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  • Géo-économie des peurs existentielles de l’IA 

    Géo-économie des peurs existentielles de l’IA 

    Cet article est publié en partenariat avec l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

    Le débat sur les risques existentiels liés à l’IA ne peut plus être dissocié des intérêts économiques et géopolitiques. Il éclaire la nature de la course mondiale à l’IA, entre les États-Unis et la Chine, mais aussi entre modèles fermés et ouverts. 

    Les risques réels doivent faire l’objet d’une évaluation et d’une réglementation appropriées afin de prévenir les usages malveillants. Cependant, la poursuite des avancées techniques est également nécessaire pour parvenir à des modèles plus performants et plus sûrs. Les mises en garde successives contre des scénarios extrêmes inspirés de la science-fiction, dans lesquels les IA se retourneraient contre l’humanité, semblent destinées à favoriser un type de réglementation qui limiterait la concurrence nationale et internationale, notamment celle des modèles open source. 

    Un ralentissement imposé du développement par la réglementation pourrait contribuer à soutenir les principaux fournisseurs de modèles, engagés dans des dynamiques financières instables, comme Anthropic et OpenAI, à l’approche de leur introduction en bourse. Pour autant, cette tendance compromet les efforts de coordination réglementaire, puisqu’elle provoque désormais un rejet à l’échelle mondiale. Même leurs proches partenaires dans le secteur des semi-conducteurs, comme Nvidia, dont le modèle économique est plus résilient, ont pris leurs distances. 

    La controverse porte sur le contrôle de la valeur économique de l’IA. Alors que l’IA américaine fermée se révèle vulnérable à l’effondrement du prix de l’inférence (utilisation des modeles) et à l’essor de modèles chinois de plus en plus puissants, la Chine poursuit une stratégie inspirée de l’open source, que l’Europe aurait elle aussi dû mettre en œuvre pour développer son autonomie. 

    La nature du risque lié à l’IA : de la science-fiction aux politiques publiques 

    Des employés actuels et passés d’Anthropic, puis son PDG Dario Amodei et des dirigeants d’OpenAI, ont multiplié les mises en garde sur le risque que l’IA ne mène à l’extinction de l’humanité. Cependant, l’idée qu’une IA pourrait simplement se répliquer indéfiniment pour échapper à tout contrôle, s’auto-développer et prendre le contrôle de divers systèmes néglige les contraintes matérielles en jeu. 

    Des interrogations pointaient déjà ces derniers mois, à la suite d’une série de révélations romancées sur des « agents rebelles » (« rogue agents ») s’échappant de leurs environnements de test ou construisant des « civilisations d’IA ». La communication autour de ces événements a masqué des défaillances d’ingénierie derrière la menace d’une extinction de l’humanité. La plateforme Hugging Face, qui héberge des modèles ouverts, comptait parmi les organisations visées par de tels incidents, quelques semaines seulement avant son acquisition par Nvidia. 

    Bien que le risque lié aux essaims d’agents autonomes soit évidemment réel, leur utilisation serait plutôt liée à des intentions criminelles, sur la base d’un accès à d’importantes infrastructures. Le fait que des agents IA auxquels on accorde des permissions excessives puissent causer des dommages ne démontre pas qu’ils aient développé une volonté propre visant à échapper au contrôle humain ou à prendre le contrôle de la civilisation. 

    Aucun constructeur aéronautique ne prétendrait raisonnablement qu’un avion a développé une conscience malveillante, décidé de passer outre les instructions des pilotes et de tuermettre en danger ses passagers. Le fait que les avions modernes soient des systèmes mécaniques et électroniques très complexes, capables de fonctionner avec une intervention humaine limitée, n’implique pas qu’ils aient acquis une conscience d’eux-mêmes ni les facultés mentales d’un oiseau. 

    Les systèmes autonomes peuvent toutefois créer de graves problèmes de sécurité. Des agents IA peuvent se voir accorder des permissions excessives, commettre des erreurs, exploiter des systèmes mal protégés et être utilisés dans des cyberattaques avec une efficacité sans précédent. Ces risques seront mieux maîtrisés si les efforts de sécurité ne sont pas détournés par des affirmations philosophiquement fantaisistes. 

    La capture réglementaire comme réponse au problème économique de l’IA américaine 

    Les acteurs dominants peuvent utiliser les mises en garde existentielles pour promouvoir un type de réglementation qu’ils pourraient eux-mêmes influencer, créant ainsi une situation de capture réglementaire. Les entreprises qui disposent déjà des ressources matérielles, des chercheurs et des capitaux nécessaires pour développer des modèles de pointe sont aussi les mieux placées pour se conformer à de nouvelles réglementations coûteuses et mettre en œuvre une pause dans le développement de modèles. Des contraintes qui semblent destinées à protéger la société peuvent donc rendre plus difficile l’entrée de nouveaux acteurs, capables de remettre en cause le statu quo et de développer des modèles plus fiables et plus sûrs. 

    Cette question est d’autant plus cruciale que le modèle économique des principales entreprises américaines de l’IA semble incertain. OpenAI et Anthropic consacrent des montants gigantesques à l’entraînement, à l’inférence et aux infrastructures de calcul. Elles doivent transformer ces dépenses en un modèle économique durable, d’autant plus que les deux entreprises ont déclaré leur intention d’entrer en bourse. Cependant, les modèles se standardisent de plus en plus et le prix des tokens s’effondre. 

    L’IA agentique génère une demande d’inférence beaucoup plus importante, car les agents peuvent effectuer de longues séries d’actions. Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’OpenAI ou Anthropic capteront la valeur créée par cette demande. Les mêmes capacités de calcul peuvent servir à faire fonctionner des modèles moins chers, ouverts, voire adaptés directement par les entreprises, qui peuvent ensuite les faire tourner sur des serveurs dédiés. Le modèle n’a pas besoin d’être loué auprès de son développeur. 

    L’essor de l’IA a créé une distinction entre les entreprises qui développent les modèles et celles qui fournissent les infrastructures. Nvidia se trouve au centre de ce système, à la fois du point de vue industriel et financier. Les GPU qu’elle conçoit sont nécessaires pour entraîner et faire fonctionner les modèles d’IA, au sein d’un écosystème plus large comprenant les data centers, l’électricité, la mémoire et la fabrication de semi-conducteurs. 

    Les intérêts des fabricants de puces et des fournisseurs de LLM sont donc différents. Nvidia bénéficie de l’expansion continue des capacités de calcul. La position relativement favorable de Jensen Huang à l’égard de l’open source peut être comprise dans ce contexte. Les modèles ouverts peuvent créer une demande supplémentaire pour des serveurs dédiés et des infrastructures de calcul. Un ralentissement peut être présenté comme une réponse au risque existentiel, mais il peut également réduire les dépenses d’investissement. Une réduction temporaire du rythme de développement pourrait servir à rééquilibrer les revenus entre les fournisseurs de modèles et les fabricants de puces. 

    Le défi de l’open source chinois bouleverse la dynamique de la bulle américaine 

    La Chine évolue dans la direction opposée. Les entreprises chinoises se sont de plus en plus concentrées sur les modèles ouverts pour rattraper les États-Unis. DeepSeek est devenu l’exemple le plus évident, mais il s’inscrit dans un écosystème plus large comprenant Qwen d’Alibaba, Kimi de Moonshot AI et les modèles GLM de Zhipu AI. Les modèles chinois bon marché modifient l’économie de l’IA. Ils peuvent être téléchargés, adaptés et déployés localement, permettant aux entreprises de construire leurs propres systèmes. Cela est particulièrement important pour de nombreux utilisateurs des pays du sud global et jusqu’aux multinationales américaines soucieuses de la facture de l’IA. La Chine peut ainsi développer sa propre sphère d’influence technologique. 

    Il existe également une différence importante dans la structure du secteur de l’IA chinoise et américaine. Les deux pays disposent de géants numériques capables de financer le développement de l’IA dans le cadre d’activités plus larges liées au cloud, aux infrastructures de calcul et, dans le cas chinois, au développement d’alternatives nationales aux puces de Nvidia. Les deux pays disposent également de laboratoires spécialisés dans l’IA. Cependant, en Chine, les laboratoires spécialisés comme DeepSeek et Kimi, bien qu’importants, ne constituent pas le centre systémique d’une bulle financière comme aux États-Unis. 

    Par ailleurs, la Chine a peu de raisons de croire qu’une pause serait respectée, dans le contexte géopolitique actuel. La stratégie adoptée par OpenAI et Anthropic compromet les efforts visant à trouver un terrain d’entente, n sur la réglementulation de l’IA, qui devait être au cœur des prochaines discussions entre les deux gouvernements. 

    La sécurité passe par une innovation ouverte 

    Les fondements technologiques de l’IA moderne sont issus de recherches ouvertes et d’un écosystème dans lequel des entreprises comme OpenAI et Anthropic pouvaient utiliser des travaux de recherche et des données accessibles. Elles ont désormais construit des systèmes fermés et ont intérêt à protéger leur position. Leurs affirmations selon lesquelles elles s’approchent de l’intelligence artificielle générale (AGI) et résolvent les problèmes mathématiques les plus avancés, tout en s’appuyant encore largement sur l’expertise humaine, cherchent à démontrer que leurs systèmes ont atteint un niveau technologique unique. Les investisseurs doivent ainsi continuer de penser que les dépenses actuelles déboucheront sur un oligopole rentable. 

    Cependant, le progrès ne doit pas s’arrêter, précisément parce que les LLM sont très imparfaits et présentent d’important risques. Une recherche et une ingénierie rigoureuses peuvent les rendre à la fois plus efficaces et plus sûrs, avec une réglementation rationnelle. Les progrès futurs ne viendront pas nécessairement de l’explosion de la taille des modèles actuels. Différentes approches des données ou encore l’IA physique peuvent produire d’autres avancées cruciales. 

    L’impasse réglementaire européenne 

    L’Europe avait elle aussi la possibilité de s’appuyer sur l’open source pour rattraper les États-Unis, sans reproduire leur modèle financier. Mistral était relativement bien positionné, ses fondateurs étant issus de géants numériques et ayant investi le secteur tôt. Mais l’AI Act de l’UE a relevé les barrières réglementaires au moment où l’Europe avait plutôt besoin de davantage d’innovation ouverte. Un mélange de contraintes bureaucratiques et de jargon détaché de la réalité technique peuvent être bénéfiques aux administrations qui en ont la charge et aux concurrents puissants dans d’autres partie du monde. Plusieurs gouvernements nationaux, notamment en France et en Allemagne, avaient tenté de convaincre Ursula von der Leyen de revoir la copie de l’AI Act avant sa mise en œuvre, sans succès. En comparaison, à l’été 2025, Donald Trump a rencontré peu de résistance lorsqu’il a détaillé les amendements souhaités par le secteur numérique américain, dans le cadre d’instructions commerciales plus larges. 

