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  • Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Les marchés de l’énergie ont peu de chances de revenir pleinement à leurs standards d’avant-guerre quand un processus de désescalade s’enclenchera. Le conflit a engendré des coûts durables. En particulier, le rôle de l’Iran dans le contrôle du détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est devenu structurel du point de vue du risque sur l’approvisionnement mondial et de la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle.

    Cet article est publié en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    Les déclarations de Donald Trump sur les termes de négociations avec l’Iran ont étonné nombre d’observateurs, concernant la réalité des échanges et des canaux utilisés. Parallèlement, ses menaces d’escalade massive et d’offensives terrestres n’ont guère dessiné une stratégie crédible, compte tenu des coûts politiques et économiques considérables en jeu, d’autant que même les gouvernements européens les plus alignés sur les États-Unis ont commencé à prendre leurs distances. Malgré leur caractère confus, ces prises de position révèlent finalement l’urgence de trouver une issue à l’enlisement. En pratique, une désescalade peut intervenir même en l’absence de négociations complètes. Il importe dès lors de comprendre quelles dynamiques prévaudront sur les marchés de l’énergie une fois cette tendance confirmée.

    Téhéran a exercé un contrôle sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz pendant le conflit, en restreignant fortement ou en menaçant l’accès, mais aussi en imposant des redevances aux navires commerciaux pour le transit. Un contrôle durable du détroit se traduirait par une influence économique directe et des effets sur la formation des prix à l’échelle des marchés mondiaux de l’énergie. Cela pourrait prendre la forme de droits de passage plus ou moins négociés, d’exigences accrues en matière de surveillance, ainsi que d’arrangements reflétant les intérêts géopolitiques de Téhéran et de ses alliés.

    De tels dispositifs, explicites ou implicites, entretiendraient une prime structurelle sur les prix de l’énergie. Les droits de transit pourraient s’apparenter à des formes de réparations, générant des revenus destinés à la reconstruction des infrastructures et au soutien du régime, tout en maintenant structurellement une prime sur les prix mondiaux. Parallèlement, certaines sanctions ont été assouplies de fait, dans la mesure où le pétrole iranien continue de transiter par le détroit d’Ormuz, traduisant la réticence des États-Unis à restreindre davantage l’offre et à accentuer les chocs de prix mondiaux.

    Dynamique des prix et réactions de court terme

    Une cessation des hostilités réduirait les risques immédiats pesant sur les pétroliers autorisés par Téhéran à traverser et apaiserait les assureurs, ce qui atténuerait la prime actuellement intégrée dans les prix de l’énergie. Elle entraînerait rapidement au moins une correction partielle des flambées de prix, lesquelles se sont traduites par une hausse globale d’environ 60 %. Les indices boursiers mondiaux ont progressé et les contrats à terme sur l’énergie ont déjà reculé à la faveur de diverses informations évoquant des perspectives de désescalade.

    Cependant, un processus de désescalade ne garantit pas, à lui seul, un rétablissement immédiat des flux normaux ni de la confiance dans la sécurité des routes de transit. La reconstruction des infrastructures endommagées, la clarification des dispositifs de sécurité maritime et le rétablissement de couvertures d’assurance constituent autant de conditions préalables à un environnement de transport pleinement opérationnel. Ces processus exigent du temps et un certain degré de coordination internationale. Il faut donc s’attendre à ce que les primes de risque et les structures de coûts des marchés de l’énergie demeurent supérieures à leurs niveaux d’avant-guerre.

    La perturbation globale des marchés pétroliers n’a pas de précédent récent, et les mouvements de prix ne saurait être interprété uniquement à travers les réactions spéculatives de court terme. Les courbes de contrats à terme sur le pétrole et le gaz reflètent fréquemment cette complexité. C’est notamment le cas avec la réaction de backwardation — où les prix à échéance proche sont supérieurs à ceux à échéances plus lointaines, indiquant l’anticipation d’un relâchement des contraintes d’offre à moyen terme. Néanmoins, des primes de risque durables et des modifications structurelles de l’offre peuvent maintenir un niveau de prix de référence plus élevé.

    Un impact économique durable

    Dans le même temps, la hausse prolongée des prix de l’énergie se transmet à l’inflation. Les pressions liées à l’énergie dépassent le simple ajustement de court terme des marchés. Une inflation persistante complique les dynamiques macroéconomiques, en renforçant des effets de second tour tels que les revendications salariales et des ajustements de prix plus larges au-delà du seul secteur énergétique. En retour, des anticipations d’inflation plus élevées et des coûts énergétiques accrus se répercutent directement sur les taux d’intérêt payés sur les dettes publiques, affectant leur soutenabilité.

    Pour les pays importateurs d’énergie, les conséquences dépassent les niveaux de prix immédiats. Les perturbations affectent la structure des contrats, les décisions d’investissement dans des sources d’approvisionnement alternatives et la charge financière des ménages. L’Europe, bien que moins directement dépendante du Golfe que l’Asie pour le pétrole et le gaz liquéfié, fait face à ses propres défis en matière d’approvisionnement et de prix. Avec le recul de la capacité de production d’énergie nucléaire, la stratégie européenne tend à rebondir d’une dépendance externe vers une autre au gré des crises.

    La désescalade réduit les risques les plus aigus, mais des facteurs structurels — tels que le contrôle exercé par l’Iran sur le détroit d’Ormuz et le temps nécessaire à rétablir les infrastructures et une certaine confiance — impliquent que le marché pourrait se stabiliser sur un nouveau régime, distinct de celui d’avant-guerre. L’interaction entre sécurité, infrastructures, dynamiques inflationnistes et contraintes budgétaires façonnera les conditions financières et macroéconomiques d’une manière qu’une simple cessation des hostilités ne saurait entièrement résoudre.

    Ce texte a une finalité analytique et ne constitue pas un conseil en investissement.

  • Le Gorbatchev de l’Occident

    Le Gorbatchev de l’Occident

    Cet article est publié en partenariat avec l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

    La guerre d’Iran met en lumière un vide stratégique qui dépasse le cadre militaire. Elle illustre une incapacité à aligner les actes sur des objectifs politiques de long terme, dans de nombreux domaines: défense, commerce, finance et technologie. Le manque de vision cohérente face aux conséquences du conflit se retrouve tout autant dans la politique douanière erratique ou dans la gestion hasardeuse de la bulle de l’IA.

    Donald Trump avait développé une intuition pertinente sur les racines de la crise sociale et l’impératif de réindustrialisation, dans le sillage de la crise financière mondiale. Ses incohérences chaotiques reflètent un malaise culturel plus profond, déjà flagrant à l’époque de George W. Bush, et qui s’est depuis étendu à l’Europe. Cette paralysie systémique dépasse le cadre d’un simple échec personnel et entrave toute velleité de réorientation.

    Sur fond de crise éducative, la capacité de planification stratégique, éclairée par les sciences et les humanités, poursuit son recul, laissant place à une géopolitique de l’immédiat, une politique économique centrée sur les bulles, et une improvisation généralisée.

    Succès tactiques et vide stratégique

    L’Irak était censée faire office de cas d’école : la quête du changement de régime sans alternative viable mène au chaos régional. Pourtant, cette même logique perdure, sans stratégie cohérente pour gérer les conséquences immédiates du conflit iranien ni pour préparer l’après-guerre. L’exclusion d’une offensive terrestre était censée rassurer l’opinion américaine après le fiasco irakien. Mais le discours actuel révèle plutôt la persistance de l’héritage de l’ère Bush, malgré les tentatives contradictoires de Trump pour concilier les exigences des néoconservateurs et le rejet populaire des guerres longues.

    Cette instabilité érode le champ d’exercice de la rationalité, non seulement sur ce front, mais dans l’ensemble du système international. Les négociations menées par des magnats de l’immobilier se révèlent épisodiques et peu fiables. Pendant ce temps, la financiarisation de la politique étrangère accélère les réflexes défensifs des puissances émergentes. Les mécanismes de paiement alternatifs et les accords bilatéraux se multiplient. Ce qui était pensé comme un moyen de pression extérieure finit par saper l’architecture monétaire qui a longtemps permis de financer les déficits américains.

