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  • Succès de la Chine dans l’IA : Diplomatie open source et culture d’ingĂ©nieur

    Succès de la Chine dans l’IA : Diplomatie open source et culture d’ingénieur

    Cette analyse est publiĂ©e en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratĂ©giques (IRIS).

    La progression de la Chine dans l’intelligence artificielle met à l’épreuve la domination américaine et le récit de son « exceptionnalisme financier », qui alimente la bulle spéculative. Elle montre ce qu’il est possible de réaliser en combinant collaboration open source, expertise technique et stratégie industrielle. Plutôt qu’un coup de génie, cette avancée s’appuie sur les compétences d’ingénieur, des investissements raisonnés et une organisation industrielle efficace. La faiblesse de la demande intérieure chinoise signifie également qu’elle intégrera de plus en plus ses modèles et les semi-conducteurs dans sa stratégie d’exportation massive.

    Dans le même temps, la Chine poursuit une ambition géopolitique. En posant en championne de l’IA open source, le pays utilise la technologie comme levier d’influence mondiale, proposant une alternative aux systèmes propriétaires fondés sur des financements insoutenables. Ce positionnement est d’autant plus notable que l’open source est en fait omniprésent dans les technologies numériques occidentales, au point d’en constituer le socle. Pourtant, de nombreux fournisseurs américains, comme le mal-nommé OpenAI, s’en sont éloignés, emportés par l’euphorie et les excès financiers.

    Les progrès actuels s’appuient sur des compétences en ingénierie partagées à l’échelle mondiale. La voie vers la compétitivité technologique reste ouverte à tout pays, y compris en Europe, à condition de soutenir une éducation scientifique ambitieuse, de donner les moyens nécessaires à ses jeunes générations et de récompenser l’innovation plutôt que l’inertie bureaucratique. Avec de la détermination, des ressources et un réalisme industriel, le rattrapage reste à portée de main.

    Course à l’innovation et stratégie open source

    Depuis le « moment DeepSeek » de l’an dernier, le paysage mondial de l’IA a connu un bouleversement bien au-delà des entreprises surcotées de la Silicon Valley. Les États-Unis conservent une avance dans les modèles d’IA de pointe, qui établissent leur standards en matière de raisonnement, de programmation et de tâches multimodales. Pourtant, l’émergence de modèles chinois comme Kimi K3 de Moonshot AI ou DeepSeek V4 a introduit une nouvelle donne, avec des performances comparables à celles des modèles américains, mais à un coût bien inférieur.

    La façon dont la Chine conteste désormais la domination américaine apparaissait inattendue il y a encore quelques années, si l’on se fiait au récit de l’exceptionnalisme américain. Pourtant, cette progression devient bien plus compréhensible en se basant sur les compétences traditionnelles en mathématiques et en ingénierie. Bien que ne disposant pas des budgets colossaux des géants mondiaux, la startup française Mistral avait d’ailleurs démontré, avant même DeepSeek, qu’il était possible de développer un modèle compétitif avec une équipe alors réduite à quelques dizaines de chercheurs de haut niveau.

    La concurrence chinoise bouleverse les équilibres économiques et financiers, au point de remettre en cause les valorisations stratosphériques des géants américains. Par ricochet, elle commence aussi à ébranler les fabricants de semi-conducteurs, notamment en Asie, qui bénéficient des flux financiers massifs en provenance des GAFAM, dépensant sans compter en puissance de calcul et en infrastructures.

    L’avantage coût prend une dimension particulièrement convaincante à l’ère des agents IA, où les actions itératives entraînent une consommation exponentielle. Les entreprises orientent de plus en plus leurs tâches vers les modèles chinois pour réduire leurs coûts. Dans la course à l’échelle de l’IA, l’accessibilité financière devient presque aussi cruciale que la performance.

    Au-delà des questions de prix, la philosophie et la stratégie politique derrière le développement de l’IA sont déterminantes. Lors de la Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai ce mois de juillet, les dirigeants et les responsables technologiques chinois ont présenté leur pays comme le champion mondial de l’IA open source. Contrairement aux États-Unis, où les modèles propriétaires dominent désormais, la Chine présente ses avancées en IA comme ouvertes, accessibles et collaboratives, en opposition aux systèmes fermés et contrôlés par les géants de la Silicon Valley.

    En proposant des outils d’IA accessibles et peu coûteux, la Chine conquiert le Sud global et bien au-delà, suivant l’idée que l’IA doit être considérée comme un bien public plutôt que comme un actif privé. Bien sûr, le diable se cache dans les détails, et il sera intéressant d’observer dans quelle mesure les entreprises et les décideurs chinois honoreront cet engagement dans le temps. Il reste frappant de constater que la Chine s’approprie officiellement une approche qui a longtemps été un pilier discret de la scène technologique occidentale, autour de Linux et au-delà. OpenAI avait d’ailleurs été lancé sur cette promesse à l’origine.

    La stratégie open source de la Chine sert trois objectifs clés. Elle ébranle la domination technologique américaine en offrant une alternative viable aux systèmes propriétaires. Elle construit une nouvelle alliance technologique, en particulier parmi les pays en développement qui manquent de ressources pour des modèles coûteux. Enfin, elle pose les bases d’un écosystème technologique parallèle, réduisant la dépendance vis-à-vis des États-Unis, avec du matériel national, des plateformes de cloud alternatives, et une influence sur les normes.

    Alors que les États-Unis misent sur des systèmes propriétaires et des contrôles à l’exportation pour maintenir leur avance, la Chine parie sur l’ouverture et l’accessibilité pour gagner en influence mondiale. La tentation pour les États-Unis de répondre par une interdiction de ces modèles risque de se retourner contre eux, en coupant leurs propres entreprises des avancées réalisées dans l’IA open source, y compris au niveau national dans une certaine mesure, et en laissant les utilisateurs nationaux à la merci de tarifications dépendant des fluctuations de la bulle.

    Les semi-conducteurs et la bataille pour la souveraineté technologique

    La révolution de l’IA ne se limite pas aux algorithmes. Elle est indissociable du matériel. Depuis 2022, les États-Unis ont progressivement interdit l’exportation vers la Chine des puces les plus avancées de NVIDIA, invoquant des raisons de sécurité nationale. Ces restrictions ont atteint leur paroxysme lorsque le département du Commerce a bloqué l’accès des ressortissants étrangers aux modèles comme Claude Fable 5 et Mythos 5, forçant leur suspension mondiale et illustrant l’impact étendu des contrôles américains à l’exportation.

    La réponse chinoise a suivi une logique stratégique. Bien que la carte graphique Ascend 910B de Huawei reste en retrait par rapport aux H200 ou même H100 de NVIDIA, elle alimente désormais des avancées notables des modèles chinois. Le principal fabricant chinois de semi-conducteurs progresse, même s’il n’a pas encore accès aux techniques de lithographie de pointe (EUV) dominées par l’entreprise néerlandaise ASML. Pour accélérer son autonomie, la Chine a investi des sommes quasi illimitées et consenti des efforts massifs au profit de son industrie des semi-conducteurs, avec pour objectif que la majorité des charges de calcul en IA fonctionnent sur des puces locales d’ici quelques années.

    Les restrictions américaines, destinées à contrer les ambitions chinoises, ont en réalité accéléré sa quête d’autosuffisance. Pendant ce temps, des entreprises américaines comme NVIDIA et AMD voient progressivement leur accès au lucratif marché chinois se réduire, comme l’a récemment reconnu Jensen Huang.

    Cette course dans les semi-conducteurs ne concerne pas seulement la compétitivité économique, mais aussi la souveraineté technologique. Les États-Unis ont compté sur leur capacité à contrôler les flux de puces avancées pour maintenir leur avance. Mais en construisant son propre écosystème, des puces aux plateformes cloud, la Chine crée un marché parallèle où son industrie technologique peut prospérer avec de moins en moins de composants américains. Cette évolution tend vers un ordre technologique mondial de plus en plus divisé, avec des implications sur les normes, les chaînes d’approvisionnement et les alliances.

    Ces stratégies rappellent celles employées par des pays européens, comme la France à l’ère gaullienne, pour rattraper les technologies américaines, jusqu’à ce qu’un changement culturel profond permette aux dépendances critiques de proliférer, aboutissant à l’impasse industrielle actuelle.

    De l’IA au nouveau paysage militaro-industriel

    La compétition dans les domaines de l’IA et des semi-conducteurs concerne de plus en plus la sphère militaire. Cela se manifeste dans l’essor de la guerre asymétrique, où des pays comme l’Iran ont montré comment des systèmes bon marché et produits en masse peuvent efficacement défier la supériorité militaire américaine et israélienne.

    La Chine, elle aussi, tire parti de ses avancées technologiques à des fins militaires. Sa stratégie veille à ce que les percées en IA et en semi-conducteurs profitent à ses capacités de défense. Les missiles hypersoniques, les drones autonomes et les outils de cyberguerre pilotés par l’IA en sont des exemples, illustrant comment la Chine combine technologies commerciales et militaires. Cela constitue un avantage clé dans la nouvelle confrontation par blocs, où la capacité à déployer et à étendre rapidement des systèmes avancés peut déterminer l’équilibre des puissances.

    Des décennies de désindustrialisation ont laissé les États-Unis et l’Europe dépendants des chaînes d’approvisionnement mondiales pour les technologies critiques, des terres rares aux semi-conducteurs avancés. Aux États-Unis, et dans une moindre mesure en Europe, les « Chips Acts » tentent de reconstruire une capacité de production nationale. Pourtant, pour l’instant, TSMC à Taïwan reste le maillon central de la chaîne d’approvisionnement mondiale en puces, rendant les clients vulnérables aux perturbations. Pendant ce temps, la capacité croissante de la Chine à produire son propre matériel, même si elle accuse encore un retard sur certains modèles américains les plus récents, lui confère un degré de résilience que les États-Unis ne possèdent pas actuellement.

    La démocratisation des technologies militaires, portée par les progrès en IA, drones et missiles, signifie qu’un nombre croissant de pays peuvent défier les superpuissances militaires traditionnelles.

    L’avenir de la diplomatie technologique

    Alors que la compétition en matière d’IA et de semi-conducteurs s’intensifie, le Sud global émerge comme un front politique crucial. La Conférence mondiale sur l’IA à Shanghai n’a pas seulement servi de vitrine à la puissance technologique chinoise, mais aussi de scène pour sa diplomatie technologique. En se positionnant comme leader de l’IA open source, la Chine séduit les pays en développement, avides d’alternatives accessibles et abordables aux systèmes occidentaux.

