Cette analyse est publiĂ©e en partenariat avec lâInstitut des relations internationales et stratĂ©giques (IRIS).
Lâadministration amĂ©ricaine brocarde lâUnion europĂ©enne pour des maux souvent rĂ©els. Cependant, la soumission Ă©conomique vis-Ă -vis des Etats-Unis et lâimportation de leur crise culturelle jouent elles-mĂȘmes un rĂŽle dĂ©terminant dans le dĂ©crochage de lâUE. Au vu de ce paradoxe, ces attaques sont dâautant plus dĂ©stabilisantes que les exigences de lâadministration Trump (acceptĂ©es par Ursula von der Leyen) entravent simultanĂ©ment lâĂ©ventualitĂ© dâun retour de lâEurope dans la course technologique. Au-delĂ des invectives transatlantiques, cette impasse historique rend effectivement la perspective dâun Ă©clatement de lâUE tangible. Il convient dâen anticiper les Ă©ventuels effets, par un travail de rĂ©silience productive et intellectuelle.
Les conditions commerciales dictĂ©es par Washington illustre, en premier lieu, lâimpasse technologique liĂ©e au clivage transatlantique. La Commission von der Leyen, en Ă©change dâun niveau gĂ©nĂ©ral de droits de douane unilatĂ©raux limitĂ© Ă 15%, met en place une politique dâaccommodement vis-Ă -vis du secteur technologique amĂ©ricain sur la plupart des dossiers, Ă lâexception de ceux liĂ©s au contenu des rĂ©seaux sociaux. Le fait que ces concessions soient ensuite prĂ©sentĂ©es sous le jour dâune politique de compĂ©titivitĂ© nâenlĂšve, malheureusement, pas Ă leurs effets de long terme.
Lâabandon de lâambition dâautonomie technologique vient aggraver une sĂ©rie de paris malheureux dans ce domaine. Plus encore que le manque de dĂ©bat, ces choix ont rĂ©vĂ©lĂ© une faille en matiĂšre de compĂ©tences scientifiques et industrielles. On citera comme exemples le pari dĂ©mesurĂ© sur lâhydrogĂšne; la transition gĂ©nĂ©ralisĂ©e vers lâĂ©lectrique dans lâautomobile, sans Ă©tude dâimpact face Ă la concurrence, avant de devoir rĂ©tropĂ©daler; le ratĂ© dans les semi-conducteurs (avec le cher pari sur les transferts de la part dâIntel, en perte de vitesse). On pourrait y ajouter lâexportation du choc de la transition Ă©nergĂ©tique allemande, amplifiĂ©e par lâabandon, au cours de la dĂ©cennie passĂ©e, des projets de diversification des importations gaziĂšres, au profit de Nord Stream I & II. Les compĂ©tences concrĂštes ont Ă©tĂ© supplantĂ©es par lâadministratif, lâĂ©vĂ©nementiel et le rĂ©glementaire.
Nous avons imitĂ© les dĂ©rives du modĂšle amĂ©ricain, mais en omettant lâampleur de son systĂšme de recherche, des financements pour les programmes technologiques et lâĂ©mergence des gĂ©ants numĂ©riques dans ce cadre. La facette qui inspire les EuropĂ©ens est davantage centrĂ©e sur le type dâhypertrophie managĂ©riale qui a conduit au dĂ©clin dâune entreprise comme Boeing.
La crise de lâindustrie europĂ©enne illustre lâessoufflement dâune logique dâoptimisation logistique poussĂ©e Ă lâextrĂȘme, aux dĂ©pends de lâinnovation et du positionnement sur les nouveaux secteurs. Cela nous a permis de bĂ©nĂ©ficier de coĂ»ts trĂšs bas en Asie et en Europe centrale, tout en capitalisant sur le prestige de marques historiques. La crise Ă©nergĂ©tique et le bond technologique de la Chine, longtemps prĂ©sentĂ©e comme eldorado pour les exportations europĂ©ennes, ont fait dĂ©railler ce modĂšle.
Le fait que les Etats-Unis cherchent Ă asseoir leur effort de rĂ©industrialisation sur la soumission commerciale de leurs vassaux sâajoute Ă ces difficultĂ©s. Les pĂ©nuries dâĂ©quipements militaires sur le front ukrainien nâont pas seulement rĂ©vĂ©lĂ© lâampleur de lâattrition industrielle de lâUE et des USA, derriĂšre lâenthousiasme suscitĂ© par la bulle de lâIA, au mĂȘme moment. Elle a Ă©galement prĂ©cipitĂ© la fracture du bloc occidental, conduisant les EuropĂ©ens a redĂ©velopper leurs propres capacitĂ©s militaires. Pour autant, ce moment dâĂ©branlement politique semble peu propice Ă lâancrage stratĂ©gique de long terme et Ă la conjuration du risque nuclĂ©aire, qui avait animĂ© les gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes. De plus, la remilitarisation se fait, en grande partie, au profit de lâindustrie amĂ©ricaine, comme en tĂ©moignent aux yeux du grand public les commandes de F-35.