    L’intuition perdue sur l’industrie et le tissu social

    Les guerres révèlent aussi des limites matérielles. L’expérience ukrainienne a montré les difficultés de l’industrie américaine et européenne à soutenir des conflits prolongés, a fortiori une guerre d’usure. La production peine à suivre les besoins opérationnels. L’Europe, en particulier, reste stratégiquement dépendante, manquant à la fois de cohésion et de profondeur industrielle.

    Donald Trump a construit son ascension sur le constat de l’impasse américaine et la nécessité d’un changement systémique. Son intuition était juste : la désindustrialisation est le principal moteur de la fragmentation sociale. Le problème réside dans l’exécution. Les droits de douane, appliqués sans analyse industrielle sérieuse, aggravent les problèmes qu’ils prétendent résoudre, surtout lorsqu’ils deviennent des armes de sanction brandies au gré des humeurs politiques.

    Bulle de l’IA et distorsion financière

    Parallèlement, des flux de liquidités considérables se précipitent vers l’intelligence artificielle sans apprécier la nature faillible des technologies existantes et en reléguant des recherches prometteuses. Cet engouement spéculatif reflète une architecture financière fondée sur la planche à billets. Les modèles de financement circulaires et les investissements passifs maintiennent des valorisations souvent déconnectées de la réalité économique. L’inflation des prix des actifs fausse les signaux économiques, orientant le capital vers les opportunités numériques au détriment des systèmes de production physique, souvent sous-financés.

    Les financement circulaires et les produits d’investissement passifs sous-tendent des valorisations déconnectées des modèles économiques des entreprises. Alors que les pénuries d’artillerie révèlent la fragilité des chaînes d’approvisionnement, le capital se concentre dans les centres de données, basés sur la technologie actuelle plutôt que sur une vision prospective des progrès à venir en termes d’efficacité. Le problème réside dans le manque de coordination entre allocation financière et impératifs stratégiques. À long terme, les vagues d’investissement puis de crédit maintiennent en vie des entreprises non viables et retarde les ajustements nécessaires.

    L’Europe entre sursaut et suivisme

    Le problème est désormais plus aigu en Europe, où la surréglementation entrave la planification entrepreneuriale. Les discussions sur le réarmement militaire souffre du manque de stratégie industrielle des dernières décennies. De plus, les contraintes budgétaires limitent la marge de manœuvre de nombreux pays. Le continent risque de voir ses velléités stratégiques entravés par la crise industrielle et la déstructuration des chaînes de valeur. La question du capital humain est autant préoccupante. Avec le repli technologique, les ingénieurs et scientifiques ont tendance à être relégués par la pyramide managériale et administrative. Les tentatives visant à remplacer la main-d’œuvre qualifiée par des solutions d’IA reflètent souvent une logique de réduction des coûts à très court terme au détriment d’une véritable vision industrielle.

    Sur le plan géopolitique, un sursaut d’autonomie s’était esquissé après l’alignement complet d’Ursula von der Leyen lors des négociations commerciales de l’été dernier, et surtout depuis les revendications extravagantes de Trump sur le Groënland, masquant à peine son désir de dynamiter l’OTAN. Pourtant, derrière les discours sur l’autonomie stratégique et technologique, de nombreux Européens semblent attendre un signal de réactivation du patronage américain, au rythme des alternances électorales et des aventures militaires. Cette situation reflète une transformation profonde sur deux générations, façonnée par les crises et l’influence d’organisations douteuses proposant des conférences. Le leadership industriel et le rejet de la guerre d’Irak semblent désormais lointains.

    La guerre d’Iran constitue un test pour le modèle occidental. Actions militaires improvisées, politiques commerciales incohérentes et spéculation technologique se déroulent sans planification ni vision à long terme. Malgré la diabolisation ambiante des politiques douanières, Trump avait raison sur un point : la stabilité sociale dépend de la force industrielle. L’échec réside dans l’incapacité à transformer cette intuition en stratégie rationnelle à l’échelle étatique. Comme Gorbatchev, ses intuitions réformistes se sont heurtées à des intérêts établis, une paralysie institutionnelle et une mise en œuvre chaotique. Sans un renouveau humaniste dans la politique étrangère, l’industrie, la finance et l’éducation, l’agitation ne suffira pas à masquer la profondeur de la crise culturelle.

  • Risque d’éclatement de l’UE et résilience productive

    Risque d’éclatement de l’UE et résilience productive

    Cette analyse est publiée en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    L’administration américaine brocarde l’Union européenne pour des maux souvent réels. Cependant, la soumission économique vis-à-vis des Etats-Unis et l’importation de leur crise culturelle jouent elles-mêmes un rôle déterminant dans le décrochage de l’UE. Au vu de ce paradoxe, ces attaques sont d’autant plus déstabilisantes que les exigences de l’administration Trump (acceptées par Ursula von der Leyen) entravent simultanément l’éventualité d’un retour de l’Europe dans la course technologique. Au-delà des invectives transatlantiques, cette impasse historique rend effectivement la perspective d’un éclatement de l’UE tangible. Il convient d’en anticiper les éventuels effets, par un travail de résilience productive et intellectuelle.

    Les conditions commerciales dictées par Washington illustre, en premier lieu, l’impasse technologique liée au clivage transatlantique. La Commission von der Leyen, en échange d’un niveau général de droits de douane unilatéraux limité à 15%, met en place une politique d’accommodement vis-à-vis du secteur technologique américain sur la plupart des dossiers, à l’exception de ceux liés au contenu des réseaux sociaux. Le fait que ces concessions soient ensuite présentées sous le jour d’une politique de compétitivité n’enlève, malheureusement, pas à leurs effets de long terme.

    L’abandon de l’ambition d’autonomie technologique vient aggraver une série de paris malheureux dans ce domaine. Plus encore que le manque de débat, ces choix ont révélé une faille en matière de compétences scientifiques et industrielles. On citera comme exemples le pari démesuré sur l’hydrogène; la transition généralisée vers l’électrique dans l’automobile, sans étude d’impact face à la concurrence, avant de devoir rétropédaler; le raté dans les semi-conducteurs (avec le cher pari sur les transferts de la part d’Intel, en perte de vitesse). On pourrait y ajouter l’exportation du choc de la transition énergétique allemande, amplifiée par l’abandon, au cours de la décennie passée, des projets de diversification des importations gazières, au profit de Nord Stream I & II. Les compétences concrètes ont été supplantées par l’administratif, l’événementiel et le réglementaire.

    Nous avons imité les dérives du modèle américain, mais en omettant l’ampleur de son système de recherche, des financements pour les programmes technologiques et l’émergence des géants numériques dans ce cadre. La facette qui inspire les Européens est davantage centrée sur le type d’hypertrophie managériale qui a conduit au déclin d’une entreprise comme Boeing.

    La crise de l’industrie européenne illustre l’essoufflement d’une logique d’optimisation logistique poussée à l’extrême, aux dépends de l’innovation et du positionnement sur les nouveaux secteurs. Cela nous a permis de bénéficier de coûts très bas en Asie et en Europe centrale, tout en capitalisant sur le prestige de marques historiques. La crise énergétique et le bond technologique de la Chine, longtemps présentée comme eldorado pour les exportations européennes, ont fait dérailler ce modèle.

    Le fait que les Etats-Unis cherchent à asseoir leur effort de réindustrialisation sur la soumission commerciale de leurs vassaux s’ajoute à ces difficultés. Les pénuries d’équipements militaires sur le front ukrainien n’ont pas seulement révélé l’ampleur de l’attrition industrielle de l’UE et des USA, derrière l’enthousiasme suscité par la bulle de l’IA, au même moment. Elle a également précipité la fracture du bloc occidental, conduisant les Européens a redévelopper leurs propres capacités militaires. Pour autant, ce moment d’ébranlement politique semble peu propice à l’ancrage stratégique de long terme et à la conjuration du risque nucléaire, qui avait animé les générations précédentes. De plus, la remilitarisation se fait, en grande partie, au profit de l’industrie américaine, comme en témoignent aux yeux du grand public les commandes de F-35.

    En réalité, le niveau de désindustrialisation interroge notre interprétation de la notion même de PIB, au vu des activités qui sont désormais au cœur de l’activité des économies développées, soutenue au moyen de bulles, jusqu’à ce qu’elles éclatent. A l’heure où de nombreux pays se développent, forment des ingénieurs en nombre et les mobilisent pour leur déploiement industriel, s’impose une réflexion lucide sur la valeur de nos économies désindustrialisées, à l’ère du Powerpoint et des montagnes de financements circulaires.