    Par ailleurs, l’Europe dispose d’une position stratégique majeure dans les semi-conducteurs grâce à ASML, qui produit des machines de lithographie vendues aux fabricants de semi-conducteurs comme TSMC, à Taïwan. L’Europe aurait pu développer une stratégie plus ambitieuse et intégrée dans les semi-conducteurs, les infrastructures d’IA et les modèles. Alors que la Chine poursuivait avec détermination les opportunités liées à l’open source, l’Europe a une nouvelle fois approfondi sa dépendance à l’égard des technologies américaines. 

    Conclusion : La réglementation doit promouvoir la sécurité, pas les oligopoles 

    La réglementation devrait s’attaquer aux risques réels plutôt que de développer de nouvelles prérogatives fondées sur des scénarios de science-fiction. Elle devrait éviter de donner aux principaux fournisseurs d’IA le pouvoir de définir le cadre réglementaire de manière à préserver leur propre domination du marché. Les controverses actuelles doivent donc être comprises dans leur contexte géo-économique. La question est de savoir si la demande de calcul pour l’IA se traduira par des profits pour les fournisseurs de modèles, leur permettant de survivre à l’éclatement de la bulle, ou principalement pour les fabricants de puces, et si les modèles ouverts redistribueront la valeur économique de l’IA. 

    La stratégie chinoise combine les modèles ouverts et le développement de puces nationales. Elle n’a pas besoin de reproduire le système américain, mais de construire une alternative capable de produire une IA suffisamment puissante à moindre coût et de la diffuser largement. La réaction politique aux risques liés à l’IA s’inscrit donc également dans une course beaucoup plus large pour la puissance technologique et économique. 

  • Succès de la Chine dans l’IA : Diplomatie open source et culture d’ingénieur

    Succès de la Chine dans l’IA : Diplomatie open source et culture d’ingénieur

    Cette analyse est publiée en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    La progression de la Chine dans l’intelligence artificielle met à l’épreuve la domination américaine et le récit de son « exceptionnalisme financier », qui alimente la bulle spéculative. Elle montre ce qu’il est possible de réaliser en combinant collaboration open source, expertise technique et stratégie industrielle. Plutôt qu’un coup de génie, cette avancée s’appuie sur les compétences d’ingénieur, des investissements raisonnés et une organisation industrielle efficace. La faiblesse de la demande intérieure chinoise signifie également qu’elle intégrera de plus en plus ses modèles et les semi-conducteurs dans sa stratégie d’exportation massive.

    Dans le même temps, la Chine poursuit une ambition géopolitique. En posant en championne de l’IA open source, le pays utilise la technologie comme levier d’influence mondiale, proposant une alternative aux systèmes propriétaires fondés sur des financements insoutenables. Ce positionnement est d’autant plus notable que l’open source est en fait omniprésent dans les technologies numériques occidentales, au point d’en constituer le socle. Pourtant, de nombreux fournisseurs américains, comme le mal-nommé OpenAI, s’en sont éloignés, emportés par l’euphorie et les excès financiers.

    Les progrès actuels s’appuient sur des compétences en ingénierie partagées à l’échelle mondiale. La voie vers la compétitivité technologique reste ouverte à tout pays, y compris en Europe, à condition de soutenir une éducation scientifique ambitieuse, de donner les moyens nécessaires à ses jeunes générations et de récompenser l’innovation plutôt que l’inertie bureaucratique. Avec de la détermination, des ressources et un réalisme industriel, le rattrapage reste à portée de main.

    Course à l’innovation et stratégie open source

    Depuis le « moment DeepSeek » de l’an dernier, le paysage mondial de l’IA a connu un bouleversement bien au-delà des entreprises surcotées de la Silicon Valley. Les États-Unis conservent une avance dans les modèles d’IA de pointe, qui établissent leur standards en matière de raisonnement, de programmation et de tâches multimodales. Pourtant, l’émergence de modèles chinois comme Kimi K3 de Moonshot AI ou DeepSeek V4 a introduit une nouvelle donne, avec des performances comparables à celles des modèles américains, mais à un coût bien inférieur.

    La façon dont la Chine conteste désormais la domination américaine apparaissait inattendue il y a encore quelques années, si l’on se fiait au récit de l’exceptionnalisme américain. Pourtant, cette progression devient bien plus compréhensible en se basant sur les compétences traditionnelles en mathématiques et en ingénierie. Bien que ne disposant pas des budgets colossaux des géants mondiaux, la startup française Mistral avait d’ailleurs démontré, avant même DeepSeek, qu’il était possible de développer un modèle compétitif avec une équipe alors réduite à quelques dizaines de chercheurs de haut niveau.

    La concurrence chinoise bouleverse les équilibres économiques et financiers, au point de remettre en cause les valorisations stratosphériques des géants américains. Par ricochet, elle commence aussi à ébranler les fabricants de semi-conducteurs, notamment en Asie, qui bénéficient des flux financiers massifs en provenance des GAFAM, dépensant sans compter en puissance de calcul et en infrastructures.

    L’avantage coût prend une dimension particulièrement convaincante à l’ère des agents IA, où les actions itératives entraînent une consommation exponentielle. Les entreprises orientent de plus en plus leurs tâches vers les modèles chinois pour réduire leurs coûts. Dans la course à l’échelle de l’IA, l’accessibilité financière devient presque aussi cruciale que la performance.

    Au-delà des questions de prix, la philosophie et la stratégie politique derrière le développement de l’IA sont déterminantes. Lors de la Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai ce mois de juillet, les dirigeants et les responsables technologiques chinois ont présenté leur pays comme le champion mondial de l’IA open source. Contrairement aux États-Unis, où les modèles propriétaires dominent désormais, la Chine présente ses avancées en IA comme ouvertes, accessibles et collaboratives, en opposition aux systèmes fermés et contrôlés par les géants de la Silicon Valley.

    En proposant des outils d’IA accessibles et peu coûteux, la Chine conquiert le Sud global et bien au-delà, suivant l’idée que l’IA doit être considérée comme un bien public plutôt que comme un actif privé. Bien sûr, le diable se cache dans les détails, et il sera intéressant d’observer dans quelle mesure les entreprises et les décideurs chinois honoreront cet engagement dans le temps. Il reste frappant de constater que la Chine s’approprie officiellement une approche qui a longtemps été un pilier discret de la scène technologique occidentale, autour de Linux et au-delà. OpenAI avait d’ailleurs été lancé sur cette promesse à l’origine.

    La stratégie open source de la Chine sert trois objectifs clés. Elle ébranle la domination technologique américaine en offrant une alternative viable aux systèmes propriétaires. Elle construit une nouvelle alliance technologique, en particulier parmi les pays en développement qui manquent de ressources pour des modèles coûteux. Enfin, elle pose les bases d’un écosystème technologique parallèle, réduisant la dépendance vis-à-vis des États-Unis, avec du matériel national, des plateformes de cloud alternatives, et une influence sur les normes.

    Alors que les États-Unis misent sur des systèmes propriétaires et des contrôles à l’exportation pour maintenir leur avance, la Chine parie sur l’ouverture et l’accessibilité pour gagner en influence mondiale. La tentation pour les États-Unis de répondre par une interdiction de ces modèles risque de se retourner contre eux, en coupant leurs propres entreprises des avancées réalisées dans l’IA open source, y compris au niveau national dans une certaine mesure, et en laissant les utilisateurs nationaux à la merci de tarifications dépendant des fluctuations de la bulle.

    Les semi-conducteurs et la bataille pour la souveraineté technologique

    La révolution de l’IA ne se limite pas aux algorithmes. Elle est indissociable du matériel. Depuis 2022, les États-Unis ont progressivement interdit l’exportation vers la Chine des puces les plus avancées de NVIDIA, invoquant des raisons de sécurité nationale. Ces restrictions ont atteint leur paroxysme lorsque le département du Commerce a bloqué l’accès des ressortissants étrangers aux modèles comme Claude Fable 5 et Mythos 5, forçant leur suspension mondiale et illustrant l’impact étendu des contrôles américains à l’exportation.

    La réponse chinoise a suivi une logique stratégique. Bien que la carte graphique Ascend 910B de Huawei reste en retrait par rapport aux H200 ou même H100 de NVIDIA, elle alimente désormais des avancées notables des modèles chinois. Le principal fabricant chinois de semi-conducteurs progresse, même s’il n’a pas encore accès aux techniques de lithographie de pointe (EUV) dominées par l’entreprise néerlandaise ASML. Pour accélérer son autonomie, la Chine a investi des sommes quasi illimitées et consenti des efforts massifs au profit de son industrie des semi-conducteurs, avec pour objectif que la majorité des charges de calcul en IA fonctionnent sur des puces locales d’ici quelques années.

    Les restrictions américaines, destinées à contrer les ambitions chinoises, ont en réalité accéléré sa quête d’autosuffisance. Pendant ce temps, des entreprises américaines comme NVIDIA et AMD voient progressivement leur accès au lucratif marché chinois se réduire, comme l’a récemment reconnu Jensen Huang.

    Cette course dans les semi-conducteurs ne concerne pas seulement la compétitivité économique, mais aussi la souveraineté technologique. Les États-Unis ont compté sur leur capacité à contrôler les flux de puces avancées pour maintenir leur avance. Mais en construisant son propre écosystème, des puces aux plateformes cloud, la Chine crée un marché parallèle où son industrie technologique peut prospérer avec de moins en moins de composants américains. Cette évolution tend vers un ordre technologique mondial de plus en plus divisé, avec des implications sur les normes, les chaînes d’approvisionnement et les alliances.

    Ces stratégies rappellent celles employées par des pays européens, comme la France à l’ère gaullienne, pour rattraper les technologies américaines, jusqu’à ce qu’un changement culturel profond permette aux dépendances critiques de proliférer, aboutissant à l’impasse industrielle actuelle.

    De l’IA au nouveau paysage militaro-industriel

    La compétition dans les domaines de l’IA et des semi-conducteurs concerne de plus en plus la sphère militaire. Cela se manifeste dans l’essor de la guerre asymétrique, où des pays comme l’Iran ont montré comment des systèmes bon marché et produits en masse peuvent efficacement défier la supériorité militaire américaine et israélienne.