    Pour beaucoup, le choix entre des modèles américains coûteux et propriétaires et des alternatives chinoises open source et moins chères ne se pose pas. Les startups africaines et sud-asiatiques, par exemple, adoptent de plus en plus les modèles chinois d’IA pour des applications dans l’agriculture, la santé et la finance, où le coût et l’accessibilité sont essentiels. En offrant formation, financement et soutien infrastructurel, la Chine cultive un réseau de partenaires qui redessine progressivement le paysage technologique mondial.

    La puissance internationale se jouera en grande partie sur la maîtrise de l’IA, des semi-conducteurs, de la robotique et de la production industrielle. L’Europe, en particulier, doit retrouver la culture d’ingénieur qui a porté son succès industriel d’après-guerre, avant que la bureaucratisation, les politiques industrielles manquant d’intuition scientifique, et l’importation de la crise culturelle américaine (sans ses programmes scientifiques d’excellence ni ses financements) ne l’en éloignent.

    La puissance se construit aussi par la capacité des pays à proposer le récit le plus convaincant pour l’ordre technologique mondial, en dehors des tendances financières insoutenables. Le pari chinois sur l’open source en est un signal clair. Dans un ordre multipolaire, la capacité à offrir des solutions technologiques accessibles, innovantes et inclusives sera essentielle.

  • Derrière la dĂ©faite des États-Unis face Ă  l’Iran, une crise du système productif

    Derrière la dĂ©faite des États-Unis face Ă  l’Iran, une crise du système productif

    Cette analyse est publiĂ©e simultanĂ©ment par l’Institut des relations internationales et stratĂ©giques (IRIS).

    L’issue de la guerre israĂ©lo-amĂ©ricaine contre l’Iran rĂ©vèle une Ă©volution profonde des rapports de puissance, centrĂ©e sur la capacitĂ© industrielle et un nouveau cadre d’innovation. La supĂ©rioritĂ© dĂ©pend moins des systèmes les plus avancĂ©s et du PIB que de l’organisation industrielle. Celle-ci doit suivre une logique modulaire. Il s’agit de concevoir, moderniser et produire en intĂ©grant rapidement des composants d’origines diverses, et de remplacer sa production Ă  un rythme soutenu, au profit d’une stratĂ©gie dissuasive.

    Au-delà du fiasco stratégique américain, ce n’est pas tant la prouesse militaro-industrielle de l’Iran qui interpelle, malgré l’état de son économie, que la difficulté des États-Unis à embrasser cette nouvelle donne industrielle mondiale. Les économies occidentales peinent à transformer leur base scientifique historique en capacité productive. Les pénuries chroniques d’armement n’en sont qu’un aspect révélateur. La concentration des ressources, dans le cadre de bulles financières comme celle de l’IA ou dans l’immobilier, y contribue, avec la relégation de compétences clés. Malgré la crise éducative, la génération Z serait capable, contre les clichés, d’engager un redressement rapide.

    Capacité industrielle et densité d’ingénieurs

    Les pays émergents, dans leur diversité, reposent de plus en plus sur les compétences classiques d’ingénieurs et de techniciens, polyvalents et formés en grand nombre. De nombreux pays, à l’instar de la Chine, poursuivent une montée en puissance industrielle sur cette base, qui se reflète dans les politiques économiques. Cette évolution se traduit sur le plan militaire, autant en Iran que sur le front russo-ukrainien.

    Ces conflits rĂ©cents montrent une inflexion cruciale. Les drones de types très divers, les missiles balistiques, et les systèmes de guerre Ă©lectronique modifient l’Ă©conomie de la guerre. La capacitĂ© Ă  produire une grande quantitĂ© de dispositifs relativement simples devient plus dĂ©terminante que la possession d’un nombre limitĂ© de systèmes extrĂŞmement sophistiquĂ©s.

    L’intĂ©rĂŞt des drones Chahed iraniens rĂ©side moins dans une rupture technologique que dans leur architecture industrielle. Les choix de conception privilĂ©gient des composants disponibles, une Ă©lectronique standardisĂ©e, une fabrication simple, des coĂ»ts rĂ©duits et une adaptation permanente aux contraintes opĂ©rationnelles. Les missiles balistiques rĂ©pondent Ă  la mĂŞme logique d’amĂ©lioration incrĂ©mentale. Cette approche Ă©voque celle qui a Ă©mergĂ© dans le conflit russo-ukrainien. Les innovations ne proviennent pas uniquement des bureaux d’Ă©tudes mais aussi des chaĂ®nes de production, du terrain et de la capacitĂ© Ă  modifier rapidement un système. Ce dĂ©fi force dĂ©jĂ  les Etats-Unis Ă  tenter une nouvelle approche de production de drones et missiles, massive et moins onĂ©reuse.

    Derrière la fantaisie d’un remplacement des ingĂ©nieurs et informaticiens par l’IA, cette Ă©volution place les compĂ©tences des jeunes gĂ©nĂ©rations au centre de la course. L’innovation repose sur un nombre très important d’ingĂ©nieurs, de techniciens et de geeks en tous genres, capables de rĂ©soudre des problèmes nouveaux. Les pays Ă©mergents, notamment la Chine, mais aussi la Russie et l’Iran, forment aujourd’hui proportionnellement davantage de profils scientifiques que la plupart des pays occidentaux. Alors que l’attention reste concentrĂ©e sur les entreprises les plus (sur)valorisĂ©es, la diffĂ©rence se joue davantage dans la profondeur du tissu technique.

    Cela influence Ă©galement les processus de dĂ©cision. Lorsqu’une organisation est largement composĂ©e d’individus dotĂ©s d’une comprĂ©hension scientifique, les arbitrages reposent plus naturellement sur les les rĂ©alitĂ©s technologiques que sur le politico-administratif. C’est le paradoxe de la montĂ©e en puissance de pays centralisĂ©s mais efficaces, comme ce fut le cas de la France sous l’ère gaullienne.

    L’Iran prĂ©sente de nombreuses faiblesses structurelles. Avant mĂŞme leur l’accroissement de leur poids pendant la guerre, les Gardiens de la rĂ©volution exerçaient une influence Ă©conomique considĂ©rable, avec une captation des ressources et, naturellement, une focalisation militaire, souvent au dĂ©triment du dĂ©veloppement civil. En revanche, son industrie militaire est adaptĂ©e aux exigences d’une Ă©conomie de guerre oĂą la planification industrielle, la dĂ©centralisation d’une partie des capacitĂ©s de production et la rĂ©silience des organisations constituent des prioritĂ©s.

    La modularité redéfinit la souveraineté industrielle

    L’organisation des chaĂ®nes de valeur a Ă©voluĂ©. Les systèmes reposent sur des architectures de plus en plus modulaires, composĂ©es de sous-ensembles Ă©lectroniques, de logiciels embarquĂ©s, de capteurs, de batteries ou de composants radiofrĂ©quences qui circulent au sein de chaĂ®nes d’approvisionnement internationales. Dans plusieurs de ces segments, l’industrie chinoise occupe dĂ©sormais une position centrale, abaissant les barrières d’entrĂ©e pour de très nombreux pays. DĂ©velopper un système suppose moins qu’auparavant de maĂ®triser l’ensemble des procĂ©dĂ©s industriels nĂ©cessaires dès le dĂ©part. L’avantage rĂ©side souvent dans la capacitĂ© Ă  intĂ©grer des composants, Ă  organiser une production capable d’Ă©voluer au rythme des besoins et de poursuivre une stratĂ©gie de substitution Ă  des fins d’autonomie.

    L’Iran a largement construit son appareil industriel militaire sur cette logique. L’intĂ©gration aux chaĂ®nes d’approvisionnement chinoises lui a permis d’accĂ©der Ă  une Ă©lectronique abondante et peu coĂ»teuse, tandis que la modularitĂ© des systèmes facilite leur amĂ©lioration continue. Les sanctions ont forcĂ© cette capacitĂ© d’adaptation Ă  modifier une architecture ou Ă  dĂ©velopper localement certains composants.

    Cette ouverture ne rĂ©duit pas l’importance de la souverainetĂ© industrielle. Au contraire, la compĂ©tition porte dĂ©sormais sur la maĂ®trise des dĂ©pendances critiques. Il s’agit d’identifier les maillons dont la perte suffirait Ă  interrompre sa capacitĂ© de production et concentrer ses efforts sur ceux-ci. La rĂ©silience industrielle repose moins sur une autonomie absolue que sur la capacitĂ© Ă  continuer de produire malgrĂ© les sanctions, les ruptures logistiques ou les destructions d’infrastructures. De plus, la notion de guerre Ă©conomique dĂ©veloppĂ©e par les Etats-Unis est dĂ©sormais reprise en miroir autant par l’Iran, avec le dĂ©troit d’Ormuz, que la Chine, avec les terres rares.

    L’avance industrielle chinoise rĂ©sulte d’une intĂ©gration progressive de chaĂ®nes de valeur. Les batteries, l’automobile Ă©lectrique, l’Ă©lectronique, les terres rares, ou la robotique illustrent cette stratĂ©gie. Les restrictions amĂ©ricaines sur les semi-conducteurs illustrent la dynamique. Elles ralentissent temporairement certains dĂ©veloppements chinois, mais elles crĂ©ent Ă©galement une forte incitation Ă  investir dans des capacitĂ©s nationales autour de Huawei.

    La montée en puissance de l’industrie de défense turque est un autre exemple de cette tendance de développement industriel, en premier lieu dans les drones, où elle s’est positionnée tôt, mais aussi dans les véhicules blindés, armes et munitions, jusqu’à susciter de l’intérêt pour son programme d’avion de chasse. Alors qu’il est resté cantonné à un statut de sous-traitant dans l’automobile, le pays développe désormais ses exportations militaires vers l’UE, répondant aux importants besoins après des décennies de désinvestissement.

    Affaiblissement de la culture productive occidentale et potentiel de la « Gen Z Â»

    Les États-Unis conservent des atouts exceptionnels, avec leur appareil universitaire ou encore leur indĂ©pendance Ă©nergĂ©tique. Pour autant, une part croissante du capital est orientĂ©e vers des activitĂ©s dont la valorisation dĂ©pend principalement de marchĂ©s financiers hypertrophiĂ©s. Les investissements passifs, les grands indices boursiers et l’abondance de liquiditĂ©s crĂ©ent des mĂ©canismes auto-entretenus, oĂą les entreprises les mieux valorisĂ©es captent les nouveaux flux.

    Le potentiel technologique de l’IA est incontestable. Pourtant, une partie importante des investissements reste concentrĂ©e sur des usages destinĂ©s au grand public, Ă  la perspective de revenus publicitaires ou Ă  la croissance des plateformes numĂ©riques. Les applications susceptibles de transformer durablement l’appareil productif, dont la robotique, occupent encore une place secondaire.