    La crise de l’euro n’avait pas donné lieu à une remise en question véritable. Au contraire, lui ont succédé une politique de bulle monétaire et, autour de 2017, la croyance en un bond en avant imminent des mécanismes fédéraux. On a alors même annoncé une dynamique de réindustrialisation, alors qu’une analyse plus ancrée ne pouvait qu’indiquer une tendance inverse. C’est dans cette optique que la situation française a continuellement dérapé sur le plan financier et industriel. L’adage selon laquelle chaque crise est l’occasion de parachever une étape dans l’édification de l’UE a accompagné l’éloignement de l’horizon d’une société stable, créative et prospère.

    La perspective d’un nouveau départ pour l’Union européenne est entravée par la nature-même de son décrochage, ancré dans des évolutions culturelles, dont la dérive bureaucratique et la crise éducative sont des éléments centraux. En lieu de remède, on voit de nombreux partis et mouvements en tous genres se positionner dans un jeu de guerre culturelle, dont les termes et la théâtralité sont directement importés des médias, plateformes et organismes outre-atlantiques. Les concessions actuelles de la Commission retarderaient, dans le meilleur des cas, un virage de redressement productif de plusieurs années.

    Au-delà des invectives trumpiennes, la survie de l’UE à long terme ne peut plus être la seule hypothèse de travail, face aux chocs financiers qui s’annoncent, au décrochage productif et éducatif, ainsi qu’à l’issue de la guerre russo-ukrainienne. Les Etats et acteurs économiques doivent se préparer à la possibilité d’un bouleversement du système de coopération européen à l’horizon d’une décennie.

    Il ne s’agit pas, à ce stade, d’un jeu de prophéties sur ce qui constituerait le facteur déclenchant parmi les diverses options : de l’élection de l’Alternative für Deutschland (AfD) à la sortie de certains pays d’Europe centrale, perdant éventuellement leur statut de bénéficiaires nets du budget européen, au gré de l’intégration de l’Ukraine ; ce qui pourrait expliquer que Moscou ne s’y oppose pas.

    Il s’agit, avant tout, d’engager un travail de préparation pour éviter un éclatement désordonné. Car celui-ci aurait des conséquences redoutables pour les pays ne disposant plus, à ce moment, d’un modèle productif ni des ressources requises. Dans un scénario combinant éclatement et impréparation, la tendance qu’illustre l’accord avec le Mercosur pourrait, à l’horizon en question, entraîner des difficultés d’approvisionnement alimentaire. Une stratégie de résilience doit aborder ces risques tangibles.

    Anticiper la perspective du retour de responsabilités nationales, dans un cadre qui serait plus proche d’une union douanière intégrée et d’un mécanisme de coordination monétaire, pourrait, dans tous les cas, servir d’aiguillon à un travail de stratégie productive et de sursaut éducatif. Alors que la méconnaissance réciproque entre européens a atteint un degré préoccupant, un tel effort pourrait même nous rassembler, suivant des objectifs plus concrets de bonne entente et de stabilité.

  • Entre bulle de l’IA et pénurie militaire : une crise systémique

    Entre bulle de l’IA et pénurie militaire : une crise systémique

    La montagne financière construite sur les promesses révolutionnaires de l’IA générative est vertigineuse. Les financements circulaires entre entreprises du secteur se sont multipliés, alors que des limites structurelles apparaissent en termes de fiabilité des modèles de langage (LLM) et de leur valeur économique. De bulle en bulle, cette nouvelle fuite en avant renvoie à une désorganisation plus profonde des économies occidentales, en matière de mobilisation des capitaux et des compétences. A cet égard, les failles simultanées que présentent les soutiens de l’Ukraine dans leur capacité industrielle sont le symptôme d’une crise de système.

    L’analyse de Rémi Bourgeot, économiste et ingénieur, chercheur associé à l’IRIS.

    Alors que le monde prenait conscience du potentiel concret de l’intelligence artificielle avec ChatGPT, la faillite de la Silicon Valley Bank, début 2023, provoquait un début de crise financière. Les valeurs technologiques se voyaient fortement chahuter. On pointait alors du doigt les constructions financières hasardeuses centrées sur les fonds de capital-risque, notamment dans l’univers des cryptomonnaies, touché par une série de scandales.

    Ces scrupules allaient vite être balayés par une nouvelle phase d’euphorie financière, centrée cette fois sur l’IA, mais suivant des ressorts comparables. Nvidia émergeait alors comme la grande gagnante, avec ses cartes graphiques adaptées aux exigences du développement de réseaux de neurones géants. A l’occasion, elle verrouillait le marché avec sa plateforme propriétaire, Cuda. La notion même de ratio de valorisation semblait alors ensevelie par des perspectives de bouleversement de l’activité humaine.

    Il n’est pas choquant que la question des limites inhérentes aux modèles de langage aient été ignorées dans la première phase d’euphorie. Derrière les réactions à l’emporte pièce des apôtres comme des détracteurs absolus de l’IA, les précautions mesurées venaient plutôt de commentateurs discrets, mêlant compréhension technique des réseaux de neurones et intuition philologique (sur la puissance et les limites de la logique syntaxique que captent les LLM).

    OpenAI avait débuté en développant des modèles ouverts, à but non lucratif, et son statut est longtemps resté hybride. L’idée dominait selon laquelle les LLM atteindraient un point de rupture qualitative, grâce une explosion de leur taille et donc des capacités de calcul. La notion confuse d’AGI (intelligence artificielle générale) a alors servi d’horizon aux financements les plus démesurées.

    Dès 2024, les succès techniques d’entreprises comme Mistral en France et DeepSeek en Chine, avec des moyens incomparablement plus limités, ont pourtant commencé à semer le doute sur l’idée que le développement des LLM nécessitait les milliers de milliards de dollars dont parlait Sam Altman, chez OpenAI.

    Les entreprises qui développent les modèles d’IA fondamentaux ne présentent pas de modèle économique véritable, au-delà de l’utilisation des fonds des investisseurs pour couvrir leurs dépenses, notamment pour l’achat de puces. Mais au-delà même de la question de la stabilité financière, il faut se poser celle de l’allocation de ressources à une technologique particulière. Le pionnier Yann Le Cun n’a eu de cesse d’insister sur les limites des LLM et appelé à un effort sur d’autres types de modèles, ignorés par la masse des investisseurs. A la place, la bulle a pris une nouvelle dimension, avec des financements massifs des entreprises de semi-conducteurs, comme Nvidia, à destination de leurs propres clients, comme OpenAI.

    Cette dernière bulle interroge non seulement l’état de ce secteur mais plus généralement le mode de financement de l’économie. Il semble de plus en plus difficile aux pays développés de piloter une dynamique de développement, hors de vagues d’investissements et d’engouement institutionnel qui évoquent une forme de croyance magique ou, parfois même, d’hystérie collective.

    Pendant ce temps, la guerre d’Ukraine met en évidence les limites de l’industrie occidentale dans la production de matériels. Les capacités de production de munitions, de véhicules blindés ou de composants électroniques se sont avérés chroniquement inadaptés à une demande soutenue et prolongée. De nombreuses usines capables de fabriquer des composants critiques ont été fermées au cours des dernières décennies. Les chaînes d’approvisionnement sont limitées, souvent dépendantes de fournisseurs rares ou à l’étranger.

    Cette situation révèle un problème systémique centré sur l’insuffisance productive, au-delà de l’industrie de défense. Elle résulte d’un manque de planification stratégique, notamment dans le financement, l’approvisionnement énergétique, et la mobilisation des compétences. La relance de la production exige de restaurer des chaînes industrielles complexes et des modèles de rentabilité dans la durée. Sans cela, même des investissements massifs resteront sans effet.

    La puissance industrielle ne procède pas de bulles boursières gonflées par l’extase d’un nirvana numérique post-corporel. Elle nécessite une interaction délicate entre entreprises, institutions de recherche et agences publiques, fondée sur des stratégies longues et les compétences humaines. Derrière les ressources intellectuelles de pointe affectées aux LLM, la bulle renvoie à la faiblesse structurelle des stratégies de développement industriel, dans un contexte d’affaissement éducatif et de relégation des compétences scientifiques.