    La Chine, elle aussi, tire parti de ses avancées technologiques à des fins militaires. Sa stratégie veille à ce que les percées en IA et en semi-conducteurs profitent à ses capacités de défense. Les missiles hypersoniques, les drones autonomes et les outils de cyberguerre pilotés par l’IA en sont des exemples, illustrant comment la Chine combine technologies commerciales et militaires. Cela constitue un avantage clé dans la nouvelle confrontation par blocs, où la capacité à déployer et à étendre rapidement des systèmes avancés peut déterminer l’équilibre des puissances.

    Des décennies de désindustrialisation ont laissé les États-Unis et l’Europe dépendants des chaînes d’approvisionnement mondiales pour les technologies critiques, des terres rares aux semi-conducteurs avancés. Aux États-Unis, et dans une moindre mesure en Europe, les « Chips Acts » tentent de reconstruire une capacité de production nationale. Pourtant, pour l’instant, TSMC à Taïwan reste le maillon central de la chaîne d’approvisionnement mondiale en puces, rendant les clients vulnérables aux perturbations. Pendant ce temps, la capacité croissante de la Chine à produire son propre matériel, même si elle accuse encore un retard sur certains modèles américains les plus récents, lui confère un degré de résilience que les États-Unis ne possèdent pas actuellement.

    La démocratisation des technologies militaires, portée par les progrès en IA, drones et missiles, signifie qu’un nombre croissant de pays peuvent défier les superpuissances militaires traditionnelles.

    L’avenir de la diplomatie technologique

    Alors que la compétition en matière d’IA et de semi-conducteurs s’intensifie, le Sud global émerge comme un front politique crucial. La Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai n’a pas seulement servi de vitrine à la puissance technologique chinoise, mais aussi de scène pour sa diplomatie technologique. En se positionnant comme leader de l’IA open source, la Chine séduit les pays en développement, avides d’alternatives accessibles et abordables aux systèmes occidentaux.

    Pour beaucoup, le choix entre des modèles américains coûteux et propriétaires et des alternatives chinoises open source et moins chères ne se pose pas. Les startups africaines et sud-asiatiques, par exemple, adoptent de plus en plus les modèles chinois d’IA pour des applications dans l’agriculture, la santé et la finance, où le coût et l’accessibilité sont essentiels. En offrant formation, financement et soutien infrastructurel, la Chine cultive un réseau de partenaires qui redessine progressivement le paysage technologique mondial.

    La puissance internationale se jouera en grande partie sur la maîtrise de l’IA, des semi-conducteurs, de la robotique et de la production industrielle. L’Europe, en particulier, doit retrouver la culture d’ingénieur qui a porté son succès industriel d’après-guerre, avant que la bureaucratisation, les politiques industrielles manquant d’intuition scientifique, et l’importation de la crise culturelle américaine (sans ses programmes scientifiques d’excellence ni ses financements) ne l’en éloignent.

    La puissance se construit aussi par la capacité des pays à proposer le récit le plus convaincant pour l’ordre technologique mondial, en dehors des tendances financières insoutenables. Le pari chinois sur l’open source en est un signal clair. Dans un ordre multipolaire, la capacité à offrir des solutions technologiques accessibles, innovantes et inclusives sera essentielle.

  • Derrière la défaite des États-Unis face à l’Iran, une crise du système productif

    Derrière la défaite des États-Unis face à l’Iran, une crise du système productif

    Cette analyse est publiée simultanément par l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    L’issue de la guerre israélo-américaine contre l’Iran révèle une évolution profonde des rapports de puissance, centrée sur la capacité industrielle et un nouveau cadre d’innovation. La supériorité dépend moins des systèmes les plus avancés et du PIB que de l’organisation industrielle. Celle-ci doit suivre une logique modulaire. Il s’agit de concevoir, moderniser et produire en intégrant rapidement des composants d’origines diverses, et de remplacer sa production à un rythme soutenu, au profit d’une stratégie dissuasive.

    Au-delà du fiasco stratégique américain, ce n’est pas tant la prouesse militaro-industrielle de l’Iran qui interpelle, malgré l’état de son économie, que la difficulté des États-Unis à embrasser cette nouvelle donne industrielle mondiale. Les économies occidentales peinent à transformer leur base scientifique historique en capacité productive. Les pénuries chroniques d’armement n’en sont qu’un aspect révélateur. La concentration des ressources, dans le cadre de bulles financières comme celle de l’IA ou dans l’immobilier, y contribue, avec la relégation de compétences clés. Malgré la crise éducative, la génération Z serait capable, contre les clichés, d’engager un redressement rapide.

    Capacité industrielle et densité d’ingénieurs

    Les pays émergents, dans leur diversité, reposent de plus en plus sur les compétences classiques d’ingénieurs et de techniciens, polyvalents et formés en grand nombre. De nombreux pays, à l’instar de la Chine, poursuivent une montée en puissance industrielle sur cette base, qui se reflète dans les politiques économiques. Cette évolution se traduit sur le plan militaire, autant en Iran que sur le front russo-ukrainien.

    Ces conflits récents montrent une inflexion cruciale. Les drones de types très divers, les missiles balistiques, et les systèmes de guerre électronique modifient l’économie de la guerre. La capacité à produire une grande quantité de dispositifs relativement simples devient plus déterminante que la possession d’un nombre limité de systèmes extrêmement sophistiqués.

    L’intérêt des drones Chahed iraniens réside moins dans une rupture technologique que dans leur architecture industrielle. Les choix de conception privilégient des composants disponibles, une électronique standardisée, une fabrication simple, des coûts réduits et une adaptation permanente aux contraintes opérationnelles. Les missiles balistiques répondent à la même logique d’amélioration incrémentale. Cette approche évoque celle qui a émergé dans le conflit russo-ukrainien. Les innovations ne proviennent pas uniquement des bureaux d’études mais aussi des chaînes de production, du terrain et de la capacité à modifier rapidement un système. Ce défi force déjà les Etats-Unis à tenter une nouvelle approche de production de drones et missiles, massive et moins onéreuse.

    Derrière la fantaisie d’un remplacement des ingénieurs et informaticiens par l’IA, cette évolution place les compétences des jeunes générations au centre de la course. L’innovation repose sur un nombre très important d’ingénieurs, de techniciens et de geeks en tous genres, capables de résoudre des problèmes nouveaux. Les pays émergents, notamment la Chine, mais aussi la Russie et l’Iran, forment aujourd’hui proportionnellement davantage de profils scientifiques que la plupart des pays occidentaux. Alors que l’attention reste concentrée sur les entreprises les plus (sur)valorisées, la différence se joue davantage dans la profondeur du tissu technique.

    Cela influence également les processus de décision. Lorsqu’une organisation est largement composée d’individus dotés d’une compréhension scientifique, les arbitrages reposent plus naturellement sur les les réalités technologiques que sur le politico-administratif. C’est le paradoxe de la montée en puissance de pays centralisés mais efficaces, comme ce fut le cas de la France sous l’ère gaullienne.

    L’Iran présente de nombreuses faiblesses structurelles. Avant même leur l’accroissement de leur poids pendant la guerre, les Gardiens de la révolution exerçaient une influence économique considérable, avec une captation des ressources et, naturellement, une focalisation militaire, souvent au détriment du développement civil. En revanche, son industrie militaire est adaptée aux exigences d’une économie de guerre où la planification industrielle, la décentralisation d’une partie des capacités de production et la résilience des organisations constituent des priorités.

    La modularité redéfinit la souveraineté industrielle

    L’organisation des chaînes de valeur a évolué. Les systèmes reposent sur des architectures de plus en plus modulaires, composées de sous-ensembles électroniques, de logiciels embarqués, de capteurs, de batteries ou de composants radiofréquences qui circulent au sein de chaînes d’approvisionnement internationales. Dans plusieurs de ces segments, l’industrie chinoise occupe désormais une position centrale, abaissant les barrières d’entrée pour de très nombreux pays. Développer un système suppose moins qu’auparavant de maîtriser l’ensemble des procédés industriels nécessaires dès le départ. L’avantage réside souvent dans la capacité à intégrer des composants, à organiser une production capable d’évoluer au rythme des besoins et de poursuivre une stratégie de substitution à des fins d’autonomie.

    L’Iran a largement construit son appareil industriel militaire sur cette logique. L’intégration aux chaînes d’approvisionnement chinoises lui a permis d’accéder à une électronique abondante et peu coûteuse, tandis que la modularité des systèmes facilite leur amélioration continue. Les sanctions ont forcé cette capacité d’adaptation à modifier une architecture ou à développer localement certains composants.

    Cette ouverture ne réduit pas l’importance de la souveraineté industrielle. Au contraire, la compétition porte désormais sur la maîtrise des dépendances critiques. Il s’agit d’identifier les maillons dont la perte suffirait à interrompre sa capacité de production et concentrer ses efforts sur ceux-ci. La résilience industrielle repose moins sur une autonomie absolue que sur la capacité à continuer de produire malgré les sanctions, les ruptures logistiques ou les destructions d’infrastructures. De plus, la notion de guerre économique développée par les Etats-Unis est désormais reprise en miroir autant par l’Iran, avec le détroit d’Ormuz, que la Chine, avec les terres rares.

    L’avance industrielle chinoise résulte d’une intégration progressive de chaînes de valeur. Les batteries, l’automobile électrique, l’électronique, les terres rares, ou la robotique illustrent cette stratégie. Les restrictions américaines sur les semi-conducteurs illustrent la dynamique. Elles ralentissent temporairement certains développements chinois, mais elles créent également une forte incitation à investir dans des capacités nationales autour de Huawei.

    La montée en puissance de l’industrie de défense turque est un autre exemple de cette tendance de développement industriel, en premier lieu dans les drones, où elle s’est positionnée tôt, mais aussi dans les véhicules blindés, armes et munitions, jusqu’à susciter de l’intérêt pour son programme d’avion de chasse. Alors qu’il est resté cantonné à un statut de sous-traitant dans l’automobile, le pays développe désormais ses exportations militaires vers l’UE, répondant aux importants besoins après des décennies de désinvestissement.

    Affaiblissement de la culture productive occidentale et potentiel de la « Gen Z »

    Les États-Unis conservent des atouts exceptionnels, avec leur appareil universitaire ou encore leur indépendance énergétique. Pour autant, une part croissante du capital est orientée vers des activités dont la valorisation dépend principalement de marchés financiers hypertrophiés. Les investissements passifs, les grands indices boursiers et l’abondance de liquidités créent des mécanismes auto-entretenus, où les entreprises les mieux valorisées captent les nouveaux flux.

    Le potentiel technologique de l’IA est incontestable. Pourtant, une partie importante des investissements reste concentrée sur des usages destinés au grand public, à la perspective de revenus publicitaires ou à la croissance des plateformes numériques. Les applications susceptibles de transformer durablement l’appareil productif, dont la robotique, occupent encore une place secondaire.