    Ces failles influencent Ă©galement l’allocation des compĂ©tences. Les États-Unis continuent d’attirer certains des meilleurs ingĂ©nieurs. Cependant, les jeux de connivence l’emporte souvent comme on le voit mĂŞme dans l’industrie nuclĂ©aire civile, avec les « nuclear bros Â», ces entrepreneurs dont les connaissances en physique nuclĂ©aire ne sont souvent pas beaucoup plus poussĂ©es que celles des deux nĂ©gociateurs en chef diplomatiques.

    La situation europĂ©enne apparaĂ®t plus prĂ©occupante. MalgrĂ© la persistance de filières scientifiques de pointe, les arbitrages stratĂ©giques relèvent de plus en plus d’une logique administrative ou politique. Le programme SCAF en est un exemple, avec ses failles indĂ©passables, visibles dès son lancement politique. Les « Chips Acts Â» font l’impasse sur des chaĂ®nes de valeur associant Ă©lectronique, matĂ©riaux, Ă©quipements industriels, logiciels et dĂ©bouchĂ©s manufacturiers. On traite un aspect sans vision intĂ©grĂ©e ni connaissance scientifique suffisante. Les analyses s’organisent souvent autour d’un appel Ă  un bond en avant dans la construction europĂ©enne, de prĂ©fĂ©rence de nature financier, Ă  l’instar du rapport Draghi, davantage que sur la prospective technologique. Les dĂ©convenues dans des secteurs clĂ©s comme les batteries, avec la faillite de Northvolt, invite dĂ©sormais une approche plus progressive de substitution.

    Comme le montrent divers pays Ă©mergents, le redressement reste possible. Jamais une gĂ©nĂ©ration n’a eu un accès aussi large aux connaissances scientifiques et culturelles, aux communautĂ©s ouvertes ou aux contenus de formation voire de rattrapage. MalgrĂ© la crise Ă©ducative, une grande partie de la « gĂ©nĂ©ration Z Â» dĂ©veloppe aujourd’hui, souvent en dehors des institutions, une culture technique qui la familiarise avec la conception de systèmes complexes.

    Une Ă©conomie ne retrouve pas sa dynamique industrielle par l’accumulation d’initiatives politiques de dĂ©pense Ă  vue mais en redonnant un pouvoir de dĂ©cision Ă  ceux qui comprennent les technologies, maĂ®trisent les chaĂ®nes de production et savent transformer une innovation en capacitĂ© productive. C’est sur ce terrain, beaucoup plus que sur celui des seules dĂ©penses, notamment militaires, que se joue la hiĂ©rarchie des puissances mondiales et de la prospĂ©ritĂ©.

  • La mĂ©canique financière de l’IA face aux contraintes du monde rĂ©el

    La mécanique financière de l’IA face aux contraintes du monde réel

    Cette note s’appuie sur mon étude The Global AI Race amid Asset Bubble Dynamics, que je présenterai le vendredi 15 mai 2026 au King’s College de Londres, dans le cadre du séminaire The Geopolitics of Technology, salle KING21, King’s Building. De 10h à 18h.

    La dĂ©sescalade dans la guerre d’Iran a dĂ©clenchĂ© un rebond des marchĂ©s, principalement portĂ© par les valeurs liĂ©es Ă  l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs. La vigueur de ce rebond, malgrĂ© des fragilitĂ©s gĂ©opolitiques et industrielles importantes, soulève des interrogations sur la soliditĂ© du cycle actuel. Des perturbations physiques persistent, allant des tensions Ă©nergĂ©tiques Ă  des contraintes sur des matĂ©riaux critiques, et la dĂ©sescalade elle-mĂŞme reste instable, dans un contexte oĂą Donald Trump n’envisage pas une reprise des hostilitĂ©s mais ne parvient pas Ă  atteindre un accord rĂ©aliste durable. Des pĂ©riodes prolongĂ©es de performance Ă©levĂ©e, de liquiditĂ© abondante et de domination de quelques grands acteurs ont progressivement conduit les marchĂ©s Ă  considĂ©rer les chocs comme transitoires et absorbables.

    Malgré les promesses de l’IA, la dynamique financière repose en partie sur des mécanismes de financement circulaire et sur des modèles économiques encore largement déficitaires. Le développement de la gestion passive renforce cette structure : une part importante des flux est dirigée vers les grandes capitalisations technologiques, qui à leur tour alimentent des circuits de financement internes au secteur, soutenant leurs propres revenus et leur valorisation. Cette configuration renvoie à plusieurs cadres théoriques des bulles d’actifs, notamment ceux associés à Minsky.

    Le pari global sur la capacité des modèles de langage à atteindre une intelligence de niveau humain s’inscrit parfaitement dans ce cadre financier. Parallèlement, les développements de l’IA dite physique, en particulier dans la robotique, suggèrent une trajectoire technologique et économique différente, reposant sur d’autres contraintes de production et d’investissement.

    La mécanique financière et son impact technologique

    Le rebond des actions liées à l’IA reflète un marché qui minimise les effets industriels potentiels des perturbations observées dans le Golfe. Les marchés sont rapidement revenus au récit dominant des deux dernières années : hausse des investissements dans l’IA, poursuite de l’expansion des infrastructures et demande soutenue en semi-conducteurs avancés. Nvidia, ses fournisseurs, les fabricants de mémoire et les entreprises d’infrastructure cloud ont été en tête de la reprise. Jusqu’à présent, aucune perturbation majeure et visible de la production de semi-conducteurs n’a été constatée, ce qui a renforcé les positions des investisseurs malgré l’incertitude géopolitique. L’événement a été traité comme un choc temporaire plutôt que comme une contrainte systémique.

    Les actions des semi-conducteurs restent principalement tirées par les anticipations de croissance des infrastructures d’IA. Les perspectives de résultats solides renforcent l’idée d’une demande de calcul quasi illimitée. Tant que les grandes plateformes numériques maintiennent leurs plans d’investissement et que les conditions de financement restent favorables, les marchés tendent à interpréter les chocs géopolitiques comme des obstacles temporaires plutôt que comme des inflexions structurelles.

    Le rebond actuel reflète également la confiance dans la croissance des bénéfices liés à l’IA, la poursuite des investissements des géants numériques et les flux passifs qui renforcent la concentration de l’indice autour d’un petit nombre de grandes entreprises technologiques. Les “Magnificent Seven” représentent désormais environ 30 à 45 % de la capitalisation du S&P 500 selon les configurations de 2025–2026, et la capitalisation de Nvidia a dépassé 5 000 milliards de dollars.

    Une partie de cette dynamique provient de l’interconnexion croissante des investissements liés à l’IA. En 2025, Nvidia, Alphabet, Apple, Microsoft et Amazon ont investi environ 495 à 600 milliards de dollars dans l’expansion des infrastructures des hyperscalers, avec des projections de 600 à 725 milliards pour 2026. Les relations sont directes : Microsoft a investi 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul sont exécutées sur Azure, renforçant ainsi les revenus de Microsoft et sa capacité d’investissement future. Google a investi plusieurs milliards (montants à un chiffre bas de milliards) dans Anthropic, qui a signé des engagements d’achats de services cloud estimés à 200 milliards de dollars sur cinq ans auprès de Google et Amazon. Amazon a investi 4 milliards de dollars dans Anthropic, qui propose en retour un accès fortement subventionné aux développeurs, renforçant la concentration de la demande au sein des écosystèmes cloud.

    Une partie de cette dynamique reflète la structure de plus en plus interconnectée des investissements liés à l’IA. Amazon, Microsoft, Alphabet et Meta devraient consacrer bien plus de 600 milliards de dollars aux infrastructures d’IA en 2026, certaines estimations approchant ou dépassant 700 milliards de dollars. Microsoft a investi environ 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul renforcent la demande et les revenus d’Azure. Alphabet a fortement investi dans Anthropic, avec des engagements financiers pouvant atteindre 40 milliards de dollars. Anthropic aurait également accepté de consacrer environ 200 milliards de dollars aux infrastructures Google Cloud sur cinq ans. Amazon a par ailleurs étendu son investissement dans Anthropic au-delà du montant initial de 8 milliards de dollars, tandis qu’Anthropic aurait conclu des accords d’approvisionnement cloud à long terme avec AWS dépassant 100 milliards de dollars sur une décennie.

    Les modèles de tarification à l’usage (par token) introduisent une incertitude sur la capacité de cette expansion de l’usage à se traduire en revenus durables, une fois les subventions, crédits et mécanismes de soutien stratégique réduits. Il en résulte un décalage possible entre la croissance mesurée de l’activité et la capacité réelle de monétisation.

    Cette structure crée un risque de tarification en période de normalisation : si les « subventions » des investisseurs ou crédits diminuent, les modèles de tarification à l’usage (par requête ou par token) pourraient révéler un écart entre demande apparente et capacité réelle de paiement.

    L’obsolescence constitue un facteur supplémentaire de risque. Le rythme d’évolution des semi-conducteurs est tel que les centres de données construits sur les générations actuelles de GPU peuvent perdre en efficacité pour les charges de travail les plus avancées en 1,5 à 3 ans, tout en restant utilisables pour l’inférence et des usages secondaires. Les amortissements de 3 à 5 ans prolongent ainsi artificiellement la durée de vie comptable des actifs au-delà de leur utilité économique maximale, ce qui peut masquer une sous-utilisation des infrastructures. Les structures de location hors bilan peuvent également retarder la visibilité des engagements réels.

    Par ailleurs, la concentration du capital influence directement les choix technologiques. Les modèles de langage s’intègrent naturellement dans la structure financière actuelle : ils reposent sur des infrastructures GPU, produisent des retours rapides et s’alignent avec des modèles de revenus par abonnement. L’IA physique, notamment la robotique, suit une logique différente. Elle dépend de systèmes matériels, de cycles de développement longs et de données difficilement reproductibles dans des environnements cloud.

    Cadres théoriques et dynamique des marchés

    Plusieurs cadres théoriques permettent de comprendre ces mécanismes. Le concept de réflexivité souligne comment la hausse des valorisations attire de nouveaux flux de capitaux, renforçant les conditions initiales de cette hausse. L’hypothèse d’instabilité financière de Minsky décrit comment la stabilité prolongée favorise la prise de risque. L’ exubérance irrationnelle de Shiller met en évidence le rôle des récits dans l’allocation du capital. La montée de la gestion passive amplifie ces dynamiques via des effets de momentum liés aux indices.