    Pour autant, au vu de la déroute symbolisée par Boeing, le pari des Etats-Unis, centré sur le redéploiement de certaines productions et la maîtrise des coûts énergétiques, montrent des débuts de succès, certes timides, jusque dans les semi-conducteurs, avec l’implantation de TSMC. Bien que les chocs financiers nuisent à la réindustrialisation de fond, le pays parvient, au final, à imposer sa domination dans le numérique.

    En ce qui concerne l’Union européenne, son retrait des enjeux technologiques et le chaos énergétique, lié à la sortie allemande du nucléaire, la place dans une situation plus précaire. Avec son positionnement comme utilisatrice dévouée des technologies américaines, elle saborde son potentiel industriel. Lors de la bulle internet de la fin des années 1990, l’Europe s’est laissée distancer pendant la phase d’ascension, a tout de même subi les effets de l’éclatement, puis abandonné l’ambition d’un rattrapage. A ce titre, la détermination qu’affiche Ursula von der Leyen, consistant à assurer à l’UE le statut de vassal numérique et militaire des Etats-Unis pour les décennies à venir, pointe l’horizon d’une baisse du niveau de vie des Européens et d’une dislocation politique.

  • Face à la vassalisation de l’Europe, sursaut ou postures ?

    Face à la vassalisation de l’Europe, sursaut ou postures ?

    Le niveau de vassalité révélé par l’accord entre Ursula von der Leyen et Donald Trump a initié une prise de conscience de l’impasse économique, technologique et politique dans laquelle se trouve l’Union européenne face aux Etats-Unis. Cette dérive supplémentaire de la présidente de la Commission ouvre une crise existentielle pour l’UE.  

    L’imposition unilatérale de droits de douane américains à la production européenne marque les esprit. En réalité leur niveau général de 15 %, relativement modéré, résulte de concessions bien plus massives consenties par la Commission européenne. L’UE s’engage à continuer à creuser ses dépendances sur un ensemble de dossiers. Pour sauver le fragile statu quo industriel de secteurs ultra-exportateurs, en Allemagne en particulier, elle compromet son avenir technologique. L’Europe renonce à toute velléité d’autonomie en matière numérique, militaire, et énergétique, dans la continuité du dernier sommet de l’OTAN. Derrière la menace de chaos, Donald Trump parvient ainsi à imposer, en plus d’un nouveau paradigme de protection douanière, unilatérale, une logique bien plus vaste de domination économique – et géopolitique – sur les pays déjà les plus alignés. 

    De nombreux politiciens européens expriment leur embarras face à la révélation au yeux du grand public de l’impasse dans laquelle s’est enfermée l’UE. L’appel de certains d’entre eux à la mise en place de contre-mesures sur le secteur numérique américain fait l’impasse sur le stade et l’ampleur réelle de la capitulation européenne. En échange de droits de douane de moitié inférieurs à la menace de 30 %, la Commission a justement donné la garantie à Donald Trump d’abandonner toute politique réelle de concurrence technologique.  

    Au vu de l’excédent commercial allemand sur les Etats-Unis, une véritable politique de rééquilibrage ciblée, par les droits de douane ou des investissements, aurait été légitime. Les Européens auraient du accepter le principe et les moyens techniques d’un tel rééquilibrage commercial, mais sans aucune compromission sur l’idée d’une vassalisation généralisée, qui engage les générations futures. Une approche sereine aurait abouti à des droits de douane (bas), sans aucune concession supplémentaire en matière de politique d’autonomie technologique, militaire et énergétique. En se focalisant exclusivement sur les intérêts immédiats des industries ultra-exportatrices et sur les injonctions américaines les plus maximalistes, la perspective irréaliste de droits de douane à 30 % dans la durée à amener Ursula von der Leyen à saborder le potentiel technologique de l’UE.  

    Ainsi, l’impasse dans laquelle s’est enfermée l’Europe s’avère plus profonde que cet accord commercial humiliant. Elle concerne le mode de gouvernance, la bureaucratisation extrême, la soumission aux groupes d’intérêt et la régurgitation d’idéologies américaines génériques par tous les courants politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par l’extrême centre. Les Etats-Unis se redressent progressivement de leur débâcle industrielle, malgré leur crise éducative et culturelle, en mobilisant leurs forces historiques. Cette capacité de rebond repose notamment sur les moyens financiers qu’ils offrent aux forces créatives et scientifiques. A l’inverse, l’Europe prend le pli de copier les aspects les plus néfastes de la gouvernance et de la culture de masse américaine, sans les qualités d’un système qui se donnent les moyens scientifiques de sa puissance. Face à la déroute industrielle, les États-Unis entament une amorce de réindustrialisation, grâce en particulier à la faiblesse des coûts énergétiques. A l’inverse, la Commission exporte le chaos de la politique énergétique allemande aux pays qui bénéficieraient encore d’une infrastructure énergétique rationnelle et, désormais, en promettant des importations massives de LNG américain à des prix prohibitifs. 

    Alors que l’affaissement de la position européenne étaient criant depuis de longs mois, les représentants d’organismes américains de Bruxelles, comme le site « Politico Europe », défendaient avec une étonnante âpreté la position de la Commission, lui prêtant même des vertus de force et d’unité. Ces négociations factices ont en fait permis d’entériner l’écrasement européen face aux intérêts des groupes américains. Au-delà de la forme et du style particulier de Donald Trump, la politique internationale des Etats-Unis est largement transpartisane. L’Inflation Reduction Act de l’administration Biden constituait déjà une vaste politique protectionniste au bénéfice de la réindustrialisation américaine. La faible connaissance des réalités européennes et mondiales parmi les gouvernements de l’UE a ouvert la voie au vide de la Commission von der Leyen, mêlant soumission sur la scène internationale et autoritarisme en interne.  

    Davantage qu’un simple outil de rééquilibrage commercial, Trump conçoit les barrières douanières comme un mode de sanctions. C’est d’ailleurs au vu de l’escalade des derniers mois avec la Chine, qui lui a tenu tête, qu’il s’est focalisé sur les pays les plus inféodés aux Etats-Unis, dans un contexte géopolitique désastreux. C’est notablement le cas sur le dossier de Gaza, sur lequel l’UE refuse de peser, prenant à la lettre les intimidations américaines. On a pu constater les limites des mesures économiques dans le cas d’un pays comme la Russie, au territoire gigantesque et autonome en termes de ressources. A l’inverse, dans le cas d’Israël, l’UE disposait de leviers évidents et immédiats, pour mettre fin à une politique d’annihilation dans son voisinage, si elle disposait d’une velléité d’autonomie et d’une conscience historique. Bien plus qu’une simple question de stratégie dans les négociations internationales, l’affaissement politique européen renvoie à une crise de civilisation. 

    Cette tribune a été initialement publié par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

  • Derrière DeepSeek, la voie de l’excellence française dans l’IA

    Derrière DeepSeek, la voie de l’excellence française dans l’IA

    En s’appuyant sur ses compétences mathématiques et l’open source, l’Europe peut concurrencer les États-Unis et la Chine, avec des investissements importants, mais surtout en remettant la culture scientifique au cœur de sa réflexion stratégique.

    Alors que l’IA chinoise DeepSeek rebat les cartes de la concurrence mondiale, la France cherche aussi à mettre en valeur ses compétences de pointe, par l’annonce de projets d’investissements massifs dans les infrastructures numériques, à l’occasion du sommet mondial de Paris. Les succès fulgurants de Mistral AI ont démontré le potentiel français, le talent mathématique de nos chercheurs et ingénieurs défiant la crise éducative. Cependant, un fossé apparaît entre cette excellence scientifique et l’action publique au détour de couacs, dont le lancement prématuré de l’IA open source Lucie est la dernière anecdote en date. L’État doit redéployer ses compétences scientifiques s’il veut assurer la cohésion stratégique de cet effort d’investissements et éviter que l’écosystème numérique ne se laisse systématiquement préempter par la Silicon Valley.