En rĂ©alitĂ©, le niveau de dĂ©sindustrialisation interroge notre interprĂ©tation de la notion mĂȘme de PIB, au vu des activitĂ©s qui sont dĂ©sormais au cĆur de lâactivitĂ© des Ă©conomies dĂ©veloppĂ©es, soutenue au moyen de bulles, jusquâĂ ce quâelles Ă©clatent. A lâheure oĂč de nombreux pays se dĂ©veloppent, forment des ingĂ©nieurs en nombre et les mobilisent pour leur dĂ©ploiement industriel, sâimpose une rĂ©flexion lucide sur la valeur de nos Ă©conomies dĂ©sindustrialisĂ©es, Ă lâĂšre du Powerpoint et des montagnes de financements circulaires.
La crise de lâeuro nâavait pas donnĂ© lieu Ă une remise en question vĂ©ritable. Au contraire, lui ont succĂ©dĂ© une politique de bulle monĂ©taire et, autour de 2017, la croyance en un bond en avant imminent des mĂ©canismes fĂ©dĂ©raux. On a alors mĂȘme annoncĂ© une dynamique de rĂ©industrialisation, alors quâune analyse plus ancrĂ©e ne pouvait quâindiquer une tendance inverse. Câest dans cette optique que la situation française a continuellement dĂ©rapĂ© sur le plan financier et industriel. L’adage selon laquelle chaque crise est l’occasion de parachever une Ă©tape dans l’Ă©dification de lâUE a accompagnĂ© lâĂ©loignement de lâhorizon dâune sociĂ©tĂ© stable, crĂ©ative et prospĂšre.
La perspective dâun nouveau dĂ©part pour lâUnion europĂ©enne est entravĂ©e par la nature-mĂȘme de son dĂ©crochage, ancrĂ© dans des Ă©volutions culturelles, dont la dĂ©rive bureaucratique et la crise Ă©ducative sont des Ă©lĂ©ments centraux. En lieu de remĂšde, on voit de nombreux partis et mouvements en tous genres se positionner dans un jeu de guerre culturelle, dont les termes et la théùtralitĂ© sont directement importĂ©s des mĂ©dias, plateformes et organismes outre-atlantiques. Les concessions actuelles de la Commission retarderaient, dans le meilleur des cas, un virage de redressement productif de plusieurs annĂ©es.
Au-delĂ des invectives trumpiennes, la survie de lâUE Ă long terme ne peut plus ĂȘtre la seule hypothĂšse de travail, face aux chocs financiers qui sâannoncent, au dĂ©crochage productif et Ă©ducatif, ainsi quâĂ lâissue de la guerre russo-ukrainienne. Les Etats et acteurs Ă©conomiques doivent se prĂ©parer Ă la possibilitĂ© dâun bouleversement du systĂšme de coopĂ©ration europĂ©en Ă lâhorizon dâune dĂ©cennie.
Il ne sâagit pas, Ă ce stade, dâun jeu de prophĂ©ties sur ce qui constituerait le facteur dĂ©clenchant parmi les diverses options : de lâĂ©lection de lâAlternative fĂŒr Deutschland (AfD) Ă la sortie de certains pays dâEurope centrale, perdant Ă©ventuellement leur statut de bĂ©nĂ©ficiaires nets du budget europĂ©en, au grĂ© de lâintĂ©gration de lâUkraine ; ce qui pourrait expliquer que Moscou ne sây oppose pas.
Il sâagit, avant tout, dâengager un travail de prĂ©paration pour Ă©viter un Ă©clatement dĂ©sordonnĂ©. Car celui-ci aurait des consĂ©quences redoutables pour les pays ne disposant plus, Ă ce moment, dâun modĂšle productif ni des ressources requises. Dans un scĂ©nario combinant Ă©clatement et imprĂ©paration, la tendance quâillustre lâaccord avec le Mercosur pourrait, Ă lâhorizon en question, entraĂźner des difficultĂ©s dâapprovisionnement alimentaire. Une stratĂ©gie de rĂ©silience doit aborder ces risques tangibles.
Anticiper la perspective du retour de responsabilitĂ©s nationales, dans un cadre qui serait plus proche dâune union douaniĂšre intĂ©grĂ©e et dâun mĂ©canisme de coordination monĂ©taire, pourrait, dans tous les cas, servir dâaiguillon Ă un travail de stratĂ©gie productive et de sursaut Ă©ducatif. Alors que la mĂ©connaissance rĂ©ciproque entre europĂ©ens a atteint un degrĂ© prĂ©occupant, un tel effort pourrait mĂȘme nous rassembler, suivant des objectifs plus concrets de bonne entente et de stabilitĂ©.












