Catégorie : Economie

  • IA : L’exubérance financière comme rempart face au réel

    IA : L’exubérance financière comme rempart face au réel

    Tribune pour Les Echos du vendredi 5 juin 2026. Le texte ci-dessous est une version plus détaillée du texte publié dans la version imprimée du journal.

    La vigueur du rebond porté par les valeurs liées à l’IA et aux semi-conducteurs, depuis l’amorce de désescalade au Moyen-Orient, ne suffit pas à balayer les inquiétudes sur le cycle d’investissement actuel. Au contraire, cette exubérance soulève plutôt des interrogations quant à sa soutenabilité, sur fond de course à l’introduction en bourse des fournisseurs de LLM.

    Le poids déjà massif et croissant du secteur dans les indices boursiers entretient une dynamique réflexive, portée par les investissements passifs : plus le secteur croit plus il reçoit ces vagues de fonds et croît encore plus en retour… jusqu’à ce qu’un choc entrave finalement cette mécanique.

    Dans cette optique, les marchés ont rapidement considéré les risques matériels comme épisodiques, qu’il s’agisse des pénuries énergétiques ou des pressions sur des intrants indispensables à la production de puces. Cette réaction ne relève pas que de l’optimisme diplomatique. Depuis trois ans, le modèle de financement repose sur une expansion stratosphérique des LLM, en minimisant la question du modèle économique, des conséquences du réajustement de la tarification à l’ère de l’IA agentique, ou encore des limites intrinsèques des modèles en termes de fiabilité.

    Les solides résultats des entreprises du cloud et des semi-conducteurs, combinés à une abondance de liquidités et à la domination d’un petit nombre de groupes, ont renforcé l’idée que la croissance de la demande en infrastructures liées à l’IA générative restera indéfiniment soutenue.

    Flux de capitaux circulaires et concentration technologique

    Cette dynamique provient notamment de la structure de plus en plus circulaire du financement. En 2026 les projections d’investissements de Nvidia, Alphabet, Apple, Microsoft et Amazon dans les infrastructures « hyperscale » sont comprises entre 600 et 725 milliards de dollars. Les liens à l’intérieur de cet écosystème sont particulièrement étroits. Nvidia occupe une position centrale à la fois comme fournisseur dominant de GPU et comme acteur impliqué dans des investissements. Cette position renforce une boucle dans laquelle les investissements, la demande en capacité de calcul et les capacités de production sont interdépendantes.

    Microsoft a investi 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul reposent largement sur Azure, ce qui renforce à son tour les revenus cloud de Microsoft et sa capacité à poursuivre ses investissements. Google a investi plusieurs milliards de dollars dans Anthropic, qui s’est parallèlement engagé dans des contrats d’infrastructure cloud massifs, répartis entre Google et Amazon. Amazon a lui-même investi environ 8 milliards de dollars dans Anthropic, lequel a ensuite développé des accès subventionnés pour les développeurs à travers les infrastructures cloud de ces mêmes groupes.

    Les modèles de tarification à l’usage (par token) introduisent toutefois une incertitude sur la transformation de cette croissance en revenus durables, notamment si les mécanismes de « subvention » ou de soutien indirect venaient à s’atténuer. Ces mécanismes entretiennent les anticipations de croissance, mais brouillent aussi la frontière entre demande indépendante et flux de capitaux auto-alimentés. Une part importante de la solidité apparente du secteur repose sur un nombre restreint d’entreprises qui financent simultanément les infrastructures, fournissent la puissance de calcul et soutiennent les applications qui consomment cette puissance.

    La montée de l’investissement passif renforce encore ce phénomène. À mesure que les grandes entreprises liées à l’IA voient leur valorisation progresser, leur poids dans les grands indices augmente automatiquement, attirant davantage de flux financiers et accentuant la concentration du marché. Les « Magnificent Seven » représentent désormais entre 30 et 45 % de la capitalisation du S&P 500 selon les périodes observées, tandis que la valorisation boursière de Nvidia a dépassé les 5000 milliards de dollars.

    Dans le même temps, les fondements matériels de cette expansion deviennent de plus en plus déterminants. L’IA de pointe dépend d’une croissance massive de la consommation électrique, des capacités de fabrication de semi-conducteurs, des systèmes de refroidissement et des centres de données. La production de semi-conducteurs repose elle-même sur des chaînes industrielles complexes mobilisant du GNL, de l’hélium, des gaz spécialisés, du cuivre ainsi qu’un approvisionnement électrique stable.

    Contraintes matérielles et fragilité financière

    L’hélium illustre cette dépendance. Le Qatar figure parmi les principaux exportateurs mondiaux, et toute perturbation des routes maritimes dans le Golfe peut rapidement affecter les fabricants de semi-conducteurs en Asie de l’Est. À Taïwan, plusieurs groupes industriels ont déjà exprimé leurs inquiétudes concernant la sécurité des approvisionnements en GNL et en hélium.

    Par ailleurs, l’île est au centre du jeu diplomatique sino-américain et de son recalibrage consistant notamment pour Trump à « ne pas vouloir en parler ». Dans le même temps, la Chine a acté la stratégie de restriction des exportations de semi-conducteurs par les Etats-Unis et fait le pari consistant à bâtir son autonomie, autour de Huawei, qui à terme risque d’entamer l’hégémonie des géants américains et leurs constructions financières.

    Parallèlement, l’obsolescence rapide des infrastructures ajoute une autre forme de fragilité pour le secteur. Les centres de données construits autour des GPU actuels pourraient perdre une partie importante de leur compétitivité sur les charges de calcul les plus avancées en seulement un an et demi à trois ans, même s’ils restent utilisables pour l’inférence ou des applications secondaires. Pourtant, les durées d’amortissement comptable s’étendent généralement sur trois à cinq ans, ce qui peut masquer l’existence d’infrastructures sous-utilisées et retarder la visibilité sur certaines obligations financières de long terme.