    La concurrence technologique entre les États-Unis et la Chine ajoute une dimension supplémentaire. Les restrictions américaines sur les GPU H100 et H200 obligent la Chine à s’appuyer sur des alternatives domestiques, avec des écarts de performance variables selon les usages, même si certains accélérateurs locaux progressent sur des cas spécifiques. Les financements publics réduisent les contraintes politiques mais n’éliminent pas les inefficiences. Les entreprises chinoises comme Alibaba et Tencent ont fortement augmenté leurs dépenses dans l’IA et le cloud, mais les contraintes matérielles entraînent un surinvestissement relatif pour une même capacité de calcul. Le résultat est un écosystème plus fragmenté, avec duplication des investissements.

    Chaînes physiques et production de semi-conducteurs

    Les marchés financiers et les systèmes physiques sous-jacents ne sont pas parfaitement alignés. Le détroit d’Ormuz reste un corridor stratégique pour l’énergie et la logistique mondiale. Il influence également des flux de matériaux industriels difficiles à substituer rapidement. La production de semi-conducteurs dépend du GNL, de l’hélium, de gaz spécialisés, du cuivre, de systèmes de refroidissement et d’une alimentation électrique stable. Plusieurs de ces intrants restent exposés à des risques maritimes dans la région du Golfe, même si les données actuelles n’indiquent pas de contrainte immédiate significative.

    L’hélium illustre clairement cette dépendance. Le Qatar est l’un des principaux exportateurs mondiaux, et toute perturbation des routes de transport peut rapidement affecter les fabricants de semi-conducteurs en Asie de l’Est. Des associations industrielles à Taïwan ont récemment exprimé des préoccupations concernant la sécurité de l’approvisionnement en GNL et en hélium. L’enjeu porte moins sur une rupture immédiate que sur la réduction progressive des marges de sécurité dans des systèmes déjà tendus.

    Les prix de marché supposent que la normalisation interviendra avant que ces contraintes ne deviennent structurelles pour la production. Cette hypothèse peut s’avérer correcte : l’industrie des semi-conducteurs a historiquement su absorber les chocs logistiques via la gestion des stocks, la diversification des fournisseurs et la coordination publique. Les marchés ne négligent pas entièrement le risque géopolitique : les prix du pétrole, du transport maritime et de l’assurance ont réagi. Mais les investisseurs, en particulier dans l’IA, attribuent encore une probabilité relativement faible à des perturbations industrielles prolongées par rapport à la dynamique actuelle des bénéfices et des investissements.

    Contraintes physiques, valorisation et fragilité

    Le cycle d’investissement dans l’IA a créé une interdépendance forte entre attentes financières et infrastructures physiques. Contrairement aux cycles logiciels précédents, l’IA de pointe exige une augmentation continue de la consommation électrique, des capacités de centres de données, de la production de semi-conducteurs et des systèmes de refroidissement. Cela expose le secteur à des contraintes physiques en plus des conditions financières. Des tensions sur les transformateurs, le cuivre et les capacités de réseau apparaissent déjà dans plusieurs régions, tandis que l’expansion des hyperscalers entre en concurrence avec les besoins énergétiques industriels et publics.

    Ces contraintes restent partiellement intégrées dans les prix de marché, encore dominés par les récits de croissance et de monétisation future. La structure des indices joue également un rôle important : les grandes entreprises de semi-conducteurs et de cloud représentent une part élevée des indices mondiaux. Lorsque leurs valorisations augmentent, les flux passifs renforcent mécaniquement leur poids, amplifiant la dynamique de marché indépendamment des risques sous-jacents. La concentration du capital devient ainsi auto-renforcée.

    La résilience financière et la résilience industrielle évoluent désormais de manière partiellement dissociée. Cela ne signifie pas que les valorisations actuelles soient nécessairement excessives ni qu’une correction soit imminente. Le cycle de l’IA génère une croissance réelle des revenus, une expansion des infrastructures et une demande accrue de puissance de calcul. Le point central est que les marchés extrapolent de plus en plus cette trajectoire comme durable, tout en supposant que les contraintes géopolitiques et industrielles resteront transitoires.

    Historiquement, les cycles technologiques forts produisent souvent des anticipations similaires. Dans les phases de forte concentration du capital, les marchés privilégient la taille et la domination au détriment de la redondance. La fragilité devient visible lorsque les contraintes persistent plus longtemps que prévu ou lorsque les conditions de financement se resserrent en même temps que les tensions opérationnelles.

    Le contexte actuel combine plusieurs éléments de ce type. La demande en semi-conducteurs reste élevée, mais les infrastructures qui la soutiennent sont de plus en plus exposées à des concentrations géopolitiques. Taïwan reste centrale pour la fabrication avancée. Les routes maritimes du Golfe demeurent importantes pour l’énergie et certains intrants industriels. Les systèmes électriques sont sous pression en raison de la demande liée à l’IA. Une grande partie de cette expansion dépend encore de conditions de financement favorables et de niveaux d’investissement élevés.

    Dans ces conditions, le rebond récent des marchés peut refléter moins une résolution des risques géopolitiques qu’une domination croissante du cadre d’investissement lié à l’IA dans les marchés mondiaux. Les investisseurs semblent encore supposer que l’importance stratégique de l’IA justifiera durablement des investissements massifs, malgré des contraintes physiques visibles et l’absence d’un modèle économique viable.

  • L’Art du non-accord : bâcler les nĂ©gociations, sans rĂ©escalade

    L’Art du non-accord : bâcler les négociations, sans réescalade

    La désescalade dans la guerre d’Iran est intervenue face au coût économique insoutenable d’une poursuite des hostilités et de la crise énergétique. Cet argument reste plus que jamais valable, surtout face à la menace d’une réescalade. Pourtant, ce processus n’a pas débouché sur une phase d’accord structuré, mais sur une simple suspension du conflit, régie par des règles ambiguës. Les marchés ont interprété cette situation comme si elle équivalait déjà à une stabilisation de long terme, en supposant un niveau de résolution générale, pourtant difficile à atteindre.

    Donald Trump a tenté d’exploiter cette situation comme si elle incluait les bases d’un accord, en cherchant à accélérer le processus en conséquence. Alors que le détroit d’Ormuz pourrait être rouvert sur la base d’une entente limitée, voire implicite, cet objectif est compromis par la tentative de forcer des négociations globales sous des menaces radicales.

    Sa présentation de la position iranienne sur l’uranium enrichi s’inscrit dans cette logique : il s’agit de faire avancer le récit public avant même les négociations. Il a cherché à transformer la désescalade en un résultat politique qu’il pourrait présenter comme une victoire à son électorat, plutôt que comme une sortie d’une impasse militaire intenable. Les distorsions politiques autour d’un résultat militaire a tendance à perturber toute stabilisation à long terme.

    La question nucléaire ne se prête pas à une simplification, car elle exige des étapes explicites. Par ailleurs, Israël introduit une contrainte supplémentaire : ses objectifs territoriaux et revendications régionales sont incompatibles avec une désescalade prolongée. Cela pousse également les États-Unis à précipiter les négociations, non parce que les conditions sont réunies, mais parce que l’équilibre est précaire.

    Le récit plutôt que la négociation

    Donald Trump a décrit la position de l’Iran sur son programme nucléaire, notamment concernant l’uranium enrichi, en des termes non approuvés voire rejetés par Téhéran. Comme dans d’autres négociations, sa tactique consiste à attribuer à son interlocuteur des concessions espérées plutôt qu’obtenues, comme si le processus pouvait être accéléré en anticipant publiquement sa conclusion.

    Cette approche reflète une tentative de transformer la désescalade en un résultat politique rapide présentable comme un succès. L’objectif est moins de construire un accord détaillé et séquencé — ce qui nécessiterait du temps et une coordination technique — que de créer une perception de mouvement sur les positions fondamentales de l’Iran. Les négociations sont donc en partie influencées par des signaux politiques de victoire plutôt que par une véritable convergence.

    Cette logique est étroitement liée à une forme d’équilibrisme, où l’on suppose que la pression génère des réponses linéaires. L’hypothèse sous-jacente est que l’Iran ajusterait sa position chaque fois que les États-Unis modulent leur escalade ou leur retenue. Cela laisse la porte ouverte à des opérations ou des actions coercitives, d’autant qu’un accord nucléaire complet reste lointain et structurellement difficile à conclure. Le risque n’est donc pas tant un retour à une guerre totale qu’un cycle d’escalades épisodiques dans un cadre encore contenu et réversible.

    Une sortie de crise contrainte par sa propre logique

    La contrainte sous-jacente reste la préférence de Washington d’éviter une confrontation à grande échelle, en raison de ses coûts économiques et stratégiques. Pourtant, l’absence de résultats diplomatiques concrets est difficile à reconnaître politiquement. Cela produit une position intermédiaire : le désengagement est recherché, mais il est en permanence présenté comme un progrès, voire une victoire. Il en résulte une configuration qui ne mène ni à la stabilité ni à la reprise des hostilités, mais où la fragilité provient de la tentative de forcer un processus intrinsèquement lent.

    Le rôle d’Israël ajoute une deuxième couche structurelle d’instabilité. Ses objectifs régionaux, y compris les gains territoriaux et le contrôle militaire élargi, entrent en conflit avec la perspective d’une désescalade prolongée. Cette divergence est structurelle et de long terme, alors que le soutien populaire américain à Israël s’érode rapidement. En pratique, cela a contraint l’administration américaine à exercer une pression explicite sur Israël, le temps de préserver une fenêtre étroite pour des négociations accélérées avec l’Iran. Or, cette chronologie est déjà sous tension.

    Ormuz et la structure de l’impasse : Deux scĂ©narios plausibles

    Le détroit d’Ormuz reste la variable centrale. Une normalisation durable nécessiterait une coordination sur les règles de passage, une forme de redevances ou de mécanisme réglementaire, ainsi qu’un cadre de cessez-le-feu élargi au-delà du détroit lui-même, y compris au Liban. Aucun de ces éléments n’est en place, en raison de la focalisation excessive sur un accord global incluant la question nucléaire.

    La séquence récente a mis en lumière un désalignement persistant. Les États-Unis ont maintenu la pression tout en espérant une normalisation fonctionnelle, tandis que l’Iran traite le détroit comme un levier de négociation. En pratique, toute réouverture durable nécessite une coordination, même en l’absence d’un accord complet.

    Les acteurs externes compliquent davantage la situation. La Chine, en particulier, a critiqué un système de redevances qui modifierait les conditions de circulation, tout en offrant un soutien matériel substantiel, probablement plus précieux que le modèle de péage. Cela exerce une pression accrue sur l’Iran pour qu’il accepte des arrangements préservant l’accès. L’équilibre repose sur un jeu de contraintes et d’opportunités, plutôt que sur un accord diplomatique formel.