    Ces failles influencent également l’allocation des compétences. Les États-Unis continuent d’attirer certains des meilleurs ingénieurs. Cependant, les jeux de connivence l’emporte souvent comme on le voit même dans l’industrie nucléaire civile, avec les « nuclear bros », ces entrepreneurs dont les connaissances en physique nucléaire ne sont souvent pas beaucoup plus poussées que celles des deux négociateurs en chef diplomatiques.

    La situation européenne apparaît plus préoccupante. Malgré la persistance de filières scientifiques de pointe, les arbitrages stratégiques relèvent de plus en plus d’une logique administrative ou politique. Le programme SCAF en est un exemple, avec ses failles indépassables, visibles dès son lancement politique. Les « Chips Acts » font l’impasse sur des chaînes de valeur associant électronique, matériaux, équipements industriels, logiciels et débouchés manufacturiers. On traite un aspect sans vision intégrée ni connaissance scientifique suffisante. Les analyses s’organisent souvent autour d’un appel à un bond en avant dans la construction européenne, de préférence de nature financier, à l’instar du rapport Draghi, davantage que sur la prospective technologique. Les déconvenues dans des secteurs clés comme les batteries, avec la faillite de Northvolt, invite désormais une approche plus progressive de substitution.

    Comme le montrent divers pays émergents, le redressement reste possible. Jamais une génération n’a eu un accès aussi large aux connaissances scientifiques et culturelles, aux communautés ouvertes ou aux contenus de formation voire de rattrapage. Malgré la crise éducative, une grande partie de la « génération Z » développe aujourd’hui, souvent en dehors des institutions, une culture technique qui la familiarise avec la conception de systèmes complexes.

    Une économie ne retrouve pas sa dynamique industrielle par l’accumulation d’initiatives politiques de dépense à vue mais en redonnant un pouvoir de décision à ceux qui comprennent les technologies, maîtrisent les chaînes de production et savent transformer une innovation en capacité productive. C’est sur ce terrain, beaucoup plus que sur celui des seules dépenses, notamment militaires, que se joue la hiérarchie des puissances mondiales et de la prospérité.

  • La mécanique financière de l’IA face aux contraintes du monde réel

    La mécanique financière de l’IA face aux contraintes du monde réel

    Cette note s’appuie sur mon étude The Global AI Race amid Asset Bubble Dynamics, que je présenterai le vendredi 15 mai 2026 au King’s College de Londres, dans le cadre du séminaire The Geopolitics of Technology, salle KING21, King’s Building. De 10h à 18h.

    La désescalade dans la guerre d’Iran a déclenché un rebond des marchés, principalement porté par les valeurs liées à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs. La vigueur de ce rebond, malgré des fragilités géopolitiques et industrielles importantes, soulève des interrogations sur la solidité du cycle actuel. Des perturbations physiques persistent, allant des tensions énergétiques à des contraintes sur des matériaux critiques, et la désescalade elle-même reste instable, dans un contexte où Donald Trump n’envisage pas une reprise des hostilités mais ne parvient pas à atteindre un accord réaliste durable. Des périodes prolongées de performance élevée, de liquidité abondante et de domination de quelques grands acteurs ont progressivement conduit les marchés à considérer les chocs comme transitoires et absorbables.

    Malgré les promesses de l’IA, la dynamique financière repose en partie sur des mécanismes de financement circulaire et sur des modèles économiques encore largement déficitaires. Le développement de la gestion passive renforce cette structure : une part importante des flux est dirigée vers les grandes capitalisations technologiques, qui à leur tour alimentent des circuits de financement internes au secteur, soutenant leurs propres revenus et leur valorisation. Cette configuration renvoie à plusieurs cadres théoriques des bulles d’actifs, notamment ceux associés à Minsky.

    Le pari global sur la capacité des modèles de langage à atteindre une intelligence de niveau humain s’inscrit parfaitement dans ce cadre financier. Parallèlement, les développements de l’IA dite physique, en particulier dans la robotique, suggèrent une trajectoire technologique et économique différente, reposant sur d’autres contraintes de production et d’investissement.

    La mécanique financière et son impact technologique

    Le rebond des actions liées à l’IA reflète un marché qui minimise les effets industriels potentiels des perturbations observées dans le Golfe. Les marchés sont rapidement revenus au récit dominant des deux dernières années : hausse des investissements dans l’IA, poursuite de l’expansion des infrastructures et demande soutenue en semi-conducteurs avancés. Nvidia, ses fournisseurs, les fabricants de mémoire et les entreprises d’infrastructure cloud ont été en tête de la reprise. Jusqu’à présent, aucune perturbation majeure et visible de la production de semi-conducteurs n’a été constatée, ce qui a renforcé les positions des investisseurs malgré l’incertitude géopolitique. L’événement a été traité comme un choc temporaire plutôt que comme une contrainte systémique.

    Les actions des semi-conducteurs restent principalement tirées par les anticipations de croissance des infrastructures d’IA. Les perspectives de résultats solides renforcent l’idée d’une demande de calcul quasi illimitée. Tant que les grandes plateformes numériques maintiennent leurs plans d’investissement et que les conditions de financement restent favorables, les marchés tendent à interpréter les chocs géopolitiques comme des obstacles temporaires plutôt que comme des inflexions structurelles.

    Le rebond actuel reflète également la confiance dans la croissance des bénéfices liés à l’IA, la poursuite des investissements des géants numériques et les flux passifs qui renforcent la concentration de l’indice autour d’un petit nombre de grandes entreprises technologiques. Les “Magnificent Seven” représentent désormais environ 30 à 45 % de la capitalisation du S&P 500 selon les configurations de 2025–2026, et la capitalisation de Nvidia a dépassé 5 000 milliards de dollars.

    Une partie de cette dynamique provient de l’interconnexion croissante des investissements liés à l’IA. En 2025, Nvidia, Alphabet, Apple, Microsoft et Amazon ont investi environ 495 à 600 milliards de dollars dans l’expansion des infrastructures des hyperscalers, avec des projections de 600 à 725 milliards pour 2026. Les relations sont directes : Microsoft a investi 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul sont exécutées sur Azure, renforçant ainsi les revenus de Microsoft et sa capacité d’investissement future. Google a investi plusieurs milliards (montants à un chiffre bas de milliards) dans Anthropic, qui a signé des engagements d’achats de services cloud estimés à 200 milliards de dollars sur cinq ans auprès de Google et Amazon. Amazon a investi 4 milliards de dollars dans Anthropic, qui propose en retour un accès fortement subventionné aux développeurs, renforçant la concentration de la demande au sein des écosystèmes cloud.

    Une partie de cette dynamique reflète la structure de plus en plus interconnectée des investissements liés à l’IA. Amazon, Microsoft, Alphabet et Meta devraient consacrer bien plus de 600 milliards de dollars aux infrastructures d’IA en 2026, certaines estimations approchant ou dépassant 700 milliards de dollars. Microsoft a investi environ 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul renforcent la demande et les revenus d’Azure. Alphabet a fortement investi dans Anthropic, avec des engagements financiers pouvant atteindre 40 milliards de dollars. Anthropic aurait également accepté de consacrer environ 200 milliards de dollars aux infrastructures Google Cloud sur cinq ans. Amazon a par ailleurs étendu son investissement dans Anthropic au-delà du montant initial de 8 milliards de dollars, tandis qu’Anthropic aurait conclu des accords d’approvisionnement cloud à long terme avec AWS dépassant 100 milliards de dollars sur une décennie.

    Les modèles de tarification à l’usage (par token) introduisent une incertitude sur la capacité de cette expansion de l’usage à se traduire en revenus durables, une fois les subventions, crédits et mécanismes de soutien stratégique réduits. Il en résulte un décalage possible entre la croissance mesurée de l’activité et la capacité réelle de monétisation.

    Cette structure crée un risque de tarification en période de normalisation : si les « subventions » des investisseurs ou crédits diminuent, les modèles de tarification à l’usage (par requête ou par token) pourraient révéler un écart entre demande apparente et capacité réelle de paiement.

    L’obsolescence constitue un facteur supplémentaire de risque. Le rythme d’évolution des semi-conducteurs est tel que les centres de données construits sur les générations actuelles de GPU peuvent perdre en efficacité pour les charges de travail les plus avancées en 1,5 à 3 ans, tout en restant utilisables pour l’inférence et des usages secondaires. Les amortissements de 3 à 5 ans prolongent ainsi artificiellement la durée de vie comptable des actifs au-delà de leur utilité économique maximale, ce qui peut masquer une sous-utilisation des infrastructures. Les structures de location hors bilan peuvent également retarder la visibilité des engagements réels.

    Par ailleurs, la concentration du capital influence directement les choix technologiques. Les modèles de langage s’intègrent naturellement dans la structure financière actuelle : ils reposent sur des infrastructures GPU, produisent des retours rapides et s’alignent avec des modèles de revenus par abonnement. L’IA physique, notamment la robotique, suit une logique différente. Elle dépend de systèmes matériels, de cycles de développement longs et de données difficilement reproductibles dans des environnements cloud.

    Cadres théoriques et dynamique des marchés

    Plusieurs cadres théoriques permettent de comprendre ces mécanismes. Le concept de réflexivité souligne comment la hausse des valorisations attire de nouveaux flux de capitaux, renforçant les conditions initiales de cette hausse. L’hypothèse d’instabilité financière de Minsky décrit comment la stabilité prolongée favorise la prise de risque. L’ exubérance irrationnelle de Shiller met en évidence le rôle des récits dans l’allocation du capital. La montée de la gestion passive amplifie ces dynamiques via des effets de momentum liés aux indices.

    La concurrence technologique entre les États-Unis et la Chine ajoute une dimension supplémentaire. Les restrictions américaines sur les GPU H100 et H200 obligent la Chine à s’appuyer sur des alternatives domestiques, avec des écarts de performance variables selon les usages, même si certains accélérateurs locaux progressent sur des cas spécifiques. Les financements publics réduisent les contraintes politiques mais n’éliminent pas les inefficiences. Les entreprises chinoises comme Alibaba et Tencent ont fortement augmenté leurs dépenses dans l’IA et le cloud, mais les contraintes matérielles entraînent un surinvestissement relatif pour une même capacité de calcul. Le résultat est un écosystème plus fragmenté, avec duplication des investissements.