    Le moment est d’autant plus crucial que s’éloigne l’idée selon laquelle l’IA de pointe ne pourrait être qu’américaine, au vu de la compétence d’autres pays, comme la Chine mais aussi la France, avec une tradition mathématique en parfaite adéquation avec les défis des réseaux de neurones. DeepSeek a démontré au monde, avec quelques millions de dollars et des cartes graphiques limitées, que l’on pouvait se contenter de moyens incomparables avec ceux des géants américains. Il y a à peine plus d’un an, Mistral proposait aussi un modèle qui rivalisait avec ceux d’OpenAI, après quelques mois de travail et avec quelques dizaines d’employés. La compétence française est indéniable en matière d’IA. Ce talent est aussi visible au sein des géants américains. Yann Le Cun, l’expert en chef de Meta en matière d’IA, entraîne derrière lui toute une génération. Le modèle open source de l’entreprise, LLaMa, a en premier lieu été développé par une équipe parisienne.

    Nous étions déjà nombreux en 2023 à pointer l’émergence d’une IA plus économe et fine que celle des géants californiens. Les cerveaux français trouvent souvent dans la Big Tech des débouchés à leur excellence mathématique. Plusieurs des initiateurs de Mistral sont d’ailleurs passés par ces entreprises. Cependant, si le sort de tout succès européen est d’être aspiré dans le giron de géants américains, comme l’a partiellement été Mistral, les bénéfices que nous en tirerons resteront négligeables. Au vu du bouleversement économique qu’amène l’IA, une telle tendance nous condamnerait à une dépendance redoutable. Les démiurges transhumanistes n’ont pas de projet pour l’Europe au-delà de ses beaux paysages.

    Le développement des infrastructures et des data centers en particulier, au moyen d’investissements massifs, est indispensable à notre autonomie. On ne peut que saluer l’effort dans ce sens, s’il se concrétise dans l’ensemble, d’autant plus qu’il ne se réfugie pas derrière de labyrinthiques consortiums invoquant les mânes d’Airbus. On ne pourra, néanmoins, faire l’économie d’une réflexion sur la source des financements, l’équilibre décisionnel vis-à-vis des partenaires internationaux, et la pérennité des projets.

    Cela nécessite notamment de combler le déficit technologique des administrations, qui perdure malgré le retour en grâce de la notion de politique industrielle. Des financements éparpillés, sans analyse suffisante, dans le cadre de « France 2030 » à l’excès de communication événementielle, en passant par la « révolution de l’hydrogène » et les statistiques de réindustrialisation faussées par l’auto-entrepreneuriat, l’État doit faire un effort de fond. Cet effort est d’autant plus nécessaire alors que les remous de la politique mondiale risquent de secouer l’environnement open source, qui est au cœur de la dynamique de rattrapage dans l’IA.

    L’open source représente une opportunité remarquable de circulation du savoir technologique. Yann Le Cun en est un évangéliste et il semble sensible au rêve de voir son pays d’origine se refaire une place digne de sa tradition scientifique. Pour autant, au vu des fulminations des responsables américains contre DeepSeek, réclamant des restrictions plus fortes, on peut craindre que la brèche de l’open source dans l’empire de la Big Tech ne soit remise en cause. Cette situation conduirait à une domination plus implacable des États-Unis dans le secteur technologique, à laquelle peu de pays, à part la Chine justement, pourraient faire face. Les États vont devoir se pencher sur la question de la circulation des modèles et de l’open source en particulier, qui devrait désormais faire partie intégrante des négociations commerciales.

    L’Europe n’atteindra pas le gigantisme des investissements américains. Pour autant, DeepSeek, Mistral et d’autres dans le monde ont montré que nous pouvons nous redéployer dans le numérique, en tablant pour l’heure sur l’open source, mais surtout en remettant au centre des décisions notre culture d’ingénieur, avec l’éclectisme que cela implique. C’est cette voie, délaissée par l’Europe ces trois dernières décennies, que suivent ceux parmi les BRICS qui se positionnent efficacement dans la course technologique. Nous n’y parviendrons pas tant par une spécialisation sur les questions réglementaires qu’en remettant la culture scientifique au cœur de nos choix stratégiques.

    Ce texte a été initialement publié sur le site du jounal Les Echos.

  • Les semi-conducteurs sont le talon d’Achille des géants de l’IA

    Les semi-conducteurs sont le talon d’Achille des géants de l’IA

    L’ultraconcentration dans la conception et la production de semi-conducteurs pour l’IA, autour de Nvidia et TSMC, attise la convoitise des géants numériques, ultradépendants à cet égard. Pour autant, le rattrapage s’annonce difficile, malgré la mobilisation d’acteurs étatiques.

    L’explosion de l’intelligence artificielle repose sur deux piliers de natures différentes : d’un côté l’élaboration de modèles de langage géants façon GPT et, de l’autre, une puissance de calcul spectaculaire avec des processeurs dédiés. Ceux-ci sont conçus notamment par l’omniprésent géant Nvidia, et fabriqués par une poignée resserrée d’acteurs, avec le taïwanais TSMC en particulier. Modèles d’IA et semi-conducteurs nécessitent des investissements gigantesques et des compétences de pointe. Pour autant, il s’agit de deux mondes qui coopèrent étroitement certes, mais en répondant à des exigences très différentes.

    Sur le plan de l’élaboration des modèles, les géants numériques étatsuniens tels que Microsoft, Meta et Google disposent de toutes les ressources technologiques, économiques et politiques pour dominer le secteur, en interne et au moyen d’acquisitions/partenariats. Ce dernier aspect leur permet même de domestiquer la diversification que l’on observe avec l’explosion de l’open source, c’est-à-dire des modèles diffusés librement et réutilisables par tous. Bien que l’open source permette à tout un écosystème de l’IA d’exister, il n’est pas exactement à voir comme l’arme de David contre Goliath, car les géants eux-mêmes y sont très investis. Les modèles de langage LLaMa de Meta sont, par exemple, open source. De plus, le poids financier et l’emprise de la Big Tech sont tels que l’on voit les acteurs indépendants entrer dans leur orbite les uns après les autres. La pépite française Mistral a récemment annoncé entrer dans le giron de Microsoft, en lui confiant la diffusion de son modèle le plus avancé, qui sera donc fermé. Les géants ont ainsi largement les moyens de garder la main sur le développement de modèles.

    Pour autant, derrière la domination de ces mastodontes, l’importance des processeurs qui permettent la formation de ces modèles d’IA ne doit pas être sous-estimée. Elle est même le nerf de la guerre technologique actuelle et se trouve entre les mains de géants industriels d’un autre genre. Toute la scène de l’IA reste ultra-dépendante d’une chaîne de conception et de production de semi-conducteurs incroyablement concentrées, autour de Nvidia et de TSMC.

    Un boom de la demande de semi-conducteurs dédiés à l’IA, et très peu de fournisseurs

    Pour les géants numériques, l’autonomie en matière de semi-conducteurs reste un défi vis-à-vis duquel il reste délicat de se positionner. Après des années d’investissements, Nvidia a une position de quasi-monopole dans la conception de semi-conducteurs dédiés à l’IA. L’entreprise américaine a conçu l’année dernière 80 % de ce type de semi-conducteurs dans le monde.

    Une fois la conception réalisée, Nvidia sous-traite leur fabrication à la taïwanaise TSMC, une des dix sociétés capables de les produire dans le monde. Nvidia est dite « fabless ». Dans cette industrie, la fabrication d’un semi-conducteur nécessite une ligne de production avec des caractéristiques propres (équipement de fabrication, test et emballement). Ces nouvelles lignes de production sont extrêmement coûteuses. Une usine flambant neuve (ou fonderie dans la terminologie du secteur) nécessite entre 15 et 20 milliards de dollars et au minimum deux ans de construction. Très peu d’acteurs économiques peuvent investir ces sommes colossales et surmonter la barrière à l’entrée sur ce marché des fonderies (« Fabs »).