    À ce stade, deux configurations restent plausibles. La première serait l’émergence d’un cadre partiel, limité dans son champ d’application mais suffisant pour organiser une coordination autour du détroit et établir des conditions minimales de normalisation. Cela offrirait à l’Iran une certaine marge de manœuvre économique, tout en laissant la question nucléaire seulement partiellement résolue. La seconde serait un conflit gelé, où aucun accord n’est conclu, mais où un statu quo géré émerge, incluant une réouverture conditionnelle du détroit et une coordination tactique continue entre les acteurs.

    De nombreuses hypothèses reposent sur des cadres de scénarios simplifiés qui sous-estiment la fragilité institutionnelle de la situation, en particulier autour des flux énergétiques. La situation actuelle doit être comprise comme une réorganisation plutôt que comme une résolution. La désescalade offre un équilibre temporaire, mais elle est de plus en plus exposée aux tentatives visant à la transformer en un succès politique rapide, sans le fondement institutionnel nécessaire pour la soutenir. Bien que la logique de la désescalade soit plus présente que jamais, l’écart entre l’accélération politique et les contraintes structurelles caractérise la fragilité de la situation actuelle.

  • Normalisation partielle des marchĂ©s de l’énergie après une dĂ©sescalade dans la guerre d’Iran

    Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Les marchĂ©s de l’énergie ont peu de chances de revenir pleinement Ă  leurs standards d’avant-guerre quand un processus de dĂ©sescalade s’enclenchera. Le conflit a engendrĂ© des coĂ»ts durables. En particulier, le rĂ´le de l’Iran dans le contrĂ´le du dĂ©troit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau rĂ©gime de transit, est devenu structurel du point de vue du risque sur l’approvisionnement mondial et de la formation des prix. Ce nouvel Ă©tat de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchĂ©s comme sur l’économie rĂ©elle.

    Cet article est publiĂ© en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratĂ©giques (IRIS).

    Les déclarations de Donald Trump sur les termes de négociations avec l’Iran ont étonné nombre d’observateurs, concernant la réalité des échanges et des canaux utilisés. Parallèlement, ses menaces d’escalade massive et d’offensives terrestres n’ont guère dessiné une stratégie crédible, compte tenu des coûts politiques et économiques considérables en jeu, d’autant que même les gouvernements européens les plus alignés sur les États-Unis ont commencé à prendre leurs distances. Malgré leur caractère confus, ces prises de position révèlent finalement l’urgence de trouver une issue à l’enlisement. En pratique, une désescalade peut intervenir même en l’absence de négociations complètes. Il importe dès lors de comprendre quelles dynamiques prévaudront sur les marchés de l’énergie une fois cette tendance confirmée.

    Téhéran a exercé un contrôle sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz pendant le conflit, en restreignant fortement ou en menaçant l’accès, mais aussi en imposant des redevances aux navires commerciaux pour le transit. Un contrôle durable du détroit se traduirait par une influence économique directe et des effets sur la formation des prix à l’échelle des marchés mondiaux de l’énergie. Cela pourrait prendre la forme de droits de passage plus ou moins négociés, d’exigences accrues en matière de surveillance, ainsi que d’arrangements reflétant les intérêts géopolitiques de Téhéran et de ses alliés.

    De tels dispositifs, explicites ou implicites, entretiendraient une prime structurelle sur les prix de l’énergie. Les droits de transit pourraient s’apparenter à des formes de réparations, générant des revenus destinés à la reconstruction des infrastructures et au soutien du régime, tout en maintenant structurellement une prime sur les prix mondiaux. Parallèlement, certaines sanctions ont été assouplies de fait, dans la mesure où le pétrole iranien continue de transiter par le détroit d’Ormuz, traduisant la réticence des États-Unis à restreindre davantage l’offre et à accentuer les chocs de prix mondiaux.

    Dynamique des prix et réactions de court terme

    Une cessation des hostilités réduirait les risques immédiats pesant sur les pétroliers autorisés par Téhéran à traverser et apaiserait les assureurs, ce qui atténuerait la prime actuellement intégrée dans les prix de l’énergie. Elle entraînerait rapidement au moins une correction partielle des flambées de prix, lesquelles se sont traduites par une hausse globale d’environ 60 %. Les indices boursiers mondiaux ont progressé et les contrats à terme sur l’énergie ont déjà reculé à la faveur de diverses informations évoquant des perspectives de désescalade.

    Cependant, un processus de désescalade ne garantit pas, à lui seul, un rétablissement immédiat des flux normaux ni de la confiance dans la sécurité des routes de transit. La reconstruction des infrastructures endommagées, la clarification des dispositifs de sécurité maritime et le rétablissement de couvertures d’assurance constituent autant de conditions préalables à un environnement de transport pleinement opérationnel. Ces processus exigent du temps et un certain degré de coordination internationale. Il faut donc s’attendre à ce que les primes de risque et les structures de coûts des marchés de l’énergie demeurent supérieures à leurs niveaux d’avant-guerre.

    La perturbation globale des marchés pétroliers n’a pas de précédent récent, et les mouvements de prix ne saurait être interprété uniquement à travers les réactions spéculatives de court terme. Les courbes de contrats à terme sur le pétrole et le gaz reflètent fréquemment cette complexité. C’est notamment le cas avec la réaction de backwardation — où les prix à échéance proche sont supérieurs à ceux à échéances plus lointaines, indiquant l’anticipation d’un relâchement des contraintes d’offre à moyen terme. Néanmoins, des primes de risque durables et des modifications structurelles de l’offre peuvent maintenir un niveau de prix de référence plus élevé.

    Un impact économique durable

    Dans le même temps, la hausse prolongée des prix de l’énergie se transmet à l’inflation. Les pressions liées à l’énergie dépassent le simple ajustement de court terme des marchés. Une inflation persistante complique les dynamiques macroéconomiques, en renforçant des effets de second tour tels que les revendications salariales et des ajustements de prix plus larges au-delà du seul secteur énergétique. En retour, des anticipations d’inflation plus élevées et des coûts énergétiques accrus se répercutent directement sur les taux d’intérêt payés sur les dettes publiques, affectant leur soutenabilité.

    Pour les pays importateurs d’énergie, les conséquences dépassent les niveaux de prix immédiats. Les perturbations affectent la structure des contrats, les décisions d’investissement dans des sources d’approvisionnement alternatives et la charge financière des ménages. L’Europe, bien que moins directement dépendante du Golfe que l’Asie pour le pétrole et le gaz liquéfié, fait face à ses propres défis en matière d’approvisionnement et de prix. Avec le recul de la capacité de production d’énergie nucléaire, la stratégie européenne tend à rebondir d’une dépendance externe vers une autre au gré des crises.

    La désescalade réduit les risques les plus aigus, mais des facteurs structurels — tels que le contrôle exercé par l’Iran sur le détroit d’Ormuz et le temps nécessaire à rétablir les infrastructures et une certaine confiance — impliquent que le marché pourrait se stabiliser sur un nouveau régime, distinct de celui d’avant-guerre. L’interaction entre sécurité, infrastructures, dynamiques inflationnistes et contraintes budgétaires façonnera les conditions financières et macroéconomiques d’une manière qu’une simple cessation des hostilités ne saurait entièrement résoudre.

    Ce texte a une finalité analytique et ne constitue pas un conseil en investissement.

  • Le Gorbatchev de l’Occident

    Le Gorbatchev de l’Occident

    Cet article est publiĂ© en partenariat avec l’Institut des Relations Internationales et StratĂ©giques (IRIS).

    La guerre d’Iran met en lumière un vide stratĂ©gique qui dĂ©passe le cadre militaire. Elle illustre une incapacitĂ© Ă  aligner les actes sur des objectifs politiques de long terme, dans de nombreux domaines: dĂ©fense, commerce, finance et technologie. Le manque de vision cohĂ©rente face aux consĂ©quences du conflit se retrouve tout autant dans la politique douanière erratique ou dans la gestion hasardeuse de la bulle de l’IA.

    Donald Trump avait dĂ©veloppĂ© une intuition pertinente sur les racines de la crise sociale et l’impĂ©ratif de rĂ©industrialisation, dans le sillage de la crise financière mondiale. Ses incohĂ©rences chaotiques reflètent un malaise culturel plus profond, dĂ©jĂ  flagrant Ă  l’époque de George W. Bush, et qui s’est depuis Ă©tendu Ă  l’Europe. Cette paralysie systĂ©mique dĂ©passe le cadre d’un simple Ă©chec personnel et entrave toute velleitĂ© de rĂ©orientation.

    Sur fond de crise Ă©ducative, la capacitĂ© de planification stratĂ©gique, Ă©clairĂ©e par les sciences et les humanitĂ©s, poursuit son recul, laissant place Ă  une gĂ©opolitique de l’immĂ©diat, une politique Ă©conomique centrĂ©e sur les bulles, et une improvisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e.

    Succès tactiques et vide stratégique

    L’Irak Ă©tait censĂ©e faire office de cas d’école : la quĂŞte du changement de rĂ©gime sans alternative viable mène au chaos rĂ©gional. Pourtant, cette mĂŞme logique perdure, sans stratĂ©gie cohĂ©rente pour gĂ©rer les consĂ©quences immĂ©diates du conflit iranien ni pour prĂ©parer l’après-guerre. L’exclusion d’une offensive terrestre Ă©tait censĂ©e rassurer l’opinion amĂ©ricaine après le fiasco irakien. Mais le discours actuel rĂ©vèle plutĂ´t la persistance de l’hĂ©ritage de l’ère Bush, malgrĂ© les tentatives contradictoires de Trump pour concilier les exigences des nĂ©oconservateurs et le rejet populaire des guerres longues.

    Cette instabilitĂ© Ă©rode le champ d’exercice de la rationalitĂ©, non seulement sur ce front, mais dans l’ensemble du système international. Les nĂ©gociations menĂ©es par des magnats de l’immobilier se rĂ©vèlent Ă©pisodiques et peu fiables. Pendant ce temps, la financiarisation de la politique Ă©trangère accĂ©lère les rĂ©flexes dĂ©fensifs des puissances Ă©mergentes. Les mĂ©canismes de paiement alternatifs et les accords bilatĂ©raux se multiplient. Ce qui Ă©tait pensĂ© comme un moyen de pression extĂ©rieure finit par saper l’architecture monĂ©taire qui a longtemps permis de financer les dĂ©ficits amĂ©ricains.