    Il ne s’agit pas de mettre en doute le tournant de l’IA mais la façon dont les marchés financiers valorisent sa croissance comme illimitée sous sa forme actuelle, tout en sous-estimant les contraintes physiques, financières, industrielles et géopolitiques. Les grands modèles de langage s’intègrent naturellement dans l’architecture financière actuelle parce qu’ils se déploient efficacement à travers les infrastructures cloud et les modèles économiques (partiels) par abonnement. A l’inverse, L’IA physique, notamment pour la robotique, répond à une logique différente. Elle dépend davantage d’un déploiement dans le monde réel et de cycles de développement plus longs qui s’accordent moins facilement avec les mécanismes de financement actuels.

    Cette dynamique évoque l’hypothèse d’instabilité financière de Minsky, selon laquelle les longues périodes de stabilité encouragent progressivement une prise de risque croissante. Les limites liées à la résilience financière et industrielle risquent d’imposer un difficile réveil, par exemple au gré de prises de bénéfices après une vague d’introductions en bourse.

  • La France, hub européen des data centers, mais que pèse-t-elle dans la bataille de l’IA ?

    La France, hub européen des data centers, mais que pèse-t-elle dans la bataille de l’IA ?

    Entretien avec Atlantico sur les investissements dans les infrastructures physiques de l’IA en France, à l’occasion des annonces du sommet Choose France 2026 (extraits).

    Les annonces faites à Choose France sont-elles le signe que la France est en train de gagner la bataille de l’IA, ou seulement celle des data centers ? Derrière le total de 93 milliards d’euros annoncés, que représente réellement, pour le volet IA, la création de technologies, de modèles et de propriété intellectuelle, par rapport aux infrastructures ?

    Ces investissements ne signent certes pas une victoire décisive de la France dans la course de l’IA, mais ils la placent au cœur des infrastructures qui la sous-tendent en Europe. Ils s’accompagnent de retombées industrielles, même si la création de propriété intellectuelle reste largement entre les mains de ces acteurs internationaux. Le défi sera de transformer cette attractivité en leviers pour développer l’industrie nationale.

    En pleine crise énergétique, avec son électricité largement décarbonée et son réseau électrique stable, la France devient un centre européen pour les infrastructures d’IA, attirant des acteurs comme SoftBank en particulier, Brookfield ou Ardian, qui investissent dans les data centers et suscitent des partenariats industriels. Schneider Electric mobilise son expertise en efficacité énergétique, refroidissement et automatisation. Ces projets contribuent au développement de compétences dans l’exploitation et la gestion de centres de données haute performance.

    Pour autant, le volet lié au développement de technologies clés et de modèles reste limité. Malgré le projet Bull/Foxconn sur les cartes mères, il s’agit plus d’infrastructures que de laboratoires de R&D ou a fortiori de production de cartes graphiques. Or c’est bien dans les semi-conducteurs que repose une immense partie de la valeur réelle du secteur. L’Europe reste très en retrait sur ce plan, malgré des initiatives intéressantes.

    Il faut par ailleurs garder à l’esprit l’exubérance financière généralisée autour de l’IA, notamment dans le financement d’infrastructures. Il convient de ne pas bâtir une stratégie nationale sur ces seules promesses. De plus, comme le montrent de nombreuses initiatives dans le monde, il est important de développer les sources locales de financement et de préserver l’intégrité des entreprises technologiques, sur le plan de la propriété intellectuelle et de la résilience du capital.

    On distingue souvent les data centers d’inférence, qui exécutent les requêtes, et les data centers d’entraînement des LLM, où sont développés les grands modèles d’IA. Sommes-nous en train d’accueillir en France les infrastructures les plus stratégiques de la chaîne de valeur ou principalement des data centers qui profitent de notre avantage énergétique ?

    Dans l’ensemble, les projets concernent les deux types mais sans distinction toujours très claire sur la répartition. Le cas qui semble tendre le plus vers l’entraînement est « l’AI gigafactory » Ardian/Verne combinant calcul intensif et activités de recherche. L’entraînement est plus stratégique sur le plan géopolitique et industriel. Ces centres nécessitent des ressources colossales (énergie, refroidissement, GPU) et sont difficiles à délocaliser.

    Les data centers d’inférence sont moins stratégiques, car ils reposent sur des modèles déjà entraînés et des puces plus limitées, optimisées pour cet usage. Cependant, ils complètent l’offre française en permettant de déployer des services d’IA à grande échelle, avec une latence réduite pour les utilisateurs européens. Leur valeur réside dans leur proximité avec les marchés finaux.

    L’enjeu consiste à ne pas être un simple hébergeur. La France doit capitaliser sur ces infrastructures pour développer des partenariats technologiques, attirer des centres de R&D (en conditionnant son soutien à des engagements en matière de transfert de technologie), créer des liens avec l’industrie locale (pour des modèles dédiés à des secteurs stratégiques), pour ne pas être un simple fournisseur d’électricité et de terrain.

    Arthur Mensch a expliqué devant l’Assemblée que l’IA est avant tout une industrie énergétique lourde. Est-ce que la France réalise vraiment que la bataille de l’IA ne se jouera pas seulement sur les talents ou les logiciels, mais d’abord sur la capacité à produire et acheminer de l’électricité ? La France peut-elle relever le défi de l’électrification face à la demande et aux besoins de l’IA ? 

    Mensch a rappelé à juste titre aux responsables politiques que l’IA n’est pas qu’une question de modèles mais aussi d’infrastructure matérielle et énergétique. Derrière chaque modèle, il y a des centres de données, des semi-conducteurs, du refroidissement, des réseaux électriques. En plus de mieux capitaliser sur nos ingénieurs et chercheurs polyvalents suivant la tradition de créativité mathématique, il s’agit aussi de tirer profit d’une électricité abondante, stable et compétitive. Sur ce point, la France conserve un avantage avec le nucléaire, bien que le parc ait été fragilisé par des hésitations stratégiques et que sa mise à contribution souffre d’un cadre européen de tarification aberrant.