    Les États s’emparent du sujet au nom de la souveraineté technologique

    Malgré l’énormité des investissements, certains acteurs se lancent ou reviennent sur ce marché comme l’américain Intel ou la japonaise Rapidus. Les fabricants déjà dans la course comme TSMC ou la sud-coréenne Samsung poursuivent leurs investissements pour tenter de conserver leurs parts de marchés. À la sortie du Covid-19, après une pénurie dans les semi-conducteurs, des États ont décidé de relancer leur soutien financier au secteur. Les « Chip Acts » se sont multipliés pour augmenter la capacité nationale de fabrication de semiconducteurs, renforcer la sécurité économique et garantir même en cas de crise des approvisionnements pour des usages militaires. Parmi ces pays, on retrouve les États-Unis en 2022 avec le Chips and Science Act (39 milliards de dollars), l’Union européenne avec le Chip Act (43 milliards en 2023), le Japon avec la création du conglomérat Rapidus et un plan de soutien (100 milliards de dollars pour Rapidus et les nouvelles usines TSMC sur 2023-2027), la Chine avec en 2023, le lancement de la phase 3 du fonds de garantie du gouvernement chinois dédié aux semi-conducteurs (46 milliards de dollars pour la période 2023-2027), la Corée du Sud avec un plan du gouvernement de 7,3 milliards de dollars. Du côté des États-Unis, l’effet d’entraînement des subventions publiques dans le secteur est notable. Les 39 milliards de dollars du Chips and Science Act ont encouragé une vague d’investissements privés de 200 milliards de dollars dépensés par des entreprises américaines et étrangères sur le sol américain.

    De nouveaux entrants et une nouvelle échelle de financement

    Jusqu’à ce que de nouvelles usines produisent plus de puces, l’offre n’arrivera pas à suivre la demande mondiale de puces dédiées à l’IA. D’où une hausse sensible des prix. Une GPU de Nvidia (H100) peut aller jusqu’à 40 000 dollars l’unité. Sa disponibilité est limitée, car, même en augmentant le volume de production, l’entreprise ne répond toujours pas aux besoins du marché. Certains utilisateurs et acheteurs de puces Nvidia s’inquiètent de la dépendance à un seul fournisseur. C’est le cas de Sam Altman, le PDG d’OpenAI, car le manque de puces dédiées à l’IA risque de freiner le développement de sa propre entreprise. Pourquoi ne pas essayer de créer son propre outil industriel pour rétablir ce déséquilibre offre-demande ? C’est la logique de tout nouvel entrant dans un secteur en très forte croissance. Sam Altman a multiplié les rendez-vous auprès des fabricants et des fonds d’investissement depuis plusieurs mois. Dans ses premières estimations, il évoquait une recherche d’investissement (extravagante) de 7 000 milliards de dollars pour construire un nouveau pan de l’industrie des semi-conducteurs. Le projet est toujours en cours. Et Altman n’est pas le seul. Les initiatives fleurissent. Apple travaille avec TSMC pour fabriquer des puces d’IA. Le patron du groupe japonais, SoftBank, Masasyoshi Son, veut transformer son groupe en une puissance de l’IA. Son tout dernier projet est de permettre à sa filiale ARM de créer une nouvelle division de puces IA. Un prototype sera testé au printemps 2025 et la production de masse devrait démarrer à l’automne 2025. De son côté, Nvidia maintient son avance technologique sur un marché en croissance accélérée. Selon le centre de recherche Precedence Research of Canada, le marché mondial devrait atteindre 100 milliards de dollars en 2029 et 200 milliards de dollars en 2032.

    Cette pénurie d’un nouveau genre invite les géants numériques à se positionner sur le créneau, suivant des styles différents. Face à ces ambitions, Nvidia continue inlassablement à se positionner pour faire toujours mieux, et notamment mieux que ce que les géants pourront probablement faire en matière de conception de processeurs dédiés à l’IA. Les géants numériques se retrouvent pris dans un étau industriel qui leur sera difficile de surmonter. L’horizon d’une concurrence mondiale équilibrée où toutes les grandes zones parviendraient à se positionner reste encore plus lointain et incertain. Au-delà de leurs intérêts propres, l’ultraconcentration des semi-conducteurs dédiés à l’IA pointe un risque de résilience industrielle très concret pour toute la chaîne jusqu’aux utilisateurs finaux. En cela, la diversification est un enjeu politique majeur.

    Cette analyse a été écrite avec Estelle Prin et initialement publiée par l’IRIS.

  • Mistral dans le giron de Microsoft 

    Mistral dans le giron de Microsoft 

    L’entrée de la startup française Mistral AI dans le giron de Microsoft suscite des critiques politiques en Europe. En championne de l’open source, l’entreprise avait récemment milité pour un assouplissement de l’AI Act, avant d’annoncer son revirement vers un modèle fermé. Pour autant, son succès technique dans le développement de modèles fondamentaux, avec des moyens limités, démontre le potentiel de rattrapage de l’Europe, et de divers acteurs mondiaux. Pour atteindre une certaine autonomie, il resterait cependant à surmonter une difficile équation économique, qui pousse les startups les plus prometteuses dans les bras de la Big Tech.

    Le succès de Mistral AI pointe la capacité de rattrapage technique dans la course à l’intelligence artificielle (IA)

    De nombreux observateurs avaient tendance à penser que l’Europe devait se cantonner à un rôle d’utilisateurs des modèles d’IA américains pour développer divers types d’usage et d’applications. Sur le plan technique, le succès de Mistral confirme l’opportunité d’une IA relativement économe au regard de ce que fait la Big Tech en termes d’utilisation de données, de moyens financiers et humains.

    Mistral AI est parvenu en quelques mois à développer des modèles d’IA qui talonnent en performance ceux d’OpenAI, Google et Meta, avec des moyens certes conséquents, mais incroyablement plus limités que ceux des géants américains. Cela est particulièrement marquant sur le plan des effectifs, avec sa trentaine d’employés. Il s’agit d’une prouesse de la part de cette équipe, mais cela éclaire aussi la nature de la technologie qui sous-tend l’explosion de l’IA générative.

    En plus de nouvelles architectures de réseaux de neurones (transformers), les progrès spectaculaires de l’IA depuis une petite décennie sont surtout liés à l’utilisation d’une quantité de données et d’une capacité de calcul phénoménales. Tout en prenant cette vague d’explosion quantitative, Mistral creuse aussi le sillon d’une ingénierie d’IA plus fine, qui lui a permis de s’établir sur la scène mondiale en un temps record.

    Dans un contexte de crise éducative et de désindustrialisation aiguë, il reste possible de mobiliser des compétences issues des meilleures formations, pour rivaliser avec les géants technologiques mondiaux. Au-delà même de l’enjeu de l’autonomie européenne, ce constat technique est riche d’enseignements sur la course mondiale dans le domaine. Le rattrapage et la concurrence dans l’IA sont possibles, à condition d’offrir les capacités de financement, mais aussi de débouchés, dans la durée.

    L’entrée de Mistral dans le giron de Microsoft illustre la difficile équation économique d’une IA indépendante et ouverte

    Après s’être présentés en champions des modèles ouverts, open source, réutilisables par tous, les dirigeants de Mistral ont décidé que leur nouveau modèle le plus performant serait fermé, qui plus est suivant un accord de distribution avec Microsoft, qui prend au passage une participation dans l’entreprise. La voie de l’open source avait propulsé la probabilité de l’entreprise auprès des développeurs, en parallèle d’autres modèles ouverts comme LLaMa de Meta, face au modèle désormais radicalement fermé de la malnommée OpenAI.

    D’ailleurs, c’est précisément sur la base de cette évolution qu’Elon Musk, qui avait participé au lancement d’OpenAI, a récemment annoncé poursuivre l’entreprise de Sam Altman en justice. Derrière l’ironie des attaques de l’exubérant milliardaire, il est vrai que, comme en témoigne sa structure labyrinthique, OpenAI présente un fossé entre sa vocation initiale, fondée sur l’open source et la recherche, et sa finalité actuelle, purement commerciale. La question de l’emprise de la Big Tech sur l’IA est particulièrement sensible pour l’Europe mais se pose évidemment aussi aux États-Unis.

    Comme pour OpenAI, l’accord de Mistral avec Microsoft entérine son succès technique et sa popularité. L’entreprise française lance d’ailleurs un chabtbot, nommé « Le Chat », sur le modèle de ChatGPT. Cependant, ce partenariat enterre, pour l’heure, le rêve d’une IA européenne open source et indépendante.

    Au-delà des attaques virulentes des derniers jours contre les dirigeants de l’entreprise, il convient de s’interroger sur l’environnement économique européen. Le problème reste celui des perspectives de développement, de financement et de débouchés commerciaux nécessaires à un positionnement de pointe dans le numérique. Ces difficultés et la puissance de frappe des géants numériques amènent irrémédiablement les startups qui réussissent à entrer dans leur orbite. C’est cet aspect économique qui a transformé la prouesse technique de Mistral, qui aurait pu marquer un tournant vers l’autonomie, en déconvenue stratégique pour l’Europe.