    L’intuition perdue sur l’industrie et le tissu social

    Les guerres rĂ©vèlent aussi des limites matĂ©rielles. L’expĂ©rience ukrainienne a montrĂ© les difficultĂ©s de l’industrie amĂ©ricaine et europĂ©enne Ă  soutenir des conflits prolongĂ©s, a fortiori une guerre d’usure. La production peine Ă  suivre les besoins opĂ©rationnels. L’Europe, en particulier, reste stratĂ©giquement dĂ©pendante, manquant Ă  la fois de cohĂ©sion et de profondeur industrielle.

    Donald Trump a construit son ascension sur le constat de l’impasse amĂ©ricaine et la nĂ©cessitĂ© d’un changement systĂ©mique. Son intuition Ă©tait juste : la dĂ©sindustrialisation est le principal moteur de la fragmentation sociale. Le problème rĂ©side dans l’exĂ©cution. Les droits de douane, appliquĂ©s sans analyse industrielle sĂ©rieuse, aggravent les problèmes qu’ils prĂ©tendent rĂ©soudre, surtout lorsqu’ils deviennent des armes de sanction brandies au grĂ© des humeurs politiques.

    Bulle de l’IA et distorsion financière

    Parallèlement, des flux de liquiditĂ©s considĂ©rables se prĂ©cipitent vers l’intelligence artificielle sans apprĂ©cier la nature faillible des technologies existantes et en relĂ©guant des recherches prometteuses. Cet engouement spĂ©culatif reflète une architecture financière fondĂ©e sur la planche Ă  billets. Les modèles de financement circulaires et les investissements passifs maintiennent des valorisations souvent dĂ©connectĂ©es de la rĂ©alitĂ© Ă©conomique. L’inflation des prix des actifs fausse les signaux Ă©conomiques, orientant le capital vers les opportunitĂ©s numĂ©riques au dĂ©triment des systèmes de production physique, souvent sous-financĂ©s.

    Les financement circulaires et les produits d’investissement passifs sous-tendent des valorisations dĂ©connectĂ©es des modèles Ă©conomiques des entreprises. Alors que les pĂ©nuries d’artillerie rĂ©vèlent la fragilitĂ© des chaĂ®nes d’approvisionnement, le capital se concentre dans les centres de donnĂ©es, basĂ©s sur la technologie actuelle plutĂ´t que sur une vision prospective des progrès Ă  venir en termes d’efficacitĂ©. Le problème rĂ©side dans le manque de coordination entre allocation financière et impĂ©ratifs stratĂ©giques. Ă€ long terme, les vagues d’investissement puis de crĂ©dit maintiennent en vie des entreprises non viables et retarde les ajustements nĂ©cessaires.

    L’Europe entre sursaut et suivisme

    Le problème est dĂ©sormais plus aigu en Europe, oĂą la surrĂ©glementation entrave la planification entrepreneuriale. Les discussions sur le rĂ©armement militaire souffre du manque de stratĂ©gie industrielle des dernières dĂ©cennies. De plus, les contraintes budgĂ©taires limitent la marge de manĹ“uvre de nombreux pays. Le continent risque de voir ses vellĂ©itĂ©s stratĂ©giques entravĂ©s par la crise industrielle et la dĂ©structuration des chaĂ®nes de valeur. La question du capital humain est autant prĂ©occupante. Avec le repli technologique, les ingĂ©nieurs et scientifiques ont tendance Ă  ĂŞtre relĂ©guĂ©s par la pyramide managĂ©riale et administrative. Les tentatives visant Ă  remplacer la main-d’Ĺ“uvre qualifiĂ©e par des solutions d’IA reflètent souvent une logique de rĂ©duction des coĂ»ts Ă  très court terme au dĂ©triment d’une vĂ©ritable vision industrielle.

    Sur le plan gĂ©opolitique, un sursaut d’autonomie s’Ă©tait esquissĂ© après l’alignement complet d’Ursula von der Leyen lors des nĂ©gociations commerciales de l’Ă©tĂ© dernier, et surtout depuis les revendications extravagantes de Trump sur le GroĂ«nland, masquant Ă  peine son dĂ©sir de dynamiter l’OTAN. Pourtant, derrière les discours sur l’autonomie stratĂ©gique et technologique, de nombreux EuropĂ©ens semblent attendre un signal de rĂ©activation du patronage amĂ©ricain, au rythme des alternances Ă©lectorales et des aventures militaires. Cette situation reflète une transformation profonde sur deux gĂ©nĂ©rations, façonnĂ©e par les crises et l’influence d’organisations douteuses proposant des confĂ©rences. Le leadership industriel et le rejet de la guerre d’Irak semblent dĂ©sormais lointains.

    La guerre d’Iran constitue un test pour le modèle occidental. Actions militaires improvisĂ©es, politiques commerciales incohĂ©rentes et spĂ©culation technologique se dĂ©roulent sans planification ni vision Ă  long terme. MalgrĂ© la diabolisation ambiante des politiques douanières, Trump avait raison sur un point : la stabilitĂ© sociale dĂ©pend de la force industrielle. L’Ă©chec rĂ©side dans l’incapacitĂ© Ă  transformer cette intuition en stratĂ©gie rationnelle Ă  l’Ă©chelle Ă©tatique. Comme Gorbatchev, ses intuitions rĂ©formistes se sont heurtĂ©es Ă  des intĂ©rĂŞts Ă©tablis, une paralysie institutionnelle et une mise en Ĺ“uvre chaotique. Sans un renouveau humaniste dans la politique Ă©trangère, l’industrie, la finance et l’Ă©ducation, l’agitation ne suffira pas Ă  masquer la profondeur de la crise culturelle.

  • Risque d’Ă©clatement de l’UE et rĂ©silience productive

    Risque d’Ă©clatement de l’UE et rĂ©silience productive

    Cette analyse est publiée en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    L’administration américaine brocarde l’Union européenne pour des maux souvent réels. Cependant, la soumission économique vis-à-vis des Etats-Unis et l’importation de leur crise culturelle jouent elles-mêmes un rôle déterminant dans le décrochage de l’UE. Au vu de ce paradoxe, ces attaques sont d’autant plus déstabilisantes que les exigences de l’administration Trump (acceptées par Ursula von der Leyen) entravent simultanément l’éventualité d’un retour de l’Europe dans la course technologique. Au-delà des invectives transatlantiques, cette impasse historique rend effectivement la perspective d’un éclatement de l’UE tangible. Il convient d’en anticiper les éventuels effets, par un travail de résilience productive et intellectuelle.

    Les conditions commerciales dictées par Washington illustre, en premier lieu, l’impasse technologique liée au clivage transatlantique. La Commission von der Leyen, en échange d’un niveau général de droits de douane unilatéraux limité à 15%, met en place une politique d’accommodement vis-à-vis du secteur technologique américain sur la plupart des dossiers, à l’exception de ceux liés au contenu des réseaux sociaux. Le fait que ces concessions soient ensuite présentées sous le jour d’une politique de compétitivité n’enlève, malheureusement, pas à leurs effets de long terme.

    L’abandon de l’ambition d’autonomie technologique vient aggraver une série de paris malheureux dans ce domaine. Plus encore que le manque de débat, ces choix ont révélé une faille en matière de compétences scientifiques et industrielles. On citera comme exemples le pari démesuré sur l’hydrogène; la transition généralisée vers l’électrique dans l’automobile, sans étude d’impact face à la concurrence, avant de devoir rétropédaler; le raté dans les semi-conducteurs (avec le cher pari sur les transferts de la part d’Intel, en perte de vitesse). On pourrait y ajouter l’exportation du choc de la transition énergétique allemande, amplifiée par l’abandon, au cours de la décennie passée, des projets de diversification des importations gazières, au profit de Nord Stream I & II. Les compétences concrètes ont été supplantées par l’administratif, l’événementiel et le réglementaire.

    Nous avons imité les dérives du modèle américain, mais en omettant l’ampleur de son système de recherche, des financements pour les programmes technologiques et l’émergence des géants numériques dans ce cadre. La facette qui inspire les Européens est davantage centrée sur le type d’hypertrophie managériale qui a conduit au déclin d’une entreprise comme Boeing.

    La crise de l’industrie européenne illustre l’essoufflement d’une logique d’optimisation logistique poussée à l’extrême, aux dépends de l’innovation et du positionnement sur les nouveaux secteurs. Cela nous a permis de bénéficier de coûts très bas en Asie et en Europe centrale, tout en capitalisant sur le prestige de marques historiques. La crise énergétique et le bond technologique de la Chine, longtemps présentée comme eldorado pour les exportations européennes, ont fait dérailler ce modèle.

    Le fait que les Etats-Unis cherchent à asseoir leur effort de réindustrialisation sur la soumission commerciale de leurs vassaux s’ajoute à ces difficultés. Les pénuries d’équipements militaires sur le front ukrainien n’ont pas seulement révélé l’ampleur de l’attrition industrielle de l’UE et des USA, derrière l’enthousiasme suscité par la bulle de l’IA, au même moment. Elle a également précipité la fracture du bloc occidental, conduisant les Européens a redévelopper leurs propres capacités militaires. Pour autant, ce moment d’ébranlement politique semble peu propice à l’ancrage stratégique de long terme et à la conjuration du risque nucléaire, qui avait animé les générations précédentes. De plus, la remilitarisation se fait, en grande partie, au profit de l’industrie américaine, comme en témoignent aux yeux du grand public les commandes de F-35.

    En réalité, le niveau de désindustrialisation interroge notre interprétation de la notion même de PIB, au vu des activités qui sont désormais au cœur de l’activité des économies développées, soutenue au moyen de bulles, jusqu’à ce qu’elles éclatent. A l’heure où de nombreux pays se développent, forment des ingénieurs en nombre et les mobilisent pour leur déploiement industriel, s’impose une réflexion lucide sur la valeur de nos économies désindustrialisées, à l’ère du Powerpoint et des montagnes de financements circulaires.

    La crise de l’euro n’avait pas donnĂ© lieu Ă  une remise en question vĂ©ritable. Au contraire, lui ont succĂ©dĂ© une politique de bulle monĂ©taire et, autour de 2017, la croyance en un bond en avant imminent des mĂ©canismes fĂ©dĂ©raux. On a alors mĂŞme annoncĂ© une dynamique de rĂ©industrialisation, alors qu’une analyse plus ancrĂ©e ne pouvait qu’indiquer une tendance inverse. C’est dans cette optique que la situation française a continuellement dĂ©rapĂ© sur le plan financier et industriel. L’adage selon laquelle chaque crise est l’occasion de parachever une Ă©tape dans l’Ă©dification de l’UE a accompagnĂ© l’éloignement de l’horizon d’une sociĂ©tĂ© stable, crĂ©ative et prospère.