    Pourquoi la France est-elle confrontée à une fenêtre de tir décisive de deux ans dans le domaine de l’IA ? Est-on en train de vivre l’équivalent d’une révolution industrielle où les positions prises aujourd’hui détermineront les rapports de puissance pour plusieurs décennies ?
    Nous entrons dans une phase de consolidation. Les premières années de l’IA générative étaient encore relativement expérimentales, en termes de développement de modèles ou de tarification. Désormais, les acteurs qui contrôlent le calcul, les données, les talents et l’énergie commencent à verrouiller les positions. On peut faire le parallèle avec les révolutions industrielles. Ceux qui maîtrisent les infrastructures structurantes imposent ensuite leurs standards technologiques, financiers et géopolitiques.

    Mais il faut aussi garder une certaine prudence face au discours dominant. Nous sommes dans une phase de valorisations excessives, avec des mécanismes de financement circulaires entre entreprises de semi-conducteurs, « hyperscalers » et fournisseurs de modèles. Une partie des usages reste encore peu rationalisée. Les marchés anticipent des revenus futurs gigantesques alors que des modèles sont appelés à rester déficitaires.

    Ne copions pas mécaniquement la stratégie américaine, centrée sur une logique d’hypercroissance financée par des marchés de capitaux très profonds. L’Europe n’aura ni les mêmes volumes financiers ni la même tolérance au déficit. Elle doit donc chercher des trajectoires plus sélectives, plus industrielles et efficaces.

    L’open source constitue un levier stratégique important : mutualisation des coûts, diffusion des capacités, moindre dépendance aux plateformes américaines et possibilité de développement de modèles spécialisés sans engager des dizaines de milliards de capital. Comme le rappelle Yann LeCun, les premiers développements de Llama chez Meta ont été largement réalisés depuis Paris. Le problème réside surtout dans l’incapacité à transformer cette capacité conceptuelle en puissance industrielle.

    Selon les estimations citées, l’IA pourrait nécessiter jusqu’à 40 gigawatts supplémentaires en France. Faut-il considérer le nucléaire comme la condition absolue de notre souveraineté numérique, ou bien un mix plus pragmatique – nucléaire, solaire, renouvelables et réseaux – devient-il incontournable ?

    Le nucléaire est essentiel si la France veut conserver une électricité pilotable, décarbonée et compétitive à grande échelle. Une IA industrialisée ne peut pas dépendre excessivement d’énergies intermittentes. Pour autant, l’enjeu concerne l’ensemble du système énergétique : réseaux, stockage, hydraulique, efficacité énergétique, capacités de refroidissement…

    Dans le même temps, la Chine développe des approches souvent plus pragmatiques : infrastructures moins coûteuses, modèles plus économes en calcul, optimisation matérielle agressive. De plus, Pékin cherche à reproduire les capacités de Nvidia face aux restrictions américaines à l’exportation.

    La compétition mondiale sur l’IA se joue désormais à des vitesses incompatibles avec notre montagne bureaucratique, sur le plan énergétique et au-delà. Il faudrait redévelopper des zones franches industrielles et technologiques : simplification réglementaire et fiscalité adaptée pour l’innovation et les infrastructures critiques. Le paradoxe français est d’avoir longtemps disposé d’un des systèmes énergétiques et scientifiques les plus compétitifs puis d’avoir organisé sa propre désindustrialisation.

    Est-ce que la France est en train de rater la montée en gamme de la chaîne de valeur de l’IA, en laissant les logiciels et les modèles partir aux États-Unis pendant que nous fournissons seulement l’énergie ?

    Le risque est effectivement de rester cantonné à une partie limitée de la chaîne de valeur : fournir l’énergie, les infrastructures ou les talents expatriés pendant que la captation de valeur se concentre aux États-Unis. Mais il est essentiel pour se repositionner de comprendre l’état actuel du secteur, avec ses failles et les nouvelles opportunités qui émergent.

    En plus des limites intrinsèques aux LLM, une partie du secteur fonctionne aujourd’hui sur des anticipations financières extrêmement spéculatives. Beaucoup d’usages restent difficiles à monétiser, alors même que les besoins en calcul et en capital explosent à l’ère de l’IA agentique. Une partie importante de la prochaine vague pourrait venir d’IA davantage intégrées aux systèmes industriels réels : robotique, automatisation, maintenance, défense, logistique, simulation industrielle, santé. Il ne s’agit pas seulement d’imiter OpenAI mais aussi d’orienter le développement pour augmenter la productivité industrielle, avec une intégration aux chaînes de production et aux systèmes physiques.

    Les futures introductions en bourse d’OpenAI à 850 milliards, Anthropic à 900 milliards, SpaceX à 2 000 milliards vont permettre aux géants américains d’investir et de verrouiller les capacités de calcul et les ressources énergétiques. Est-ce qu’il existe encore une possibilité réaliste pour la France et l’Europe de combler une partie du retard dans le domaine de l’IA face aux Etats-Unis et à la Chine dans cette fenêtre de tir de deux ans ? La robotique peut-elle être une des solutions pour la France ?

    Les valorisations évoquées montrent surtout la puissance financière américaine. Ces entreprises peuvent lever des montants capables de sécuriser des semi-conducteurs, des centres de données et des contrats énergétiques à une échelle inaccessible pour l’Europe.

    L’Europe s’est aussi enfermée dans une approche réglementaire labyrinthique, notamment avec l’AI Act. Plusieurs États et entreprises européennes ont demandé en vain des ajustements pour préserver la compétitivité industrielle. Donald Trump pour sa part n’a eu qu’à exiger, pour qu’Ursula von der Leyen s’exécute, dans le sens des intérêts américains.