    Au-delà de la défiance face au lobbying, une approche flexible de la réglementation de l’IA reste indispensable

    L’AI Act répond à un besoin évident de réglementation et d’encadrement des risques liés à l’IA. Pour autant, sa genèse compliquée a rendu les éléments de l’accord particulièrement tortueux. Ses auteurs avaient manqué la révolution de l’IA générative et se sont lancés dans un travail titanesque d’adaptation l’an dernier.

    L’idée de se positionner en gendarme numérique du monde, en se souciant trop peu de l’offre technologique du continent, pose en elle-même un risque existentiel à l’économie européenne et à son autonomie compétitive. Surtout, avec sa difficile application aux évolutions techniques futures, l’AI Act risque plutôt de servir les intérêts de la Big Tech, qui a les moyens d’aborder ces labyrinthes réglementaires. L’entrée de Mistral dans l’orbite de Microsoft semble en fait plutôt le confirmer.

    Mistral avait milité fermement, à la fin de l’année passée, pour l’assouplissement de l’AI Act, en particulier en ce qui concerne les modèles fondamentaux d’IA générative open source. On peut naturellement penser que l’entreprise avait alors déjà envisagé son virage vers un modèle fermé, en partenariat avec Microsoft. Pour autant les concessions consenties en réponse aux objections des gouvernements français et allemand, défendant leurs entreprises nationales comme Mistral et Aleph Alpha, concernaient surtout l’open source, qui bénéficiera ainsi d’une plus grande latitude. Bien que l’on puisse déplorer le revirement de Mistral, son lobbying a surtout débouché sur un assouplissement de l’AI Act qui pourrait, à certaines conditions économiques, encourager l’émergence future de ses propres concurrents open source.

    Ce texte a été initialement publié par l’IRIS.

  • AI Act : quel compromis pour permettre l’essor de l’intelligence artificielle européenne ?

    AI Act : quel compromis pour permettre l’essor de l’intelligence artificielle européenne ?

    Le 8 décembre 2023, un accord politique a été trouvé au sein de l’Union européenne pour encadrer le développement de l’intelligence artificielle (IA). En quoi consiste cet accord, inédit au niveau mondial, et quelles sont ses implications pour les États membres et les lobbies du secteur technologique ? Quels ont été les principaux points d’achoppement des négociations entre les institutions européennes et certains États membres ? Que disent ces différends quant à la solidité de l’accord trouvé ? En quoi l’IA est-elle un enjeu majeur pour l’Europe ? Quelles seraient les conséquences pour l’économie européenne ? Qu’en est-il de la France ? Le point avec Rémi Bourgeot, économiste et chercheur associé à l’IRIS.

    En quoi consiste cet accord, inédit au niveau mondial, et quelles sont ses implications pour les États membres et les lobbies du secteur technologique ?

    L’AI Act, en gestation depuis 2021, a fait face à de nombreux défis cette année. L’explosion de l’IA générative en particulier a bouleversé son approche. Celle-ci est fondée sur les niveaux de risque associés à divers types d’application, d’un inoffensif filtre de spams à l’usage inacceptable de la reconnaissance faciale dans la vie de tous les jours. Les concepteurs de cette réglementation, essentiellement au Parlement européen, n’avaient pas envisagé le potentiel de l’IA générative et ont dû revoir leur copie, en y ajoutant des provisions spécifiques. Le besoin de régulation ne fait guère de doute en tant que tel. Ces ajouts dans l’urgence ont pour autant fait planer le spectre d’un écrasement des startups européennes, en plein début de rattrapage, sous le poids d’une réglementation labyrinthique, qui serait paradoxalement plus gérable pour les géants américains, bien plus avancés.

    Les progrès spectaculaires des modèles de langage reposent sur des réseaux de neurones utilisant des milliards de paramètres calculés sur des données de nature peu transparentes. Cela soulève des questions allant du respect de la vie privée à celui du droit d’auteur en passant par de multiples risques sécuritaires liés à leur usage et à leur fonctionnement erratique. Ces évolutions très rapides appellent une réglementation flexible, adaptative même. À l’inverse, l’approche reposant sur des centaines de pages de considérations autoréférentielles, appelées à être inscrites dans le marbre législatif, court le risque d’une rapide obsolescence.

    Au-delà de simples exemptions, une certaine flexibilité est rendue d’autant plus nécessaire par le rôle de plus en plus central de l’Open source dans l’IA, opportunité dont s’emparent les startups européennes. La plupart se réapproprient certains grands modèles de langage développés par les géants du secteur alors que certaines commencent aussi désormais à développer leurs propres modèles sous-jacents.

    Ainsi, une approche réglementaire ouverte serait nécessaire autant pour faire face aux nouveaux risques qui ne manqueront pas d’émerger que pour permettre l’épanouissement d’une l’IA européenne inventive et originale, face aux mastodontes américains et chinois.

    Quels ont été les principaux points d’achoppement des négociations entre les institutions européennes et certains États membres ? Que disent ces différends quant à la solidité de l’accord trouvé ?

    Les législateurs ont pensé répliquer la démarche de la RGPD, qui s’est imposée comme une sorte d’étalon or de la réglementation des données dans le monde, face aux plateformes de réseaux sociaux. L’enjeu technologique est pourtant différent avec l’IA. L’Europe souffre d’un retard chronique face aux géants numériques américains. L’AI Act ajoute de l’incertitude aux débuts de succès, au moins en termes de financement, que l’on a vu en France avec la startup Mistral et Aleph Alpha en Allemagne.

    Ces préoccupations ont conduit, ces dernières semaines, les gouvernements français, allemand et italien à tenter de renverser la table. Une certaine cacophonie s’est développée, entre deux sujets distincts : d’un côté les débats sur l’utilisation étatique de la reconnaissance faciale (à laquelle certains États membres refusent de renoncer intégralement), et de l’autre, l’enjeu consistant à préserver le potentiel des startups qui travaillent à des modèles de fondation, qui sous-tendent l’IA générative. Le trio des trois plus grands États a usé de termes qui prêtaient à confusion, en proposant une forme d’autorégulation et de code de conduite pour ces modèles.

    Face à cette résistance, les institutions européennes ont cherché à maintenir le cap dans l’urgence, à renfort d’ONG exprimant une vision souvent générale, en faveur de l’adoption de l’AI Act en l’état. Il en est ressorti une forme de compromis prévoyant notamment une assez large exemption pour les milieux de l’open source, qui sont au cœur des initiatives européennes sur les modèles de fondation.

    Alors que le ministre français du numérique Jean-Noël Barrot a déclaré que cet accord permettrait de préserver la capacité de l’Europe à développer ses propres technologiques d’intelligence artificielle et à préserver son autonomie stratégique, en quoi l’IA est-elle un enjeu majeur pour l’Europe ? Quelles seraient les conséquences pour l’économie européenne ? Qu’en est-il de la France ?

    L’Europe affiche un retard préoccupant, face aux géants américains, mais aussi face à la Chine. Cela n’était pas une fatalité. Les réseaux de neurones ont bénéficié, ces dernières décennies, du travail acharné de visionnaires européens, qu’ils soient restés sur le continent ou partis aux États-Unis. Ceux-ci ont poussé les réseaux de neurones à une époque où d’autres types de modèles dominaient la scène de l’IA.

    On pense bien sûr à Geoffrey Hinton, le « parrain de l’IA », britannique qui a rapidement quitté la Silicon Valley pour s’implanter à Toronto et ainsi garder quelques distances face au complexe militaire américain. Notons que ce pionnier, grand pédagogue, s’exprime dans un anglais admirable de clarté technique et philosophique, qui pourrait inspirer nos rédacteurs réglementaires. Le français Yann Le Cun œuvre également comme pionnier des réseaux de neurones depuis ses études d’ingénieur dans les années 1980. Il est aujourd’hui « Chief AI Scientist » de Meta, où il promeut notamment l’open source. Dès 1991, l’allemand Sepp Hochreiter avançait la notion de mémoire longue dans les réseaux de neurones, dans son mémoire de master… Cela aboutira dès 1995 à la fameuse architecture LSTM (long short term memory), encore utilisée et dont les avancées ont ouvert la voie aux modèles de langage à base de « transformers », au cœur de la révolution de l’IA générative depuis 2017. Les exemples européens sont légion dans la genèse des réseaux de neurones.