    La perspective d’un nouveau départ pour l’Union européenne est entravée par la nature-même de son décrochage, ancré dans des évolutions culturelles, dont la dérive bureaucratique et la crise éducative sont des éléments centraux. En lieu de remède, on voit de nombreux partis et mouvements en tous genres se positionner dans un jeu de guerre culturelle, dont les termes et la théâtralité sont directement importés des médias, plateformes et organismes outre-atlantiques. Les concessions actuelles de la Commission retarderaient, dans le meilleur des cas, un virage de redressement productif de plusieurs années.

    Au-delà des invectives trumpiennes, la survie de l’UE à long terme ne peut plus être la seule hypothèse de travail, face aux chocs financiers qui s’annoncent, au décrochage productif et éducatif, ainsi qu’à l’issue de la guerre russo-ukrainienne. Les Etats et acteurs économiques doivent se préparer à la possibilité d’un bouleversement du système de coopération européen à l’horizon d’une décennie.

    Il ne s’agit pas, Ă  ce stade, d’un jeu de prophĂ©ties sur ce qui constituerait le facteur dĂ©clenchant parmi les diverses options : de l’élection de l’Alternative fĂĽr Deutschland (AfD) Ă  la sortie de certains pays d’Europe centrale, perdant Ă©ventuellement leur statut de bĂ©nĂ©ficiaires nets du budget europĂ©en, au grĂ© de l’intĂ©gration de l’Ukraine ; ce qui pourrait expliquer que Moscou ne s’y oppose pas.

    Il s’agit, avant tout, d’engager un travail de préparation pour éviter un éclatement désordonné. Car celui-ci aurait des conséquences redoutables pour les pays ne disposant plus, à ce moment, d’un modèle productif ni des ressources requises. Dans un scénario combinant éclatement et impréparation, la tendance qu’illustre l’accord avec le Mercosur pourrait, à l’horizon en question, entraîner des difficultés d’approvisionnement alimentaire. Une stratégie de résilience doit aborder ces risques tangibles.

    Anticiper la perspective du retour de responsabilités nationales, dans un cadre qui serait plus proche d’une union douanière intégrée et d’un mécanisme de coordination monétaire, pourrait, dans tous les cas, servir d’aiguillon à un travail de stratégie productive et de sursaut éducatif. Alors que la méconnaissance réciproque entre européens a atteint un degré préoccupant, un tel effort pourrait même nous rassembler, suivant des objectifs plus concrets de bonne entente et de stabilité.

  • Entre bulle de l’IA et pĂ©nurie militaire : une crise systĂ©mique

    Entre bulle de l’IA et pénurie militaire : une crise systémique

    La montagne financière construite sur les promesses révolutionnaires de l’IA générative est vertigineuse. Les financements circulaires entre entreprises du secteur se sont multipliés, alors que des limites structurelles apparaissent en termes de fiabilité des modèles de langage (LLM) et de leur valeur économique. De bulle en bulle, cette nouvelle fuite en avant renvoie à une désorganisation plus profonde des économies occidentales, en matière de mobilisation des capitaux et des compétences. A cet égard, les failles simultanées que présentent les soutiens de l’Ukraine dans leur capacité industrielle sont le symptôme d’une crise de système.

    L’analyse de Rémi Bourgeot, économiste et ingénieur, chercheur associé à l’IRIS.

    Alors que le monde prenait conscience du potentiel concret de l’intelligence artificielle avec ChatGPT, la faillite de la Silicon Valley Bank, début 2023, provoquait un début de crise financière. Les valeurs technologiques se voyaient fortement chahuter. On pointait alors du doigt les constructions financières hasardeuses centrées sur les fonds de capital-risque, notamment dans l’univers des cryptomonnaies, touché par une série de scandales.

    Ces scrupules allaient vite être balayés par une nouvelle phase d’euphorie financière, centrée cette fois sur l’IA, mais suivant des ressorts comparables. Nvidia émergeait alors comme la grande gagnante, avec ses cartes graphiques adaptées aux exigences du développement de réseaux de neurones géants. A l’occasion, elle verrouillait le marché avec sa plateforme propriétaire, Cuda. La notion même de ratio de valorisation semblait alors ensevelie par des perspectives de bouleversement de l’activité humaine.

    Il n’est pas choquant que la question des limites inhérentes aux modèles de langage aient été ignorées dans la première phase d’euphorie. Derrière les réactions à l’emporte pièce des apôtres comme des détracteurs absolus de l’IA, les précautions mesurées venaient plutôt de commentateurs discrets, mêlant compréhension technique des réseaux de neurones et intuition philologique (sur la puissance et les limites de la logique syntaxique que captent les LLM).

    OpenAI avait débuté en développant des modèles ouverts, à but non lucratif, et son statut est longtemps resté hybride. L’idée dominait selon laquelle les LLM atteindraient un point de rupture qualitative, grâce une explosion de leur taille et donc des capacités de calcul. La notion confuse d’AGI (intelligence artificielle générale) a alors servi d’horizon aux financements les plus démesurées.

    Dès 2024, les succès techniques d’entreprises comme Mistral en France et DeepSeek en Chine, avec des moyens incomparablement plus limités, ont pourtant commencé à semer le doute sur l’idée que le développement des LLM nécessitait les milliers de milliards de dollars dont parlait Sam Altman, chez OpenAI.

    Les entreprises qui développent les modèles d’IA fondamentaux ne présentent pas de modèle économique véritable, au-delà de l’utilisation des fonds des investisseurs pour couvrir leurs dépenses, notamment pour l’achat de puces. Mais au-delà même de la question de la stabilité financière, il faut se poser celle de l’allocation de ressources à une technologique particulière. Le pionnier Yann Le Cun n’a eu de cesse d’insister sur les limites des LLM et appelé à un effort sur d’autres types de modèles, ignorés par la masse des investisseurs. A la place, la bulle a pris une nouvelle dimension, avec des financements massifs des entreprises de semi-conducteurs, comme Nvidia, à destination de leurs propres clients, comme OpenAI.

    Cette dernière bulle interroge non seulement l’état de ce secteur mais plus généralement le mode de financement de l’économie. Il semble de plus en plus difficile aux pays développés de piloter une dynamique de développement, hors de vagues d’investissements et d’engouement institutionnel qui évoquent une forme de croyance magique ou, parfois même, d’hystérie collective.

    Pendant ce temps, la guerre d’Ukraine met en évidence les limites de l’industrie occidentale dans la production de matériels. Les capacités de production de munitions, de véhicules blindés ou de composants électroniques se sont avérés chroniquement inadaptés à une demande soutenue et prolongée. De nombreuses usines capables de fabriquer des composants critiques ont été fermées au cours des dernières décennies. Les chaînes d’approvisionnement sont limitées, souvent dépendantes de fournisseurs rares ou à l’étranger.

    Cette situation révèle un problème systémique centré sur l’insuffisance productive, au-delà de l’industrie de défense. Elle résulte d’un manque de planification stratégique, notamment dans le financement, l’approvisionnement énergétique, et la mobilisation des compétences. La relance de la production exige de restaurer des chaînes industrielles complexes et des modèles de rentabilité dans la durée. Sans cela, même des investissements massifs resteront sans effet.

    La puissance industrielle ne procède pas de bulles boursières gonflées par l’extase d’un nirvana numérique post-corporel. Elle nécessite une interaction délicate entre entreprises, institutions de recherche et agences publiques, fondée sur des stratégies longues et les compétences humaines. Derrière les ressources intellectuelles de pointe affectées aux LLM, la bulle renvoie à la faiblesse structurelle des stratégies de développement industriel, dans un contexte d’affaissement éducatif et de relégation des compétences scientifiques.

    Pour autant, au vu de la déroute symbolisée par Boeing, le pari des Etats-Unis, centré sur le redéploiement de certaines productions et la maîtrise des coûts énergétiques, montrent des débuts de succès, certes timides, jusque dans les semi-conducteurs, avec l’implantation de TSMC. Bien que les chocs financiers nuisent à la réindustrialisation de fond, le pays parvient, au final, à imposer sa domination dans le numérique.

    En ce qui concerne l’Union européenne, son retrait des enjeux technologiques et le chaos énergétique, lié à la sortie allemande du nucléaire, la place dans une situation plus précaire. Avec son positionnement comme utilisatrice dévouée des technologies américaines, elle saborde son potentiel industriel. Lors de la bulle internet de la fin des années 1990, l’Europe s’est laissée distancer pendant la phase d’ascension, a tout de même subi les effets de l’éclatement, puis abandonné l’ambition d’un rattrapage. A ce titre, la détermination qu’affiche Ursula von der Leyen, consistant à assurer à l’UE le statut de vassal numérique et militaire des Etats-Unis pour les décennies à venir, pointe l’horizon d’une baisse du niveau de vie des Européens et d’une dislocation politique.

  • Face Ă  la vassalisation de l’Europe, sursaut ou postures ?

    Face à la vassalisation de l’Europe, sursaut ou postures ?

    Le niveau de vassalité révélé par l’accord entre Ursula von der Leyen et Donald Trump a initié une prise de conscience de l’impasse économique, technologique et politique dans laquelle se trouve l’Union européenne face aux Etats-Unis. Cette dérive supplémentaire de la présidente de la Commission ouvre une crise existentielle pour l’UE.  

    L’imposition unilatĂ©rale de droits de douane amĂ©ricains Ă  la production europĂ©enne marque les esprit. En rĂ©alitĂ© leur niveau gĂ©nĂ©ral de 15 %, relativement modĂ©rĂ©, rĂ©sulte de concessions bien plus massives consenties par la Commission europĂ©enne. L’UE s’engage Ă  continuer Ă  creuser ses dĂ©pendances sur un ensemble de dossiers. Pour sauver le fragile statu quo industriel de secteurs ultra-exportateurs, en Allemagne en particulier, elle compromet son avenir technologique. L’Europe renonce Ă  toute vellĂ©itĂ© d’autonomie en matière numĂ©rique, militaire, et Ă©nergĂ©tique, dans la continuitĂ© du dernier sommet de l’OTAN. Derrière la menace de chaos, Donald Trump parvient ainsi Ă  imposer, en plus d’un nouveau paradigme de protection douanière, unilatĂ©rale, une logique bien plus vaste de domination Ă©conomique – et gĂ©opolitique – sur les pays dĂ©jĂ  les plus alignĂ©s. 

    De nombreux politiciens europĂ©ens expriment leur embarras face Ă  la rĂ©vĂ©lation au yeux du grand public de l’impasse dans laquelle s’est enfermĂ©e l’UE. L’appel de certains d’entre eux Ă  la mise en place de contre-mesures sur le secteur numĂ©rique amĂ©ricain fait l’impasse sur le stade et l’ampleur rĂ©elle de la capitulation europĂ©enne. En Ă©change de droits de douane de moitiĂ© infĂ©rieurs Ă  la menace de 30 %, la Commission a justement donnĂ© la garantie Ă  Donald Trump d’abandonner toute politique rĂ©elle de concurrence technologique.  