    La France et l’Europe peuvent encore construire des positions fortes dans des domaines où elles disposent d’avantages industriels, scientifiques ou même énergétiques. La robotique combine logiciels, capteurs, mécanique, électronique de puissance et industrie, même sans nécessairement couvrir tous ces domaines.

    L’IA physique offre un angle alternatif aux usages très orientés vers la consommation et les chatbots. Une robotique industrielle avancée produit des gains directs de compétitivité, de productivité et de réindustrialisation. C’est probablement là que nous avons le plus de chances de créer des synergies avec notre tissu industriel.

    Retrouvez l’entretien complet sur Atlantico.

  • Réouverture du détroit d’Ormuz : vers un conflit gelé sur fond de paralysie politique

    Réouverture du détroit d’Ormuz : vers un conflit gelé sur fond de paralysie politique

    Intervention sur France Info TV le 29 mai 2026.

    Reranscription complète :

    Bonjour Rémi Bourgeot, il y a derrière le nerf de la guerre, l’argent, l’économie dans ces décisions de Donald Trump. Il y a quelques minutes seulement, on disait que le président américain voulait prendre son temps pour éventuellement donner sa décision sur cet accord avec l’Iran. Et là, on voit que les choses se précipitent. Est-ce que vous y voyez une dimension économique ?

    Economique certainement, parce que c’est la première cause de pression sur Donald Trump, du fait des effets sur l’économie mondiale et sur l’économie américaine. Donc il est soumis à cette urgence.

    Mais aujourd’hui, il est aussi confronté à des divisions internes. Personnellement, il a compris la catastrophe que constituait cette guerre israélo-américaine sur l’Iran assez vite, puisqu’on lui avait promis que ça n’allait durer que quelques jours.

    Mais au niveau américain, il est confronté à ces tensions avec une partie du parti républicain, des néoconservateurs en particulier, qui s’opposent à toute forme d’accord qui soit réaliste d’un point de vue diplomatique. Et par ailleurs, des pressions évidemment d’Israël, qui n’a aucun intérêt, en tout cas du point de vue de Benyamin Netanyahou, à conclure un accord avec l’Iran, et encore moins un accord qui ait des répercussions régionales, notamment sur la guerre qu’il mène au Liban. Donc, la situation reste très incertaine.

    Le nerf de la guerre pour les Américains reste le nucléaire. On voit cependant le poids de la position iranienne et les énormes difficultés militaires, en plus des difficultés économiques auxquels sont confrontés les États-Unis, qui doivent se soumettre à l’exigence principale de l’Iran, qui est de renvoyer à plus tard un accord nucléaire. Il faut le rappeler : la dernière fois, avec Obama, ça avait mis plusieurs années à être négocié.

    Donc aujourd’hui, on parle du fait que l’Iran s’engage à ne pas développer d’armes nucléaires, mais c’est déjà le cas. Les négociations portent sur le nucléaire civil et les niveaux d’enrichissement pour éviter que l’Iran soit en position, à un moment, de pouvoir développer le nucléaire militaire.

    Mais on voit une situation de très grande difficulté pour les États-Unis. Trump a probablement très clairement compris l’impasse dans laquelle il se trouvait, mais il est confronté à d’énormes oppositions, d’énormes pressions, avec tous ces allers-retours, cette incertitude incroyable.

    Et le mécanisme de négociation est quand même très surprenant, où il doit donner son accord à quelque chose qui est censé être négocié par lui-même, en fait, parce que les négociateurs ont un mandat très limité.

    Donc les parties tentent effectivement de s’entendre pour ouvrir le détroit d’Ormuz, qui était effectivement parfaitement ouvert avant cette guerre. Mais par-delà cette perspective d’accord partiel, la situation reste extrêmement tendue avec les États-Unis, qui ont le plus grand mal à reconnaître cette défaite stratégique.

    Rémi Bourgeot, vous êtes toujours en ligne avec nous. On parle de guerre, d’éventuelles solutions du conflit ou pas ? Et on parle nucléaire et pétrole essentiellement.

    Oui, je pense qu’il est tout à fait juste de dire que même en cas d’accord, ce serait un accord très partiel. Et en fait, la situation ressemblerait beaucoup plus, en réalité, à un conflit gelé qu’à un accord de paix. Il s’agit de rouvrir le détroit d’Ormuz et de laisser, en fait, le nucléaire de côté pour un éventuel accord bien plus tard, car cela prend très longtemps à négocier.

    Ce qui se passe visiblement à l’instant, c’est que Donald Trump a besoin de mettre le mot « nucléaire » dans l’annonce. Mais en fait, pour une concession qui n’existe pas véritablement, puisque les Iraniens ne développent pas, ne s’apprêtaient pas à développer un programme nucléaire militaire. Ce n’était pas ça l’enjeu.

    Et sur l’enrichissement, même à but civil ou expérimental, des concessions étaient déjà sur la table. Il s’agit pour les Iraniens de garder la capacité à enrichir de l’uranium. Donc on voit la situation telle qu’elle se dessine, en fait, depuis trois mois.

    C’est une débâcle stratégique pour les États-Unis et aussi pour Israël. Donald Trump est confronté à une très grande difficulté à conclure un accord, alors que ça fait bien deux mois qu’il se démène pour essayer de se dépêtrer de cette situation.

    La concession qui semblerait importante de la part des Iraniens est effectivement sur le contrôle du détroit d’Ormuz. Mais même s’ils changent les conditions d’accès ou de circulation, qu’ils ouvrent le détroit en coordination avec les Américains, ils ont fait la preuve que c’est, quelque part, ce qu’on a appelé leur « arme nucléaire » à eux : le pouvoir de contrôler le détroit, avec des moyens qui sont très limités, en comparaison du programme balistique par exemple.