    Malgré la crise éducative et du niveau de mathématiques en particulier, l’Europe et la France notamment gardent des poches d’excellence qu’il convient d’encourager à déployer leur talent au profit d’une IA différente. L’idée selon laquelle l’Europe s’épanouirait dans un rôle administratif de régulateur mondial, dans une dépendance généralisée vis-à-vis des États-Unis et de la Chine, semble suicidaire sur le plan économique et stratégique, au vu de l’importance de l’IA dans tous les aspects du développement technologique. L’appropriation des technologies de pointe a toujours été au cœur des mécanismes de rattrapage, de développement et de puissance. L’Europe s’était focalisée, ces dernières décennies, sur la politique de la concurrence aux dépens des enjeux industriels. Le citoyen européen a ainsi été vu plus comme un consommateur qu’un producteur et, aujourd’hui encore avec l’AI Act, davantage comme un utilisateur qu’un développeur. On a vu un début important de correction de cette tendance, notamment depuis la nomination de Thierry Breton, mais le chantier reste manifestement de taille.

    Cette analyse a initialement été publiée par l’IRIS.

  • Abandon de la diversification: Chronique d’un grand écart politico-énergétique face à la Russie

    Atlantico : Alors que la question de l’approvisionnement en gaz naturel et de notre dépendance à la Russie revient au cœur des débats suite à la guerre en Ukraine, à quel point est-ce un enjeu stratégique pour l’Europe ?


    Rémi Bourgeot : L’échec de la diversification des sources de gaz naturel laisse l’Europe sans solution convaincante face à une invasion russe aussi préméditée. Nous nous retrouvons à tenter des coups de poker face à de grands joueurs d’échecs. L’Europe importe plus du tiers de son gaz naturel de Russie, et a abandonné sa marge de manœuvre stratégique dans ce secteur. Alors même que les discours politiques européens se voulaient de plus en plus fermes face à la Russie, suivant notamment l’idée d’une extension de l’OTAN, dans la réalité notre dépendance vis-à-vis de la Russie s’est creusée année après année. Ce grand écart politico-énergétique a notamment suivi les accords germano-russes autour de Nord Stream 1, ouvert en 2011, puis Nord Stream 2, tout juste suspendu avant d’entrer en opération. Les grandes routes de diversification sur lesquelles misait l’Europe depuis le début des années 2000 ont été abandonnées ou réduites à leur portion congrue. L’idée d’un Corridor sud depuis la Caspienne azérie comme alternative a été remplacé par une gigantesque route nord, maritime, de contournement de l’Ukraine, directement de la Russie vers l’Allemagne.

    En Allemagne, la part des importations de gaz provenant de Russie est estimée à 49%. Comment expliquer une telle dépendance ? Peut-on parler d’échec de notre diversification énergétique ? A quel point ce constat est-il alarmant ?
    Le poids relatif des importations de gaz russe peut varier significativement d’une année sur l’autre, et d’un mois sur l’autre, mais la tendance a été clairement à la hausse ces dix dernières années, de plus de 20% en Europe, alors que la production norvégienne commençait à stagner. Avec Nord Stream 2, la dépendance de l’Allemagne aurait pu atteindre 70%. Nord Stream 1 a une capacité annuelle de 55 milliards de mètres cube (bcm). Nord Stream 2 consistait à doubler cette capacité. 110 bcm, c’est plus que toute la consommation de gaz naturel en Allemagne (environ 100 bcm) ! Dans le même temps, le pays a fortement développé ses capacités de stockage. Il s’agissait clairement d’en faire une grande plateforme d’import-export de gaz naturel russe, en plus de garantir la sécurité énergétique du pays à la sortie du nucléaire et de satisfaire aux exigences russes de contournement de l’Ukraine.

    Des initiatives ambitieuses de routes alternatives censées nous offrir une meilleure diversification de nos apports étaient pourtant sur la table en Europe dès 2002. C’était le cas du Corridor gazier sud-européen qui devait relier l’Azerbaïdjan au sud de l’Europe. Comment expliquer l’abandon de ces projets ? Pourrait-on les relancer ?


    Ces projets étaient présentés, à juste titre, comme des initiatives majeures de diversification pour l’Europe dès le début des années 2000 et jusqu’il y a un peu moins de dix ans. Divers pays, comme l’Italie, la Grèce et l’Autriche se projetaient chacun, en fonction des options d’itinéraire, comme point névralgique de cette route méridionale pour la diffusion dans le reste de l’Europe ou au moins dans sa moitié sud.

    D’un côté, Nord Stream, cette gigantesque route septentrionale, s’y est substitué. De l’autre, si le gaz des champs azéris de la Caspienne restait effectivement une alternative, les diverses branches secondaires vers l’Iran et l’Irak ont évidemment disparu au grès des ruptures politiques et des crises sécuritaires. Il ne serait d’ailleurs pas surprenant qu’une nouvelle volonté de diversification conduise rapidement à une amélioration des relations avec l’Iran, géant gazier, et à de nouveaux accords.

    Au final, concernant le gaz de la Caspienne, en lieu d’une grande route de diversification pour l’Europe, ne s’est développé qu’un modeste emboîtement de projets, bien plus modestes, en Azerbaïdjan, et en Turquie notamment, jusqu’à l’Europe.

    Le 22 février, Olaf Scholz a décidé de suspendre la procédure de certification du gazoduc Nord Stream II. Celui-ci devait relier la Russie à l’Allemagne uniquement par la mer. L’Allemagne voulait-elle s’assurer d’obtenir un maximum de gaz provenant directement de Russie au détriment de ses voisins, l’Ukraine notamment ? Peut-on dire que l’Allemagne s’est tirée une balle dans le pied ? La Russie en avait-elle bien conscience ?
    La Russie souhaite contourner l’Ukraine depuis longtemps. Déjà à l’époque du pro-russe Ianoukovitch, les disputes étaient incessantes sur les frais prélevés par l’Ukraine et encore davantage sur la part de gaz prélevé, Moscou accusant régulièrement Kiev de siphonner les flux de gaz russe vers l’Europe. Alors que divers projets de diversification étaient sur la table en Europe, cette volonté russe de contournement de l’Ukraine est entrée en résonnance avec l’objectif allemand consistant à garantir son accès direct au gaz russe, quitte à fragiliser considérablement l’Ukraine.

    Paye-t-on aujourd’hui les erreurs stratégiques commises il y a plus de 10 ans ?
    Cette longue dérive se traduit aujourd’hui par une perte de marge de manœuvre stratégique. On doit alors se focaliser sur des sanctions financières avec des répercussions internationales difficiles à anticiper et contenir, en ce qui concerne le bannissement du protocole SWIFT d’une partie des banques russes. Ce type de mesures a été pensé pour l’Iran, qui était déjà bien moins insérée dans les échanges mondiaux. Surtout, ces mesures de blocus financier s’accompagnaient de l’équivalent isolement dans les échanges commerciaux, et énergétiques en particulier. Avec de lourdes sanctions financières contre la Russie, on prévoit tout de même des canaux subsistants, ne serait-ce que pour pouvoir payer nos importations de gaz et recevoir les paiements de la Russie. Ces sanctions sont massives en tant que telles mais, du fait de l’ampleur de la dépendance des flux énergétiques, elles sont forcément morcelées et s’appliquent de façon inégale.

    L’Union Européenne a-t-elle des solutions, une marge de manœuvre pour sortir de cette situation ?


    Les alternatives sont limitées à court terme. Le gaz liquéfié en fait partie, comptant déjà pour un peu plus du quart des importations européennes. Les infrastructures restent toutefois assez limitées, et inexistantes par exemple en Allemagne, qui a recours à celles de son voisin néerlandais. Elles sont moins longues à construire que de grands gazoducs, certes, mais ne s’inventent pas du jour au lendemain. L’offre américaine, flexible, a contribué à augmenter les importations européennes de GNL. Il est cependant redoutable de pallier une tendance à l’ultra-dépendance dans les importations par gazoducs, développée sur plusieurs décennies, déjà depuis l’époque de l’URSS, suivant des contrats de long terme avec des engagements financiers souvent opaques. Notons par ailleurs que la Russie, encore, représente 20% du GNL importé par l’Europe, derrière les 26% des Etats-Unis et 24% du Qatar…