    Chaînes physiques et production de semi-conducteurs

    Les marchés financiers et les systèmes physiques sous-jacents ne sont pas parfaitement alignés. Le détroit d’Ormuz reste un corridor stratégique pour l’énergie et la logistique mondiale. Il influence également des flux de matériaux industriels difficiles à substituer rapidement. La production de semi-conducteurs dépend du GNL, de l’hélium, de gaz spécialisés, du cuivre, de systèmes de refroidissement et d’une alimentation électrique stable. Plusieurs de ces intrants restent exposés à des risques maritimes dans la région du Golfe, même si les données actuelles n’indiquent pas de contrainte immédiate significative.

    L’hélium illustre clairement cette dépendance. Le Qatar est l’un des principaux exportateurs mondiaux, et toute perturbation des routes de transport peut rapidement affecter les fabricants de semi-conducteurs en Asie de l’Est. Des associations industrielles à Taïwan ont récemment exprimé des préoccupations concernant la sécurité de l’approvisionnement en GNL et en hélium. L’enjeu porte moins sur une rupture immédiate que sur la réduction progressive des marges de sécurité dans des systèmes déjà tendus.

    Les prix de marché supposent que la normalisation interviendra avant que ces contraintes ne deviennent structurelles pour la production. Cette hypothèse peut s’avérer correcte : l’industrie des semi-conducteurs a historiquement su absorber les chocs logistiques via la gestion des stocks, la diversification des fournisseurs et la coordination publique. Les marchés ne négligent pas entièrement le risque géopolitique : les prix du pétrole, du transport maritime et de l’assurance ont réagi. Mais les investisseurs, en particulier dans l’IA, attribuent encore une probabilité relativement faible à des perturbations industrielles prolongées par rapport à la dynamique actuelle des bénéfices et des investissements.

    Contraintes physiques, valorisation et fragilité

    Le cycle d’investissement dans l’IA a créé une interdépendance forte entre attentes financières et infrastructures physiques. Contrairement aux cycles logiciels précédents, l’IA de pointe exige une augmentation continue de la consommation électrique, des capacités de centres de données, de la production de semi-conducteurs et des systèmes de refroidissement. Cela expose le secteur à des contraintes physiques en plus des conditions financières. Des tensions sur les transformateurs, le cuivre et les capacités de réseau apparaissent déjà dans plusieurs régions, tandis que l’expansion des hyperscalers entre en concurrence avec les besoins énergétiques industriels et publics.

    Ces contraintes restent partiellement intégrées dans les prix de marché, encore dominés par les récits de croissance et de monétisation future. La structure des indices joue également un rôle important : les grandes entreprises de semi-conducteurs et de cloud représentent une part élevée des indices mondiaux. Lorsque leurs valorisations augmentent, les flux passifs renforcent mécaniquement leur poids, amplifiant la dynamique de marché indépendamment des risques sous-jacents. La concentration du capital devient ainsi auto-renforcée.

    La résilience financière et la résilience industrielle évoluent désormais de manière partiellement dissociée. Cela ne signifie pas que les valorisations actuelles soient nécessairement excessives ni qu’une correction soit imminente. Le cycle de l’IA génère une croissance réelle des revenus, une expansion des infrastructures et une demande accrue de puissance de calcul. Le point central est que les marchés extrapolent de plus en plus cette trajectoire comme durable, tout en supposant que les contraintes géopolitiques et industrielles resteront transitoires.

    Historiquement, les cycles technologiques forts produisent souvent des anticipations similaires. Dans les phases de forte concentration du capital, les marchés privilégient la taille et la domination au détriment de la redondance. La fragilité devient visible lorsque les contraintes persistent plus longtemps que prévu ou lorsque les conditions de financement se resserrent en même temps que les tensions opérationnelles.

    Le contexte actuel combine plusieurs éléments de ce type. La demande en semi-conducteurs reste élevée, mais les infrastructures qui la soutiennent sont de plus en plus exposées à des concentrations géopolitiques. Taïwan reste centrale pour la fabrication avancée. Les routes maritimes du Golfe demeurent importantes pour l’énergie et certains intrants industriels. Les systèmes électriques sont sous pression en raison de la demande liée à l’IA. Une grande partie de cette expansion dépend encore de conditions de financement favorables et de niveaux d’investissement élevés.

    Dans ces conditions, le rebond récent des marchés peut refléter moins une résolution des risques géopolitiques qu’une domination croissante du cadre d’investissement lié à l’IA dans les marchés mondiaux. Les investisseurs semblent encore supposer que l’importance stratégique de l’IA justifiera durablement des investissements massifs, malgré des contraintes physiques visibles et l’absence d’un modèle économique viable.

  • L’Art du non-accord : bâcler les négociations, sans réescalade

    L’Art du non-accord : bâcler les négociations, sans réescalade

    La désescalade dans la guerre d’Iran est intervenue face au coût économique insoutenable d’une poursuite des hostilités et de la crise énergétique. Cet argument reste plus que jamais valable, surtout face à la menace d’une réescalade. Pourtant, ce processus n’a pas débouché sur une phase d’accord structuré, mais sur une simple suspension du conflit, régie par des règles ambiguës. Les marchés ont interprété cette situation comme si elle équivalait déjà à une stabilisation de long terme, en supposant un niveau de résolution générale, pourtant difficile à atteindre.

    Donald Trump a tenté d’exploiter cette situation comme si elle incluait les bases d’un accord, en cherchant à accélérer le processus en conséquence. Alors que le détroit d’Ormuz pourrait être rouvert sur la base d’une entente limitée, voire implicite, cet objectif est compromis par la tentative de forcer des négociations globales sous des menaces radicales.

    Sa présentation de la position iranienne sur l’uranium enrichi s’inscrit dans cette logique : il s’agit de faire avancer le récit public avant même les négociations. Il a cherché à transformer la désescalade en un résultat politique qu’il pourrait présenter comme une victoire à son électorat, plutôt que comme une sortie d’une impasse militaire intenable. Les distorsions politiques autour d’un résultat militaire a tendance à perturber toute stabilisation à long terme.

    La question nucléaire ne se prête pas à une simplification, car elle exige des étapes explicites. Par ailleurs, Israël introduit une contrainte supplémentaire : ses objectifs territoriaux et revendications régionales sont incompatibles avec une désescalade prolongée. Cela pousse également les États-Unis à précipiter les négociations, non parce que les conditions sont réunies, mais parce que l’équilibre est précaire.

    Le récit plutôt que la négociation

    Donald Trump a décrit la position de l’Iran sur son programme nucléaire, notamment concernant l’uranium enrichi, en des termes non approuvés voire rejetés par Téhéran. Comme dans d’autres négociations, sa tactique consiste à attribuer à son interlocuteur des concessions espérées plutôt qu’obtenues, comme si le processus pouvait être accéléré en anticipant publiquement sa conclusion.

    Cette approche reflète une tentative de transformer la désescalade en un résultat politique rapide présentable comme un succès. L’objectif est moins de construire un accord détaillé et séquencé — ce qui nécessiterait du temps et une coordination technique — que de créer une perception de mouvement sur les positions fondamentales de l’Iran. Les négociations sont donc en partie influencées par des signaux politiques de victoire plutôt que par une véritable convergence.

    Cette logique est étroitement liée à une forme d’équilibrisme, où l’on suppose que la pression génère des réponses linéaires. L’hypothèse sous-jacente est que l’Iran ajusterait sa position chaque fois que les États-Unis modulent leur escalade ou leur retenue. Cela laisse la porte ouverte à des opérations ou des actions coercitives, d’autant qu’un accord nucléaire complet reste lointain et structurellement difficile à conclure. Le risque n’est donc pas tant un retour à une guerre totale qu’un cycle d’escalades épisodiques dans un cadre encore contenu et réversible.

    Une sortie de crise contrainte par sa propre logique

    La contrainte sous-jacente reste la préférence de Washington d’éviter une confrontation à grande échelle, en raison de ses coûts économiques et stratégiques. Pourtant, l’absence de résultats diplomatiques concrets est difficile à reconnaître politiquement. Cela produit une position intermédiaire : le désengagement est recherché, mais il est en permanence présenté comme un progrès, voire une victoire. Il en résulte une configuration qui ne mène ni à la stabilité ni à la reprise des hostilités, mais où la fragilité provient de la tentative de forcer un processus intrinsèquement lent.

    Le rôle d’Israël ajoute une deuxième couche structurelle d’instabilité. Ses objectifs régionaux, y compris les gains territoriaux et le contrôle militaire élargi, entrent en conflit avec la perspective d’une désescalade prolongée. Cette divergence est structurelle et de long terme, alors que le soutien populaire américain à Israël s’érode rapidement. En pratique, cela a contraint l’administration américaine à exercer une pression explicite sur Israël, le temps de préserver une fenêtre étroite pour des négociations accélérées avec l’Iran. Or, cette chronologie est déjà sous tension.

    Ormuz et la structure de l’impasse : Deux scénarios plausibles

    Le détroit d’Ormuz reste la variable centrale. Une normalisation durable nécessiterait une coordination sur les règles de passage, une forme de redevances ou de mécanisme réglementaire, ainsi qu’un cadre de cessez-le-feu élargi au-delà du détroit lui-même, y compris au Liban. Aucun de ces éléments n’est en place, en raison de la focalisation excessive sur un accord global incluant la question nucléaire.

    La séquence récente a mis en lumière un désalignement persistant. Les États-Unis ont maintenu la pression tout en espérant une normalisation fonctionnelle, tandis que l’Iran traite le détroit comme un levier de négociation. En pratique, toute réouverture durable nécessite une coordination, même en l’absence d’un accord complet.

    Les acteurs externes compliquent davantage la situation. La Chine, en particulier, a critiqué un système de redevances qui modifierait les conditions de circulation, tout en offrant un soutien matériel substantiel, probablement plus précieux que le modèle de péage. Cela exerce une pression accrue sur l’Iran pour qu’il accepte des arrangements préservant l’accès. L’équilibre repose sur un jeu de contraintes et d’opportunités, plutôt que sur un accord diplomatique formel.

    À ce stade, deux configurations restent plausibles. La première serait l’émergence d’un cadre partiel, limité dans son champ d’application mais suffisant pour organiser une coordination autour du détroit et établir des conditions minimales de normalisation. Cela offrirait à l’Iran une certaine marge de manœuvre économique, tout en laissant la question nucléaire seulement partiellement résolue. La seconde serait un conflit gelé, où aucun accord n’est conclu, mais où un statu quo géré émerge, incluant une réouverture conditionnelle du détroit et une coordination tactique continue entre les acteurs.