    Donc on a cette situation qui pointe plutôt vers une sorte de conflit gelé, avec la perspective d’un accord nucléaire qui arriverait plus tard. Ce qui est positif, c’est qu’on voit cette volonté commune de rouvrir quand même le détroit d’Ormuz et des concessions de part et d’autre, mais un blocage extrêmement important au niveau américain, auquel est confronté Donald Trump pour pouvoir mettre en place une quelconque ouverture de façon réaliste.

    Merci Rémi Bourgeot pour votre analyse.

    Cette retranscription automatique a été éditée par souci de clarté.

  • La mécanique financière de l’IA face aux contraintes du monde réel

    La mécanique financière de l’IA face aux contraintes du monde réel

    Cette note s’appuie sur mon étude The Global AI Race amid Asset Bubble Dynamics, que je présenterai le vendredi 15 mai 2026 au King’s College de Londres, dans le cadre du séminaire The Geopolitics of Technology, salle KING21, King’s Building. De 10h à 18h.

    La désescalade dans la guerre d’Iran a déclenché un rebond des marchés, principalement porté par les valeurs liées à l’intelligence artificielle et aux semi-conducteurs. La vigueur de ce rebond, malgré des fragilités géopolitiques et industrielles importantes, soulève des interrogations sur la solidité du cycle actuel. Des perturbations physiques persistent, allant des tensions énergétiques à des contraintes sur des matériaux critiques, et la désescalade elle-même reste instable, dans un contexte où Donald Trump n’envisage pas une reprise des hostilités mais ne parvient pas à atteindre un accord réaliste durable. Des périodes prolongées de performance élevée, de liquidité abondante et de domination de quelques grands acteurs ont progressivement conduit les marchés à considérer les chocs comme transitoires et absorbables.

    Malgré les promesses de l’IA, la dynamique financière repose en partie sur des mécanismes de financement circulaire et sur des modèles économiques encore largement déficitaires. Le développement de la gestion passive renforce cette structure : une part importante des flux est dirigée vers les grandes capitalisations technologiques, qui à leur tour alimentent des circuits de financement internes au secteur, soutenant leurs propres revenus et leur valorisation. Cette configuration renvoie à plusieurs cadres théoriques des bulles d’actifs, notamment ceux associés à Minsky.

    Le pari global sur la capacité des modèles de langage à atteindre une intelligence de niveau humain s’inscrit parfaitement dans ce cadre financier. Parallèlement, les développements de l’IA dite physique, en particulier dans la robotique, suggèrent une trajectoire technologique et économique différente, reposant sur d’autres contraintes de production et d’investissement.

    La mécanique financière et son impact technologique

    Le rebond des actions liées à l’IA reflète un marché qui minimise les effets industriels potentiels des perturbations observées dans le Golfe. Les marchés sont rapidement revenus au récit dominant des deux dernières années : hausse des investissements dans l’IA, poursuite de l’expansion des infrastructures et demande soutenue en semi-conducteurs avancés. Nvidia, ses fournisseurs, les fabricants de mémoire et les entreprises d’infrastructure cloud ont été en tête de la reprise. Jusqu’à présent, aucune perturbation majeure et visible de la production de semi-conducteurs n’a été constatée, ce qui a renforcé les positions des investisseurs malgré l’incertitude géopolitique. L’événement a été traité comme un choc temporaire plutôt que comme une contrainte systémique.

    Les actions des semi-conducteurs restent principalement tirées par les anticipations de croissance des infrastructures d’IA. Les perspectives de résultats solides renforcent l’idée d’une demande de calcul quasi illimitée. Tant que les grandes plateformes numériques maintiennent leurs plans d’investissement et que les conditions de financement restent favorables, les marchés tendent à interpréter les chocs géopolitiques comme des obstacles temporaires plutôt que comme des inflexions structurelles.

    Le rebond actuel reflète également la confiance dans la croissance des bénéfices liés à l’IA, la poursuite des investissements des géants numériques et les flux passifs qui renforcent la concentration de l’indice autour d’un petit nombre de grandes entreprises technologiques. Les “Magnificent Seven” représentent désormais environ 30 à 45 % de la capitalisation du S&P 500 selon les configurations de 2025–2026, et la capitalisation de Nvidia a dépassé 5 000 milliards de dollars.

    Une partie de cette dynamique provient de l’interconnexion croissante des investissements liés à l’IA. En 2025, Nvidia, Alphabet, Apple, Microsoft et Amazon ont investi environ 495 à 600 milliards de dollars dans l’expansion des infrastructures des hyperscalers, avec des projections de 600 à 725 milliards pour 2026. Les relations sont directes : Microsoft a investi 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul sont exécutées sur Azure, renforçant ainsi les revenus de Microsoft et sa capacité d’investissement future. Google a investi plusieurs milliards (montants à un chiffre bas de milliards) dans Anthropic, qui a signé des engagements d’achats de services cloud estimés à 200 milliards de dollars sur cinq ans auprès de Google et Amazon. Amazon a investi 4 milliards de dollars dans Anthropic, qui propose en retour un accès fortement subventionné aux développeurs, renforçant la concentration de la demande au sein des écosystèmes cloud.

    Une partie de cette dynamique reflète la structure de plus en plus interconnectée des investissements liés à l’IA. Amazon, Microsoft, Alphabet et Meta devraient consacrer bien plus de 600 milliards de dollars aux infrastructures d’IA en 2026, certaines estimations approchant ou dépassant 700 milliards de dollars. Microsoft a investi environ 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul renforcent la demande et les revenus d’Azure. Alphabet a fortement investi dans Anthropic, avec des engagements financiers pouvant atteindre 40 milliards de dollars. Anthropic aurait également accepté de consacrer environ 200 milliards de dollars aux infrastructures Google Cloud sur cinq ans. Amazon a par ailleurs étendu son investissement dans Anthropic au-delà du montant initial de 8 milliards de dollars, tandis qu’Anthropic aurait conclu des accords d’approvisionnement cloud à long terme avec AWS dépassant 100 milliards de dollars sur une décennie.

