation. La réallocation des ressources doit s’accompagner d’une revalorisation des savoirs fondamentaux, capables de restaurer une vision de long terme.

  • Pourquoi l’or perd-il son attrait malgré la guerre d’Iran

    Pourquoi l’or perd-il son attrait malgré la guerre d’Iran

    J’ai répondu aux questions du journaliste Nils Adler sur la réaction limitée de l’or à la guerre d’Iran. En plus des extraits sur le site d’Al Jazeera, voici mon analyse plus complète.

    Un choc géo-économique, comme le blocage du détroit d’Ormuz, aurait traditionnellement été perçu comme un facteur de hausse de la demande d’or. Cependant, des facteurs structurels ont tempéré son attrait en tant que valeur refuge.

    Fuite vers la liquidité, volatilité et psychologie de marché
    Lors des grandes crises, les marchés financiers subissent souvent une tension généralisée, avec des actifs sous pression alors que les investisseurs recherchent liquidité et sécurité, en particulier en dollars et en bons du Trésor. Même l’or, historiquement une valeur refuge, peut rester stable ou baisser lorsque les marchés privilégient les actifs liquides. Ce schéma s’est confirmé avec l’escalade iranienne : l’or est resté relativement stable plutôt que de s’envoler, malgré des tensions extrêmes. Paradoxalement, c’est le caractère potentiellement systémique de cette crise qui limite la demande d’or, d’autres mécanismes financiers entrant en jeu.

    De plus, la position de la Réserve fédérale reste décisive. La hausse des coûts énergétiques et une inflation persistante renforcent les attentes selon lesquelles les taux d’intérêt pourraient rester élevés, ce qui soutient le dollar et rend les actifs rémunérés plus attractifs que l’or, non rémunérateur. Cette interaction réduit l’attrait immédiat de l’or, la politique monétaire interagissant avec les risques géopolitiques et financiers structurels.

    Par ailleurs, le marché de l’or est de plus en plus façonné par la spéculation et une volatilité accrue, ce qui peut dissuader les investisseurs averses au risque. Les fluctuations rapides et les prises de bénéfices découragent l’accumulation, sapant le rôle de l’or en tant qu’actif refuge. Les niveaux déjà élevés, atteints sur plusieurs années, amplifient cet effet, empêchant une ruée massive vers l’or. La volatilité spéculative peut ainsi neutraliser sa fonction à court terme.

    En dehors des épisodes de risques financiers systémiques, qui peuvent déclencher des fuites vers la liquidité en dollars, le paysage géo-économique restera, pour autant, marqué par une fragmentation massive, soutenant les efforts de diversification, y compris vers l’or sur le plus long terme.

    Impasse prolongée et chocs énergétiques
    Les États-Unis sont confrontés à un fiasco stratégique, Donald Trump n’ayant pas anticipé la réponse de l’Iran envers les États du Golfe et le détroit d’Ormuz. Bien qu’il menace d’une escalade supplémentaire, même ses alliés les plus proches refusent de participer à des missions à haut risque, potentiellement suicidaires, pour escorter les pétroliers dans le détroit. Les conséquences économiques et politiques le poussent à chercher une stratégie de sortie.

    Cependant, même en cas de désescalade, de cessation des hostilités et de réouverture du détroit, une paix négociée à long terme entre les États-Unis/Israël et l’Iran est désormais hors de portée, dans la durée. Le scénario central est celui d’une impasse prolongée, qui prolonge l’instabilité régionale et menace durablement la fiabilité des exportations du Golfe. Ce conflit ne peut être considéré comme un simple événement court terme et limité : il aura des conséquences majeures sur l’économie mondiale et la logique des blocs.

    Sanctions et fragmentation financière
    De plus, l’élargissement du champ des sanctions occidentales et l’utilisation croissante de la politique commerciale comme outil de coercition géopolitique ont contribué à une fragmentation du système financier mondial, incitant les institutions étatiques, ainsi que des banques et multinationales à explorer des alternatives aux mécanismes basés sur le dollar. Là où le dollar servait autrefois d’ancrage relativement incontesté pour le commerce international et les réserves, le risque croissant d’exclusion des systèmes de compensation et de financement a conduit les décideurs de plusieurs régions à réévaluer leur dépendance aux systèmes centrés sur les États-Unis. La guerre en Ukraine a illustré la rapidité avec laquelle la confiance dans les instruments financiers traditionnels peut s’éroder. L’éclatement des hostilités et le flux de sanctions ont coïncidé avec une forte hausse du prix de l’or, alors que les investisseurs et les banques centrales cherchaient des valeurs refuges perçues comme sûres.

    Plus récemment, l’escalade des tensions commerciales a relancé la diversification, que ce soit vers d’autres devises, l’or et d’autres matières premières, ou le développement de systèmes de paiement régionaux. Ces dynamiques suggèrent une remise en question plus large des hypothèses de longue date sur la domination du dollar et soulèvent des questions sur l’évolution des politiques économiques dans une ère de rivalité géopolitique intense.

    L’essence de l’or
    La trajectoire de l’or dépend des conséquences du conflit iranien, des réponses des banques centrales et de la fragilité structurelle de la finance mondiale. La réaction modérée des prix face à la guerre en Iran confirme que l’or ne s’envole pas systématiquement lors des crises. Sa valeur durable réside dans son statut d’actif physique et réel, reflétant les interactions entre liquidité, sanctions, domination du dollar, taux d’intérêt, volatilité spéculative et incertitude stratégique, plutôt que de servir uniquement de couverture contre les paniques à court terme. Même sous de fortes sanctions et des risques géopolitiques élevés, le rôle premier de l’or reste la préservation de la valeur, et non des envolées systématiques de son prix.

    Ce texte poursuit une finalité analytique et ne constitue par un conseil d’investissement. Traduit de façon semi-automatique depuis l’original anglais.