    De nombreuses hypothèses reposent sur des cadres de scénarios simplifiés qui sous-estiment la fragilité institutionnelle de la situation, en particulier autour des flux énergétiques. La situation actuelle doit être comprise comme une réorganisation plutôt que comme une résolution. La désescalade offre un équilibre temporaire, mais elle est de plus en plus exposée aux tentatives visant à la transformer en un succès politique rapide, sans le fondement institutionnel nécessaire pour la soutenir. Bien que la logique de la désescalade soit plus présente que jamais, l’écart entre l’accélération politique et les contraintes structurelles caractérise la fragilité de la situation actuelle.

  • Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Les marchés de l’énergie ont peu de chances de revenir pleinement à leurs standards d’avant-guerre quand un processus de désescalade s’enclenchera. Le conflit a engendré des coûts durables. En particulier, le rôle de l’Iran dans le contrôle du détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est devenu structurel du point de vue du risque sur l’approvisionnement mondial et de la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle.

    Cet article est publié en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    Les déclarations de Donald Trump sur les termes de négociations avec l’Iran ont étonné nombre d’observateurs, concernant la réalité des échanges et des canaux utilisés. Parallèlement, ses menaces d’escalade massive et d’offensives terrestres n’ont guère dessiné une stratégie crédible, compte tenu des coûts politiques et économiques considérables en jeu, d’autant que même les gouvernements européens les plus alignés sur les États-Unis ont commencé à prendre leurs distances. Malgré leur caractère confus, ces prises de position révèlent finalement l’urgence de trouver une issue à l’enlisement. En pratique, une désescalade peut intervenir même en l’absence de négociations complètes. Il importe dès lors de comprendre quelles dynamiques prévaudront sur les marchés de l’énergie une fois cette tendance confirmée.

    Téhéran a exercé un contrôle sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz pendant le conflit, en restreignant fortement ou en menaçant l’accès, mais aussi en imposant des redevances aux navires commerciaux pour le transit. Un contrôle durable du détroit se traduirait par une influence économique directe et des effets sur la formation des prix à l’échelle des marchés mondiaux de l’énergie. Cela pourrait prendre la forme de droits de passage plus ou moins négociés, d’exigences accrues en matière de surveillance, ainsi que d’arrangements reflétant les intérêts géopolitiques de Téhéran et de ses alliés.

    De tels dispositifs, explicites ou implicites, entretiendraient une prime structurelle sur les prix de l’énergie. Les droits de transit pourraient s’apparenter à des formes de réparations, générant des revenus destinés à la reconstruction des infrastructures et au soutien du régime, tout en maintenant structurellement une prime sur les prix mondiaux. Parallèlement, certaines sanctions ont été assouplies de fait, dans la mesure où le pétrole iranien continue de transiter par le détroit d’Ormuz, traduisant la réticence des États-Unis à restreindre davantage l’offre et à accentuer les chocs de prix mondiaux.

    Dynamique des prix et réactions de court terme

    Une cessation des hostilités réduirait les risques immédiats pesant sur les pétroliers autorisés par Téhéran à traverser et apaiserait les assureurs, ce qui atténuerait la prime actuellement intégrée dans les prix de l’énergie. Elle entraînerait rapidement au moins une correction partielle des flambées de prix, lesquelles se sont traduites par une hausse globale d’environ 60 %. Les indices boursiers mondiaux ont progressé et les contrats à terme sur l’énergie ont déjà reculé à la faveur de diverses informations évoquant des perspectives de désescalade.

    Cependant, un processus de désescalade ne garantit pas, à lui seul, un rétablissement immédiat des flux normaux ni de la confiance dans la sécurité des routes de transit. La reconstruction des infrastructures endommagées, la clarification des dispositifs de sécurité maritime et le rétablissement de couvertures d’assurance constituent autant de conditions préalables à un environnement de transport pleinement opérationnel. Ces processus exigent du temps et un certain degré de coordination internationale. Il faut donc s’attendre à ce que les primes de risque et les structures de coûts des marchés de l’énergie demeurent supérieures à leurs niveaux d’avant-guerre.

    La perturbation globale des marchés pétroliers n’a pas de précédent récent, et les mouvements de prix ne saurait être interprété uniquement à travers les réactions spéculatives de court terme. Les courbes de contrats à terme sur le pétrole et le gaz reflètent fréquemment cette complexité. C’est notamment le cas avec la réaction de backwardation — où les prix à échéance proche sont supérieurs à ceux à échéances plus lointaines, indiquant l’anticipation d’un relâchement des contraintes d’offre à moyen terme. Néanmoins, des primes de risque durables et des modifications structurelles de l’offre peuvent maintenir un niveau de prix de référence plus élevé.

    Un impact économique durable

    Dans le même temps, la hausse prolongée des prix de l’énergie se transmet à l’inflation. Les pressions liées à l’énergie dépassent le simple ajustement de court terme des marchés. Une inflation persistante complique les dynamiques macroéconomiques, en renforçant des effets de second tour tels que les revendications salariales et des ajustements de prix plus larges au-delà du seul secteur énergétique. En retour, des anticipations d’inflation plus élevées et des coûts énergétiques accrus se répercutent directement sur les taux d’intérêt payés sur les dettes publiques, affectant leur soutenabilité.

    Pour les pays importateurs d’énergie, les conséquences dépassent les niveaux de prix immédiats. Les perturbations affectent la structure des contrats, les décisions d’investissement dans des sources d’approvisionnement alternatives et la charge financière des ménages. L’Europe, bien que moins directement dépendante du Golfe que l’Asie pour le pétrole et le gaz liquéfié, fait face à ses propres défis en matière d’approvisionnement et de prix. Avec le recul de la capacité de production d’énergie nucléaire, la stratégie européenne tend à rebondir d’une dépendance externe vers une autre au gré des crises.

    La désescalade réduit les risques les plus aigus, mais des facteurs structurels — tels que le contrôle exercé par l’Iran sur le détroit d’Ormuz et le temps nécessaire à rétablir les infrastructures et une certaine confiance — impliquent que le marché pourrait se stabiliser sur un nouveau régime, distinct de celui d’avant-guerre. L’interaction entre sécurité, infrastructures, dynamiques inflationnistes et contraintes budgétaires façonnera les conditions financières et macroéconomiques d’une manière qu’une simple cessation des hostilités ne saurait entièrement résoudre.

    Ce texte a une finalité analytique et ne constitue pas un conseil en investissement.

  • Le Gorbatchev de l’Occident

    Le Gorbatchev de l’Occident

    Cet article est publié en partenariat avec l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

    La guerre d’Iran met en lumière un vide stratégique qui dépasse le cadre militaire. Elle illustre une incapacité à aligner les actes sur des objectifs politiques de long terme, dans de nombreux domaines: défense, commerce, finance et technologie. Le manque de vision cohérente face aux conséquences du conflit se retrouve tout autant dans la politique douanière erratique ou dans la gestion hasardeuse de la bulle de l’IA.

    Donald Trump avait développé une intuition pertinente sur les racines de la crise sociale et l’impératif de réindustrialisation, dans le sillage de la crise financière mondiale. Ses incohérences chaotiques reflètent un malaise culturel plus profond, déjà flagrant à l’époque de George W. Bush, et qui s’est depuis étendu à l’Europe. Cette paralysie systémique dépasse le cadre d’un simple échec personnel et entrave toute velleité de réorientation.

    Sur fond de crise éducative, la capacité de planification stratégique, éclairée par les sciences et les humanités, poursuit son recul, laissant place à une géopolitique de l’immédiat, une politique économique centrée sur les bulles, et une improvisation généralisée.

    Succès tactiques et vide stratégique

    L’Irak était censée faire office de cas d’école : la quête du changement de régime sans alternative viable mène au chaos régional. Pourtant, cette même logique perdure, sans stratégie cohérente pour gérer les conséquences immédiates du conflit iranien ni pour préparer l’après-guerre. L’exclusion d’une offensive terrestre était censée rassurer l’opinion américaine après le fiasco irakien. Mais le discours actuel révèle plutôt la persistance de l’héritage de l’ère Bush, malgré les tentatives contradictoires de Trump pour concilier les exigences des néoconservateurs et le rejet populaire des guerres longues.

    Cette instabilité érode le champ d’exercice de la rationalité, non seulement sur ce front, mais dans l’ensemble du système international. Les négociations menées par des magnats de l’immobilier se révèlent épisodiques et peu fiables. Pendant ce temps, la financiarisation de la politique étrangère accélère les réflexes défensifs des puissances émergentes. Les mécanismes de paiement alternatifs et les accords bilatéraux se multiplient. Ce qui était pensé comme un moyen de pression extérieure finit par saper l’architecture monétaire qui a longtemps permis de financer les déficits américains.

    L’intuition perdue sur l’industrie et le tissu social

    Les guerres révèlent aussi des limites matérielles. L’expérience ukrainienne a montré les difficultés de l’industrie américaine et européenne à soutenir des conflits prolongés, a fortiori une guerre d’usure. La production peine à suivre les besoins opérationnels. L’Europe, en particulier, reste stratégiquement dépendante, manquant à la fois de cohésion et de profondeur industrielle.

    Donald Trump a construit son ascension sur le constat de l’impasse américaine et la nécessité d’un changement systémique. Son intuition était juste : la désindustrialisation est le principal moteur de la fragmentation sociale. Le problème réside dans l’exécution. Les droits de douane, appliqués sans analyse industrielle sérieuse, aggravent les problèmes qu’ils prétendent résoudre, surtout lorsqu’ils deviennent des armes de sanction brandies au gré des humeurs politiques.

    Bulle de l’IA et distorsion financière

    Parallèlement, des flux de liquidités considérables se précipitent vers l’intelligence artificielle sans apprécier la nature faillible des technologies existantes et en reléguant des recherches prometteuses. Cet engouement spéculatif reflète une architecture financière fondée sur la planche à billets. Les modèles de financement circulaires et les investissements passifs maintiennent des valorisations souvent déconnectées de la réalité économique. L’inflation des prix des actifs fausse les signaux économiques, orientant le capital vers les opportunités numériques au détriment des systèmes de production physique, souvent sous-financés.

    Les financement circulaires et les produits d’investissement passifs sous-tendent des valorisations déconnectées des modèles économiques des entreprises. Alors que les pénuries d’artillerie révèlent la fragilité des chaînes d’approvisionnement, le capital se concentre dans les centres de données, basés sur la technologie actuelle plutôt que sur une vision prospective des progrès à venir en termes d’efficacité. Le problème réside dans le manque de coordination entre allocation financière et impératifs stratégiques. À long terme, les vagues d’investissement puis de crédit maintiennent en vie des entreprises non viables et retarde les ajustements nécessaires.