    Les modèles de tarification à l’usage (par token) introduisent une incertitude sur la capacité de cette expansion de l’usage à se traduire en revenus durables, une fois les subventions, crédits et mécanismes de soutien stratégique réduits. Il en résulte un décalage possible entre la croissance mesurée de l’activité et la capacité réelle de monétisation.

    Cette structure crée un risque de tarification en période de normalisation : si les « subventions » des investisseurs ou crédits diminuent, les modèles de tarification à l’usage (par requête ou par token) pourraient révéler un écart entre demande apparente et capacité réelle de paiement.

    L’obsolescence constitue un facteur supplémentaire de risque. Le rythme d’évolution des semi-conducteurs est tel que les centres de données construits sur les générations actuelles de GPU peuvent perdre en efficacité pour les charges de travail les plus avancées en 1,5 à 3 ans, tout en restant utilisables pour l’inférence et des usages secondaires. Les amortissements de 3 à 5 ans prolongent ainsi artificiellement la durée de vie comptable des actifs au-delà de leur utilité économique maximale, ce qui peut masquer une sous-utilisation des infrastructures. Les structures de location hors bilan peuvent également retarder la visibilité des engagements réels.

    Par ailleurs, la concentration du capital influence directement les choix technologiques. Les modèles de langage s’intègrent naturellement dans la structure financière actuelle : ils reposent sur des infrastructures GPU, produisent des retours rapides et s’alignent avec des modèles de revenus par abonnement. L’IA physique, notamment la robotique, suit une logique différente. Elle dépend de systèmes matériels, de cycles de développement longs et de données difficilement reproductibles dans des environnements cloud.

    Cadres théoriques et dynamique des marchés

    Plusieurs cadres théoriques permettent de comprendre ces mécanismes. Le concept de réflexivité souligne comment la hausse des valorisations attire de nouveaux flux de capitaux, renforçant les conditions initiales de cette hausse. L’hypothèse d’instabilité financière de Minsky décrit comment la stabilité prolongée favorise la prise de risque. L’ exubérance irrationnelle de Shiller met en évidence le rôle des récits dans l’allocation du capital. La montée de la gestion passive amplifie ces dynamiques via des effets de momentum liés aux indices.

    La concurrence technologique entre les États-Unis et la Chine ajoute une dimension supplémentaire. Les restrictions américaines sur les GPU H100 et H200 obligent la Chine à s’appuyer sur des alternatives domestiques, avec des écarts de performance variables selon les usages, même si certains accélérateurs locaux progressent sur des cas spécifiques. Les financements publics réduisent les contraintes politiques mais n’éliminent pas les inefficiences. Les entreprises chinoises comme Alibaba et Tencent ont fortement augmenté leurs dépenses dans l’IA et le cloud, mais les contraintes matérielles entraînent un surinvestissement relatif pour une même capacité de calcul. Le résultat est un écosystème plus fragmenté, avec duplication des investissements.

    Chaînes physiques et production de semi-conducteurs

    Les marchés financiers et les systèmes physiques sous-jacents ne sont pas parfaitement alignés. Le détroit d’Ormuz reste un corridor stratégique pour l’énergie et la logistique mondiale. Il influence également des flux de matériaux industriels difficiles à substituer rapidement. La production de semi-conducteurs dépend du GNL, de l’hélium, de gaz spécialisés, du cuivre, de systèmes de refroidissement et d’une alimentation électrique stable. Plusieurs de ces intrants restent exposés à des risques maritimes dans la région du Golfe, même si les données actuelles n’indiquent pas de contrainte immédiate significative.

    L’hélium illustre clairement cette dépendance. Le Qatar est l’un des principaux exportateurs mondiaux, et toute perturbation des routes de transport peut rapidement affecter les fabricants de semi-conducteurs en Asie de l’Est. Des associations industrielles à Taïwan ont récemment exprimé des préoccupations concernant la sécurité de l’approvisionnement en GNL et en hélium. L’enjeu porte moins sur une rupture immédiate que sur la réduction progressive des marges de sécurité dans des systèmes déjà tendus.

    Les prix de marché supposent que la normalisation interviendra avant que ces contraintes ne deviennent structurelles pour la production. Cette hypothèse peut s’avérer correcte : l’industrie des semi-conducteurs a historiquement su absorber les chocs logistiques via la gestion des stocks, la diversification des fournisseurs et la coordination publique. Les marchés ne négligent pas entièrement le risque géopolitique : les prix du pétrole, du transport maritime et de l’assurance ont réagi. Mais les investisseurs, en particulier dans l’IA, attribuent encore une probabilité relativement faible à des perturbations industrielles prolongées par rapport à la dynamique actuelle des bénéfices et des investissements.

    Contraintes physiques, valorisation et fragilité

    Le cycle d’investissement dans l’IA a créé une interdépendance forte entre attentes financières et infrastructures physiques. Contrairement aux cycles logiciels précédents, l’IA de pointe exige une augmentation continue de la consommation électrique, des capacités de centres de données, de la production de semi-conducteurs et des systèmes de refroidissement. Cela expose le secteur à des contraintes physiques en plus des conditions financières. Des tensions sur les transformateurs, le cuivre et les capacités de réseau apparaissent déjà dans plusieurs régions, tandis que l’expansion des hyperscalers entre en concurrence avec les besoins énergétiques industriels et publics.

    Ces contraintes restent partiellement intégrées dans les prix de marché, encore dominés par les récits de croissance et de monétisation future. La structure des indices joue également un rôle important : les grandes entreprises de semi-conducteurs et de cloud représentent une part élevée des indices mondiaux. Lorsque leurs valorisations augmentent, les flux passifs renforcent mécaniquement leur poids, amplifiant la dynamique de marché indépendamment des risques sous-jacents. La concentration du capital devient ainsi auto-renforcée.