    Au vu de l’excĂ©dent commercial allemand sur les Etats-Unis, une vĂ©ritable politique de rééquilibrage ciblĂ©e, par les droits de douane ou des investissements, aurait Ă©tĂ© lĂ©gitime. Les EuropĂ©ens auraient du accepter le principe et les moyens techniques d’un tel rééquilibrage commercial, mais sans aucune compromission sur l’idĂ©e d’une vassalisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e, qui engage les gĂ©nĂ©rations futures. Une approche sereine aurait abouti Ă  des droits de douane (bas), sans aucune concession supplĂ©mentaire en matière de politique d’autonomie technologique, militaire et Ă©nergĂ©tique. En se focalisant exclusivement sur les intĂ©rĂŞts immĂ©diats des industries ultra-exportatrices et sur les injonctions amĂ©ricaines les plus maximalistes, la perspective irrĂ©aliste de droits de douane Ă  30 % dans la durĂ©e Ă  amener Ursula von der Leyen Ă  saborder le potentiel technologique de l’UE.  

    Ainsi, l’impasse dans laquelle s’est enfermĂ©e l’Europe s’avère plus profonde que cet accord commercial humiliant. Elle concerne le mode de gouvernance, la bureaucratisation extrĂŞme, la soumission aux groupes d’intĂ©rĂŞt et la rĂ©gurgitation d’idĂ©ologies amĂ©ricaines gĂ©nĂ©riques par tous les courants politiques, de l’extrĂŞme droite Ă  l’extrĂŞme gauche en passant par l’extrĂŞme centre. Les Etats-Unis se redressent progressivement de leur dĂ©bâcle industrielle, malgrĂ© leur crise Ă©ducative et culturelle, en mobilisant leurs forces historiques. Cette capacitĂ© de rebond repose notamment sur les moyens financiers qu’ils offrent aux forces crĂ©atives et scientifiques. A l’inverse, l’Europe prend le pli de copier les aspects les plus nĂ©fastes de la gouvernance et de la culture de masse amĂ©ricaine, sans les qualitĂ©s d’un système qui se donnent les moyens scientifiques de sa puissance. Face Ă  la dĂ©route industrielle, les États-Unis entament une amorce de rĂ©industrialisation, grâce en particulier Ă  la faiblesse des coĂ»ts Ă©nergĂ©tiques. A l’inverse, la Commission exporte le chaos de la politique Ă©nergĂ©tique allemande aux pays qui bĂ©nĂ©ficieraient encore d’une infrastructure Ă©nergĂ©tique rationnelle et, dĂ©sormais, en promettant des importations massives de LNG amĂ©ricain Ă  des prix prohibitifs. 

    Alors que l’affaissement de la position europĂ©enne Ă©taient criant depuis de longs mois, les reprĂ©sentants d’organismes amĂ©ricains de Bruxelles, comme le site « Politico Europe », dĂ©fendaient avec une Ă©tonnante âpretĂ© la position de la Commission, lui prĂŞtant mĂŞme des vertus de force et d’unitĂ©. Ces nĂ©gociations factices ont en fait permis d’entĂ©riner l’écrasement europĂ©en face aux intĂ©rĂŞts des groupes amĂ©ricains. Au-delĂ  de la forme et du style particulier de Donald Trump, la politique internationale des Etats-Unis est largement transpartisane. L’Inflation Reduction Act de l’administration Biden constituait dĂ©jĂ  une vaste politique protectionniste au bĂ©nĂ©fice de la rĂ©industrialisation amĂ©ricaine. La faible connaissance des rĂ©alitĂ©s europĂ©ennes et mondiales parmi les gouvernements de l’UE a ouvert la voie au vide de la Commission von der Leyen, mĂŞlant soumission sur la scène internationale et autoritarisme en interne.  

    Davantage qu’un simple outil de rééquilibrage commercial, Trump conçoit les barrières douanières comme un mode de sanctions. C’est d’ailleurs au vu de l’escalade des derniers mois avec la Chine, qui lui a tenu tĂŞte, qu’il s’est focalisĂ© sur les pays les plus infĂ©odĂ©s aux Etats-Unis, dans un contexte gĂ©opolitique dĂ©sastreux. C’est notablement le cas sur le dossier de Gaza, sur lequel l’UE refuse de peser, prenant Ă  la lettre les intimidations amĂ©ricaines. On a pu constater les limites des mesures Ă©conomiques dans le cas d’un pays comme la Russie, au territoire gigantesque et autonome en termes de ressources. A l’inverse, dans le cas d’IsraĂ«l, l’UE disposait de leviers Ă©vidents et immĂ©diats, pour mettre fin Ă  une politique d’annihilation dans son voisinage, si elle disposait d’une vellĂ©itĂ© d’autonomie et d’une conscience historique. Bien plus qu’une simple question de stratĂ©gie dans les nĂ©gociations internationales, l’affaissement politique europĂ©en renvoie Ă  une crise de civilisation. 

    Cette tribune a Ă©tĂ© initialement publiĂ© par l’Institut de relations internationales et stratĂ©giques (IRIS).

  • Derrière DeepSeek, la voie de l’excellence française dans l’IA

    Derrière DeepSeek, la voie de l’excellence française dans l’IA

    En s’appuyant sur ses compĂ©tences mathĂ©matiques et l’open source, l’Europe peut concurrencer les États-Unis et la Chine, avec des investissements importants, mais surtout en remettant la culture scientifique au cĹ“ur de sa rĂ©flexion stratĂ©gique.

    Alors que l’IA chinoise DeepSeek rebat les cartes de la concurrence mondiale, la France cherche aussi à mettre en valeur ses compétences de pointe, par l’annonce de projets d’investissements massifs dans les infrastructures numériques, à l’occasion du sommet mondial de Paris. Les succès fulgurants de Mistral AI ont démontré le potentiel français, le talent mathématique de nos chercheurs et ingénieurs défiant la crise éducative. Cependant, un fossé apparaît entre cette excellence scientifique et l’action publique au détour de couacs, dont le lancement prématuré de l’IA open source Lucie est la dernière anecdote en date. L’État doit redéployer ses compétences scientifiques s’il veut assurer la cohésion stratégique de cet effort d’investissements et éviter que l’écosystème numérique ne se laisse systématiquement préempter par la Silicon Valley.

    Le moment est d’autant plus crucial que s’éloigne l’idée selon laquelle l’IA de pointe ne pourrait être qu’américaine, au vu de la compétence d’autres pays, comme la Chine mais aussi la France, avec une tradition mathématique en parfaite adéquation avec les défis des réseaux de neurones. DeepSeek a démontré au monde, avec quelques millions de dollars et des cartes graphiques limitées, que l’on pouvait se contenter de moyens incomparables avec ceux des géants américains. Il y a à peine plus d’un an, Mistral proposait aussi un modèle qui rivalisait avec ceux d’OpenAI, après quelques mois de travail et avec quelques dizaines d’employés. La compétence française est indéniable en matière d’IA. Ce talent est aussi visible au sein des géants américains. Yann Le Cun, l’expert en chef de Meta en matière d’IA, entraîne derrière lui toute une génération. Le modèle open source de l’entreprise, LLaMa, a en premier lieu été développé par une équipe parisienne.

    Nous étions déjà nombreux en 2023 à pointer l’émergence d’une IA plus économe et fine que celle des géants californiens. Les cerveaux français trouvent souvent dans la Big Tech des débouchés à leur excellence mathématique. Plusieurs des initiateurs de Mistral sont d’ailleurs passés par ces entreprises. Cependant, si le sort de tout succès européen est d’être aspiré dans le giron de géants américains, comme l’a partiellement été Mistral, les bénéfices que nous en tirerons resteront négligeables. Au vu du bouleversement économique qu’amène l’IA, une telle tendance nous condamnerait à une dépendance redoutable. Les démiurges transhumanistes n’ont pas de projet pour l’Europe au-delà de ses beaux paysages.

    Le développement des infrastructures et des data centers en particulier, au moyen d’investissements massifs, est indispensable à notre autonomie. On ne peut que saluer l’effort dans ce sens, s’il se concrétise dans l’ensemble, d’autant plus qu’il ne se réfugie pas derrière de labyrinthiques consortiums invoquant les mânes d’Airbus. On ne pourra, néanmoins, faire l’économie d’une réflexion sur la source des financements, l’équilibre décisionnel vis-à-vis des partenaires internationaux, et la pérennité des projets.

    Cela nécessite notamment de combler le déficit technologique des administrations, qui perdure malgré le retour en grâce de la notion de politique industrielle. Des financements éparpillés, sans analyse suffisante, dans le cadre de « France 2030 » à l’excès de communication événementielle, en passant par la « révolution de l’hydrogène » et les statistiques de réindustrialisation faussées par l’auto-entrepreneuriat, l’État doit faire un effort de fond. Cet effort est d’autant plus nécessaire alors que les remous de la politique mondiale risquent de secouer l’environnement open source, qui est au cœur de la dynamique de rattrapage dans l’IA.

    L’open source représente une opportunité remarquable de circulation du savoir technologique. Yann Le Cun en est un évangéliste et il semble sensible au rêve de voir son pays d’origine se refaire une place digne de sa tradition scientifique. Pour autant, au vu des fulminations des responsables américains contre DeepSeek, réclamant des restrictions plus fortes, on peut craindre que la brèche de l’open source dans l’empire de la Big Tech ne soit remise en cause. Cette situation conduirait à une domination plus implacable des États-Unis dans le secteur technologique, à laquelle peu de pays, à part la Chine justement, pourraient faire face. Les États vont devoir se pencher sur la question de la circulation des modèles et de l’open source en particulier, qui devrait désormais faire partie intégrante des négociations commerciales.

    L’Europe n’atteindra pas le gigantisme des investissements américains. Pour autant, DeepSeek, Mistral et d’autres dans le monde ont montré que nous pouvons nous redéployer dans le numérique, en tablant pour l’heure sur l’open source, mais surtout en remettant au centre des décisions notre culture d’ingénieur, avec l’éclectisme que cela implique. C’est cette voie, délaissée par l’Europe ces trois dernières décennies, que suivent ceux parmi les BRICS qui se positionnent efficacement dans la course technologique. Nous n’y parviendrons pas tant par une spécialisation sur les questions réglementaires qu’en remettant la culture scientifique au cœur de nos choix stratégiques.

    Ce texte a été initialement publié sur le site du jounal Les Echos.