    L’Europe entre sursaut et suivisme

    Le problème est désormais plus aigu en Europe, où la surréglementation entrave la planification entrepreneuriale. Les discussions sur le réarmement militaire souffre du manque de stratégie industrielle des dernières décennies. De plus, les contraintes budgétaires limitent la marge de manœuvre de nombreux pays. Le continent risque de voir ses velléités stratégiques entravés par la crise industrielle et la déstructuration des chaînes de valeur. La question du capital humain est autant préoccupante. Avec le repli technologique, les ingénieurs et scientifiques ont tendance à être relégués par la pyramide managériale et administrative. Les tentatives visant à remplacer la main-d’œuvre qualifiée par des solutions d’IA reflètent souvent une logique de réduction des coûts à très court terme au détriment d’une véritable vision industrielle.

    Sur le plan géopolitique, un sursaut d’autonomie s’était esquissé après l’alignement complet d’Ursula von der Leyen lors des négociations commerciales de l’été dernier, et surtout depuis les revendications extravagantes de Trump sur le Groënland, masquant à peine son désir de dynamiter l’OTAN. Pourtant, derrière les discours sur l’autonomie stratégique et technologique, de nombreux Européens semblent attendre un signal de réactivation du patronage américain, au rythme des alternances électorales et des aventures militaires. Cette situation reflète une transformation profonde sur deux générations, façonnée par les crises et l’influence d’organisations douteuses proposant des conférences. Le leadership industriel et le rejet de la guerre d’Irak semblent désormais lointains.

    La guerre d’Iran constitue un test pour le modèle occidental. Actions militaires improvisées, politiques commerciales incohérentes et spéculation technologique se déroulent sans planification ni vision à long terme. Malgré la diabolisation ambiante des politiques douanières, Trump avait raison sur un point : la stabilité sociale dépend de la force industrielle. L’échec réside dans l’incapacité à transformer cette intuition en stratégie rationnelle à l’échelle étatique. Comme Gorbatchev, ses intuitions réformistes se sont heurtées à des intérêts établis, une paralysie institutionnelle et une mise en œuvre chaotique. Sans un renouveau humaniste dans la politique étrangère, l’industrie, la finance et l’éducation, l’agitation ne suffira pas à masquer la profondeur de la crise culturelle.

  • Risque d’éclatement de l’UE et résilience productive

    Risque d’éclatement de l’UE et résilience productive

    Cette analyse est publiée en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    L’administration américaine brocarde l’Union européenne pour des maux souvent réels. Cependant, la soumission économique vis-à-vis des Etats-Unis et l’importation de leur crise culturelle jouent elles-mêmes un rôle déterminant dans le décrochage de l’UE. Au vu de ce paradoxe, ces attaques sont d’autant plus déstabilisantes que les exigences de l’administration Trump (acceptées par Ursula von der Leyen) entravent simultanément l’éventualité d’un retour de l’Europe dans la course technologique. Au-delà des invectives transatlantiques, cette impasse historique rend effectivement la perspective d’un éclatement de l’UE tangible. Il convient d’en anticiper les éventuels effets, par un travail de résilience productive et intellectuelle.

    Les conditions commerciales dictées par Washington illustre, en premier lieu, l’impasse technologique liée au clivage transatlantique. La Commission von der Leyen, en échange d’un niveau général de droits de douane unilatéraux limité à 15%, met en place une politique d’accommodement vis-à-vis du secteur technologique américain sur la plupart des dossiers, à l’exception de ceux liés au contenu des réseaux sociaux. Le fait que ces concessions soient ensuite présentées sous le jour d’une politique de compétitivité n’enlève, malheureusement, pas à leurs effets de long terme.

    L’abandon de l’ambition d’autonomie technologique vient aggraver une série de paris malheureux dans ce domaine. Plus encore que le manque de débat, ces choix ont révélé une faille en matière de compétences scientifiques et industrielles. On citera comme exemples le pari démesuré sur l’hydrogène; la transition généralisée vers l’électrique dans l’automobile, sans étude d’impact face à la concurrence, avant de devoir rétropédaler; le raté dans les semi-conducteurs (avec le cher pari sur les transferts de la part d’Intel, en perte de vitesse). On pourrait y ajouter l’exportation du choc de la transition énergétique allemande, amplifiée par l’abandon, au cours de la décennie passée, des projets de diversification des importations gazières, au profit de Nord Stream I & II. Les compétences concrètes ont été supplantées par l’administratif, l’événementiel et le réglementaire.

    Nous avons imité les dérives du modèle américain, mais en omettant l’ampleur de son système de recherche, des financements pour les programmes technologiques et l’émergence des géants numériques dans ce cadre. La facette qui inspire les Européens est davantage centrée sur le type d’hypertrophie managériale qui a conduit au déclin d’une entreprise comme Boeing.

    La crise de l’industrie européenne illustre l’essoufflement d’une logique d’optimisation logistique poussée à l’extrême, aux dépends de l’innovation et du positionnement sur les nouveaux secteurs. Cela nous a permis de bénéficier de coûts très bas en Asie et en Europe centrale, tout en capitalisant sur le prestige de marques historiques. La crise énergétique et le bond technologique de la Chine, longtemps présentée comme eldorado pour les exportations européennes, ont fait dérailler ce modèle.

    Le fait que les Etats-Unis cherchent à asseoir leur effort de réindustrialisation sur la soumission commerciale de leurs vassaux s’ajoute à ces difficultés. Les pénuries d’équipements militaires sur le front ukrainien n’ont pas seulement révélé l’ampleur de l’attrition industrielle de l’UE et des USA, derrière l’enthousiasme suscité par la bulle de l’IA, au même moment. Elle a également précipité la fracture du bloc occidental, conduisant les Européens a redévelopper leurs propres capacités militaires. Pour autant, ce moment d’ébranlement politique semble peu propice à l’ancrage stratégique de long terme et à la conjuration du risque nucléaire, qui avait animé les générations précédentes. De plus, la remilitarisation se fait, en grande partie, au profit de l’industrie américaine, comme en témoignent aux yeux du grand public les commandes de F-35.

    En réalité, le niveau de désindustrialisation interroge notre interprétation de la notion même de PIB, au vu des activités qui sont désormais au cœur de l’activité des économies développées, soutenue au moyen de bulles, jusqu’à ce qu’elles éclatent. A l’heure où de nombreux pays se développent, forment des ingénieurs en nombre et les mobilisent pour leur déploiement industriel, s’impose une réflexion lucide sur la valeur de nos économies désindustrialisées, à l’ère du Powerpoint et des montagnes de financements circulaires.

    La crise de l’euro n’avait pas donné lieu à une remise en question véritable. Au contraire, lui ont succédé une politique de bulle monétaire et, autour de 2017, la croyance en un bond en avant imminent des mécanismes fédéraux. On a alors même annoncé une dynamique de réindustrialisation, alors qu’une analyse plus ancrée ne pouvait qu’indiquer une tendance inverse. C’est dans cette optique que la situation française a continuellement dérapé sur le plan financier et industriel. L’adage selon laquelle chaque crise est l’occasion de parachever une étape dans l’édification de l’UE a accompagné l’éloignement de l’horizon d’une société stable, créative et prospère.

    La perspective d’un nouveau départ pour l’Union européenne est entravée par la nature-même de son décrochage, ancré dans des évolutions culturelles, dont la dérive bureaucratique et la crise éducative sont des éléments centraux. En lieu de remède, on voit de nombreux partis et mouvements en tous genres se positionner dans un jeu de guerre culturelle, dont les termes et la théâtralité sont directement importés des médias, plateformes et organismes outre-atlantiques. Les concessions actuelles de la Commission retarderaient, dans le meilleur des cas, un virage de redressement productif de plusieurs années.

    Au-delà des invectives trumpiennes, la survie de l’UE à long terme ne peut plus être la seule hypothèse de travail, face aux chocs financiers qui s’annoncent, au décrochage productif et éducatif, ainsi qu’à l’issue de la guerre russo-ukrainienne. Les Etats et acteurs économiques doivent se préparer à la possibilité d’un bouleversement du système de coopération européen à l’horizon d’une décennie.

    Il ne s’agit pas, à ce stade, d’un jeu de prophéties sur ce qui constituerait le facteur déclenchant parmi les diverses options : de l’élection de l’Alternative für Deutschland (AfD) à la sortie de certains pays d’Europe centrale, perdant éventuellement leur statut de bénéficiaires nets du budget européen, au gré de l’intégration de l’Ukraine ; ce qui pourrait expliquer que Moscou ne s’y oppose pas.

    Il s’agit, avant tout, d’engager un travail de préparation pour éviter un éclatement désordonné. Car celui-ci aurait des conséquences redoutables pour les pays ne disposant plus, à ce moment, d’un modèle productif ni des ressources requises. Dans un scénario combinant éclatement et impréparation, la tendance qu’illustre l’accord avec le Mercosur pourrait, à l’horizon en question, entraîner des difficultés d’approvisionnement alimentaire. Une stratégie de résilience doit aborder ces risques tangibles.

    Anticiper la perspective du retour de responsabilités nationales, dans un cadre qui serait plus proche d’une union douanière intégrée et d’un mécanisme de coordination monétaire, pourrait, dans tous les cas, servir d’aiguillon à un travail de stratégie productive et de sursaut éducatif. Alors que la méconnaissance réciproque entre européens a atteint un degré préoccupant, un tel effort pourrait même nous rassembler, suivant des objectifs plus concrets de bonne entente et de stabilité.

  • Entre bulle de l’IA et pénurie militaire : une crise systémique

    Entre bulle de l’IA et pénurie militaire : une crise systémique

    La montagne financière construite sur les promesses révolutionnaires de l’IA générative est vertigineuse. Les financements circulaires entre entreprises du secteur se sont multipliés, alors que des limites structurelles apparaissent en termes de fiabilité des modèles de langage (LLM) et de leur valeur économique. De bulle en bulle, cette nouvelle fuite en avant renvoie à une désorganisation plus profonde des économies occidentales, en matière de mobilisation des capitaux et des compétences. A cet égard, les failles simultanées que présentent les soutiens de l’Ukraine dans leur capacité industrielle sont le symptôme d’une crise de système.

    L’analyse de Rémi Bourgeot, économiste et ingénieur, chercheur associé à l’IRIS.

    Alors que le monde prenait conscience du potentiel concret de l’intelligence artificielle avec ChatGPT, la faillite de la Silicon Valley Bank, début 2023, provoquait un début de crise financière. Les valeurs technologiques se voyaient fortement chahuter. On pointait alors du doigt les constructions financières hasardeuses centrées sur les fonds de capital-risque, notamment dans l’univers des cryptomonnaies, touché par une série de scandales.