    La résilience financière et la résilience industrielle évoluent désormais de manière partiellement dissociée. Cela ne signifie pas que les valorisations actuelles soient nécessairement excessives ni qu’une correction soit imminente. Le cycle de l’IA génère une croissance réelle des revenus, une expansion des infrastructures et une demande accrue de puissance de calcul. Le point central est que les marchés extrapolent de plus en plus cette trajectoire comme durable, tout en supposant que les contraintes géopolitiques et industrielles resteront transitoires.

    Historiquement, les cycles technologiques forts produisent souvent des anticipations similaires. Dans les phases de forte concentration du capital, les marchés privilégient la taille et la domination au détriment de la redondance. La fragilité devient visible lorsque les contraintes persistent plus longtemps que prévu ou lorsque les conditions de financement se resserrent en même temps que les tensions opérationnelles.

    Le contexte actuel combine plusieurs éléments de ce type. La demande en semi-conducteurs reste élevée, mais les infrastructures qui la soutiennent sont de plus en plus exposées à des concentrations géopolitiques. Taïwan reste centrale pour la fabrication avancée. Les routes maritimes du Golfe demeurent importantes pour l’énergie et certains intrants industriels. Les systèmes électriques sont sous pression en raison de la demande liée à l’IA. Une grande partie de cette expansion dépend encore de conditions de financement favorables et de niveaux d’investissement élevés.

    Dans ces conditions, le rebond récent des marchés peut refléter moins une résolution des risques géopolitiques qu’une domination croissante du cadre d’investissement lié à l’IA dans les marchés mondiaux. Les investisseurs semblent encore supposer que l’importance stratégique de l’IA justifiera durablement des investissements massifs, malgré des contraintes physiques visibles et l’absence d’un modèle économique viable.

  • La guerre exacerbe la crise du modèle industriel et social

    La guerre exacerbe la crise du modèle industriel et social

    Entretien sur France 24 avec la journaliste et romancière Aude Lechrist, sur la crise du modèle de développement occidental qu’exacerbent les aventures militaires. Transcription complète sous la vidéo.

    Aude Lechrist : En France, comme partout dans le monde, la fermeture du détroit d’Ormuz se fait sentir. Les syndicats réclament des augmentations salariales, notamment face au retour de l’inflation. Pour mieux comprendre comment les travailleurs sont touchés par les bouleversements actuels, la situation géopolitique, la pression climatique et les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle, nous recevons Rémi Bourgeot. Merci d’être avec nous. D’abord, les pressions qui pèsent sur les travailleurs sont-elles les mêmes partout dans le monde ?

    Rémi Bourgeot : Une mondialisation extrême s’est imposée, créant d’importantes courroies de transmission à travers les modèles industriels, mais avec, en parallèle, des politiques radicalement différentes d’un côté et de l’autre. Les pays d’Asie en développement rapide ont misé sur des politiques industrielles, la substitution aux importations et une autonomisation productive. L’Occident, lui, a connu une désindustrialisation rapide au cours des dernières décennies.

    L’Asie est pourtant lourdement touchée aujourd’hui sur le plan énergétique, même si la Chine notamment avait anticipé. Cette crise se répercute directement sur les travailleurs, sur les opportunités d’emploi et sur la pression des coûts qu’engendre la mondialisation des chaînes de production, laquelle est toutefois en recul, les pays cherchant désormais davantage d’autonomie et de résilience.

    Les travailleurs se retrouvent donc immédiatement plus fragilisés, le contexte géopolitique le montre clairement. Quelles conséquences concrètes observez-vous ?

    Les répercussions économiques sont immédiates et tangibles. La crise énergétique, par exemple, a provoqué des arrêts de chaînes de production. Les économistes évoquent des fractions de point de pourcentage amputés du PIB, mais c’est une véritable crise de l’économie réelle, de l’économie physique, des chaînes de production, qui est à l’œuvre. Pour beaucoup de pays dans le monde, c’est précisément cela qui porte leur développement économique et industriel.

    Et partout ou presque, les questions de développement industriel, de développement réel, de développement éducatif reviennent au centre du débat, car ce sont elles qui déterminent les perspectives de croissance à long terme et les opportunités offertes aux travailleurs.

    Un grand clivage s’est creusé entre les pays qui ont cru pouvoir miser indéfiniment sur les services, notamment les services financiers, pour assurer leur croissance, et ceux qui ont suivi une voie de développement plus traditionnelle, proche de ce qui s’est fait dans l’Europe d’après-guerre : développement industriel, développement éducatif, ce qui offre davantage d’opportunités aux travailleurs, même si les conditions de travail y sont parfois très difficiles.

    Mais un point d’inflexion a clairement été atteint : les pays développés n’ont plus de modèle de croissance viable.

    L’intelligence artificielle, que vous évoquiez en introduction, redistribue elle aussi les cartes, notamment à travers ses applications dans la robotique, qui affectera de plus en plus les travailleurs manuels, en plus des emplois de bureau. Et là encore, ce clivage est bien visible, avec un décrochage du modèle de développement dans une grande partie du monde occidental.

    Les États-Unis ont réussi à prendre le dessus sur le plan numérique, et aujourd’hui dans l’IA. Comment analysez-vous cette situation, surtout dans le contexte de la crise dans le détroit d’Ormuz, où les principaux investisseurs sont les pays du Golfe ?

    Le modèle de développement a véritablement décroché dans l’ensemble du monde occidental. Les États-Unis tiennent le haut du pavé sur le plan technologique, mais en pariant sur la possibilité de poursuivre indéfiniment dans une direction très dépendante des flux financiers et des capitaux étrangers, notamment du Golfe.

    Les annonces de Sam Altman et d’OpenAI ont été proprement extravagantes : des milliers de milliards prétendument levés dans le Golfe pour financer des infrastructures de data centers aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Et les montages financiers qui se mettent en place entre les acteurs du secteur ont tous les traits d’une bulle, avec des clients financés par leurs propres fournisseurs comme Nvidia et des investissements en apesanteur par rapport à la réalité économique et industrielle.