    Ces scrupules allaient vite être balayés par une nouvelle phase d’euphorie financière, centrée cette fois sur l’IA, mais suivant des ressorts comparables. Nvidia émergeait alors comme la grande gagnante, avec ses cartes graphiques adaptées aux exigences du développement de réseaux de neurones géants. A l’occasion, elle verrouillait le marché avec sa plateforme propriétaire, Cuda. La notion même de ratio de valorisation semblait alors ensevelie par des perspectives de bouleversement de l’activité humaine.

    Il n’est pas choquant que la question des limites inhérentes aux modèles de langage aient été ignorées dans la première phase d’euphorie. Derrière les réactions à l’emporte pièce des apôtres comme des détracteurs absolus de l’IA, les précautions mesurées venaient plutôt de commentateurs discrets, mêlant compréhension technique des réseaux de neurones et intuition philologique (sur la puissance et les limites de la logique syntaxique que captent les LLM).

    OpenAI avait débuté en développant des modèles ouverts, à but non lucratif, et son statut est longtemps resté hybride. L’idée dominait selon laquelle les LLM atteindraient un point de rupture qualitative, grâce une explosion de leur taille et donc des capacités de calcul. La notion confuse d’AGI (intelligence artificielle générale) a alors servi d’horizon aux financements les plus démesurées.

    Dès 2024, les succès techniques d’entreprises comme Mistral en France et DeepSeek en Chine, avec des moyens incomparablement plus limités, ont pourtant commencé à semer le doute sur l’idée que le développement des LLM nécessitait les milliers de milliards de dollars dont parlait Sam Altman, chez OpenAI.

    Les entreprises qui développent les modèles d’IA fondamentaux ne présentent pas de modèle économique véritable, au-delà de l’utilisation des fonds des investisseurs pour couvrir leurs dépenses, notamment pour l’achat de puces. Mais au-delà même de la question de la stabilité financière, il faut se poser celle de l’allocation de ressources à une technologique particulière. Le pionnier Yann Le Cun n’a eu de cesse d’insister sur les limites des LLM et appelé à un effort sur d’autres types de modèles, ignorés par la masse des investisseurs. A la place, la bulle a pris une nouvelle dimension, avec des financements massifs des entreprises de semi-conducteurs, comme Nvidia, à destination de leurs propres clients, comme OpenAI.

    Cette dernière bulle interroge non seulement l’état de ce secteur mais plus généralement le mode de financement de l’économie. Il semble de plus en plus difficile aux pays développés de piloter une dynamique de développement, hors de vagues d’investissements et d’engouement institutionnel qui évoquent une forme de croyance magique ou, parfois même, d’hystérie collective.

    Pendant ce temps, la guerre d’Ukraine met en évidence les limites de l’industrie occidentale dans la production de matériels. Les capacités de production de munitions, de véhicules blindés ou de composants électroniques se sont avérés chroniquement inadaptés à une demande soutenue et prolongée. De nombreuses usines capables de fabriquer des composants critiques ont été fermées au cours des dernières décennies. Les chaînes d’approvisionnement sont limitées, souvent dépendantes de fournisseurs rares ou à l’étranger.

    Cette situation révèle un problème systémique centré sur l’insuffisance productive, au-delà de l’industrie de défense. Elle résulte d’un manque de planification stratégique, notamment dans le financement, l’approvisionnement énergétique, et la mobilisation des compétences. La relance de la production exige de restaurer des chaînes industrielles complexes et des modèles de rentabilité dans la durée. Sans cela, même des investissements massifs resteront sans effet.

    La puissance industrielle ne procède pas de bulles boursières gonflées par l’extase d’un nirvana numérique post-corporel. Elle nécessite une interaction délicate entre entreprises, institutions de recherche et agences publiques, fondée sur des stratégies longues et les compétences humaines. Derrière les ressources intellectuelles de pointe affectées aux LLM, la bulle renvoie à la faiblesse structurelle des stratégies de développement industriel, dans un contexte d’affaissement éducatif et de relégation des compétences scientifiques.

    Pour autant, au vu de la déroute symbolisée par Boeing, le pari des Etats-Unis, centré sur le redéploiement de certaines productions et la maîtrise des coûts énergétiques, montrent des débuts de succès, certes timides, jusque dans les semi-conducteurs, avec l’implantation de TSMC. Bien que les chocs financiers nuisent à la réindustrialisation de fond, le pays parvient, au final, à imposer sa domination dans le numérique.

    En ce qui concerne l’Union européenne, son retrait des enjeux technologiques et le chaos énergétique, lié à la sortie allemande du nucléaire, la place dans une situation plus précaire. Avec son positionnement comme utilisatrice dévouée des technologies américaines, elle saborde son potentiel industriel. Lors de la bulle internet de la fin des années 1990, l’Europe s’est laissée distancer pendant la phase d’ascension, a tout de même subi les effets de l’éclatement, puis abandonné l’ambition d’un rattrapage. A ce titre, la détermination qu’affiche Ursula von der Leyen, consistant à assurer à l’UE le statut de vassal numérique et militaire des Etats-Unis pour les décennies à venir, pointe l’horizon d’une baisse du niveau de vie des Européens et d’une dislocation politique.

  • Face à la vassalisation de l’Europe, sursaut ou postures ?

    Face à la vassalisation de l’Europe, sursaut ou postures ?

    Le niveau de vassalité révélé par l’accord entre Ursula von der Leyen et Donald Trump a initié une prise de conscience de l’impasse économique, technologique et politique dans laquelle se trouve l’Union européenne face aux Etats-Unis. Cette dérive supplémentaire de la présidente de la Commission ouvre une crise existentielle pour l’UE.  

    L’imposition unilatérale de droits de douane américains à la production européenne marque les esprit. En réalité leur niveau général de 15 %, relativement modéré, résulte de concessions bien plus massives consenties par la Commission européenne. L’UE s’engage à continuer à creuser ses dépendances sur un ensemble de dossiers. Pour sauver le fragile statu quo industriel de secteurs ultra-exportateurs, en Allemagne en particulier, elle compromet son avenir technologique. L’Europe renonce à toute velléité d’autonomie en matière numérique, militaire, et énergétique, dans la continuité du dernier sommet de l’OTAN. Derrière la menace de chaos, Donald Trump parvient ainsi à imposer, en plus d’un nouveau paradigme de protection douanière, unilatérale, une logique bien plus vaste de domination économique – et géopolitique – sur les pays déjà les plus alignés. 

    De nombreux politiciens européens expriment leur embarras face à la révélation au yeux du grand public de l’impasse dans laquelle s’est enfermée l’UE. L’appel de certains d’entre eux à la mise en place de contre-mesures sur le secteur numérique américain fait l’impasse sur le stade et l’ampleur réelle de la capitulation européenne. En échange de droits de douane de moitié inférieurs à la menace de 30 %, la Commission a justement donné la garantie à Donald Trump d’abandonner toute politique réelle de concurrence technologique.  

    Au vu de l’excédent commercial allemand sur les Etats-Unis, une véritable politique de rééquilibrage ciblée, par les droits de douane ou des investissements, aurait été légitime. Les Européens auraient du accepter le principe et les moyens techniques d’un tel rééquilibrage commercial, mais sans aucune compromission sur l’idée d’une vassalisation généralisée, qui engage les générations futures. Une approche sereine aurait abouti à des droits de douane (bas), sans aucune concession supplémentaire en matière de politique d’autonomie technologique, militaire et énergétique. En se focalisant exclusivement sur les intérêts immédiats des industries ultra-exportatrices et sur les injonctions américaines les plus maximalistes, la perspective irréaliste de droits de douane à 30 % dans la durée à amener Ursula von der Leyen à saborder le potentiel technologique de l’UE.  

    Ainsi, l’impasse dans laquelle s’est enfermée l’Europe s’avère plus profonde que cet accord commercial humiliant. Elle concerne le mode de gouvernance, la bureaucratisation extrême, la soumission aux groupes d’intérêt et la régurgitation d’idéologies américaines génériques par tous les courants politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par l’extrême centre. Les Etats-Unis se redressent progressivement de leur débâcle industrielle, malgré leur crise éducative et culturelle, en mobilisant leurs forces historiques. Cette capacité de rebond repose notamment sur les moyens financiers qu’ils offrent aux forces créatives et scientifiques. A l’inverse, l’Europe prend le pli de copier les aspects les plus néfastes de la gouvernance et de la culture de masse américaine, sans les qualités d’un système qui se donnent les moyens scientifiques de sa puissance. Face à la déroute industrielle, les États-Unis entament une amorce de réindustrialisation, grâce en particulier à la faiblesse des coûts énergétiques. A l’inverse, la Commission exporte le chaos de la politique énergétique allemande aux pays qui bénéficieraient encore d’une infrastructure énergétique rationnelle et, désormais, en promettant des importations massives de LNG américain à des prix prohibitifs. 

    Alors que l’affaissement de la position européenne étaient criant depuis de longs mois, les représentants d’organismes américains de Bruxelles, comme le site « Politico Europe », défendaient avec une étonnante âpreté la position de la Commission, lui prêtant même des vertus de force et d’unité. Ces négociations factices ont en fait permis d’entériner l’écrasement européen face aux intérêts des groupes américains. Au-delà de la forme et du style particulier de Donald Trump, la politique internationale des Etats-Unis est largement transpartisane. L’Inflation Reduction Act de l’administration Biden constituait déjà une vaste politique protectionniste au bénéfice de la réindustrialisation américaine. La faible connaissance des réalités européennes et mondiales parmi les gouvernements de l’UE a ouvert la voie au vide de la Commission von der Leyen, mêlant soumission sur la scène internationale et autoritarisme en interne.  

    Davantage qu’un simple outil de rééquilibrage commercial, Trump conçoit les barrières douanières comme un mode de sanctions. C’est d’ailleurs au vu de l’escalade des derniers mois avec la Chine, qui lui a tenu tête, qu’il s’est focalisé sur les pays les plus inféodés aux Etats-Unis, dans un contexte géopolitique désastreux. C’est notablement le cas sur le dossier de Gaza, sur lequel l’UE refuse de peser, prenant à la lettre les intimidations américaines. On a pu constater les limites des mesures économiques dans le cas d’un pays comme la Russie, au territoire gigantesque et autonome en termes de ressources. A l’inverse, dans le cas d’Israël, l’UE disposait de leviers évidents et immédiats, pour mettre fin à une politique d’annihilation dans son voisinage, si elle disposait d’une velléité d’autonomie et d’une conscience historique. Bien plus qu’une simple question de stratégie dans les négociations internationales, l’affaissement politique européen renvoie à une crise de civilisation. 

    Cette tribune a été initialement publié par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).