    Des innovations réelles existent pourtant, et des talents extraordinaires aussi, y compris sur le plan strictement technologique. Des chercheurs en IA comme Yann LeCun soutiennent que l’IA générative et les LLM se heurtent à une impasse du fait de leurs erreurs intrinsèques, ce que chacun peut constater au quotidien en les utilisant. D’autres technologies doivent être développées, et c’est déjà en cours, notamment pour les applications robotiques dans le monde réel.

    Mais dès qu’une innovation émerge, de véritables montagnes financières se construisent autour d’elle, sans véritable ancrage dans le développement économique, industriel ou humain.

    Il y a aussi la crainte des travailleurs, américains notamment, qui voient une crise économique se profiler. Les syndicats s’apprêtent manifestement à se mobiliser massivement. La Journée des travailleurs aux États-Unis est distincte de la Journée internationale du travail, mais une forte mobilisation est attendue aujourd’hui. Donald Trump n’a clairement pas répondu aux inquiétudes des travailleurs américains.

    Oui, c’est là tout le paradoxe. Les hésitations, les volte-face, le chaos qui entourent Donald Trump en disent long : il était censé renverser la table en faveur de la réindustrialisation dès son premier mandat. Des efforts ont bien été faits dans ce sens, mais ni la compétence personnelle ni les bonnes équipes n’étaient là pour mettre en œuvre une véritable politique industrielle, pas même sur le plan douanier, pour appliquer des droits là où c’était réellement nécessaire, là où une production nationale pouvait être substituée ou redéveloppée de façon réaliste, à des coûts acceptables.

    Il aura néanmoins mis cette question sur la table, une question récurrente dans l’histoire économique des États-Unis, comme dans celle de tout pays en quête de développement industriel.

    Revenus au pouvoir, les Démocrates ont largement poursuivi dans la même veine de réalisme industriel, de tentative de réindustrialisation, davantage par les subventions que par les droits de douane, mais dans une logique protectionniste qu’ils ont reprise et amplifiée.

    Et avec ce nouveau mandat de Donald Trump, le résultat est un monde féerique et catastrophique de mesures coup-de-poing aussitôt invalidées, sans aucune base stratégique, avec des négociations commerciales totalement chaotiques. Les négociateurs, sur les questions commerciales mais aussi géopolitiques, diplomatiques et même militaires, n’ont aucune compétence dans leurs domaines respectifs. Certains savent à peine situer les pays concernés sur une carte.

    Le chaos qui s’en est suivi révèle une crise de régime très profonde, une crise de la société américaine et de la société occidentale plus généralement, une incapacité à opérer une transition politique, un renouveau, ou simplement une réforme qui permettrait de réconcilier les intérêts du développement humain et industriel avec les réalités imposées par la mondialisation. Cela ne peut qu’aggraver l’inquiétude des travailleurs, qui perçoivent un fossé immense entre l’incertitude que génèrent des causes extérieures, conflits, tensions, risques climatiques, intelligence artificielle, et la capacité des gouvernements à y répondre, dans un monde d’interdépendances croissantes.

    C’est précisément ce qui est préoccupant, car au-delà des clivages politiques, des pays et des courants d’opinion, un diagnostic est largement partagé : la réindustrialisation est nécessaire. Et pourtant, rien ne suit. Les promesses s’accumulent et s’évaporent. Vous le disiez pour les États-Unis, mais l’Europe n’est pas en reste. Pire encore, elle a raté tous les grands virages technologiques depuis vingt ou trente ans. Les compétences d’ingénieur sont encore là, pour l’instant, mais elles s’amenuisent. L’envie d’innover s’est-elle éteinte avec elles ? N’anime-t-elle plus les étudiants qui rêvent de construire ensemble un monde meilleur ? Partagez-vous ce constat ?

    Ce qui me permet de garder un certain espoir, c’est que lorsqu’on parle à des jeunes, des étudiants en école d’ingénieur, dans d’autres filières, dans les humanités, on voit cette curiosité, cette vivacité intellectuelle. Malgré l’affaissement du système éducatif, une multitude d’outils en ligne existe en plus des filières académiques, autant de moyens d’accéder au savoir, avec leurs qualités et leurs défauts, qui permettent encore d’apprendre, de se remettre à niveau, de faire des découvertes illimitées. La curiosité est bien vivante.

    Le problème tient au système économique, politique et industriel tel qu’il est, qui étouffe cette créativité. L’entrepreneuriat en est l’illustration : créer une entreprise relève du parcours du combattant en Europe et en France particulièrement. Et au niveau des grandes entreprises comme des organismes d’État, la réindustrialisation est évoquée sans relâche, mais de façon toujours très abstraite.

    Avec le recul, quel bilan les deux mandats d’Emmanuel Macron ont-ils laissé pour les travailleurs en France ?

    Un véritable décrochage s’est produit. Un attachement à l’entrepreneuriat était au moins affiché, avec au moins au début quelques secrétaires d’Etat ancrés dans l’économie réelle, mais il était surtout rhétorique. Dans l’ensemble, une fuite en avant dans la désindustrialisation s’est poursuivie, enveloppée dans une rhétorique allant en sens inverse, celle du redressement du tissu industriel français. Les moyens n’ont tout simplement pas suivi : les ressources humaines, les décisions d’investissement au niveau national, la coordination européenne.

    Il y a aussi ce système de fixation des prix de l’énergie, extrêmement pénalisant pour l’économie française. La France devrait bénéficier d’un avantage concurrentiel grâce au nucléaire, mais cet avantage est largement neutralisé par le mécanisme de prix européen, un carcan dont le pays n’arrive pas à sortir.

    À cela s’ajoute une stratégie de fuite en avant qui remonte à l’entrée dans l’euro. La balance commerciale s’est dégradée et est dans le rouge depuis les débuts de la zone euro. Ce décrochage continu a été masqué par l’illusion de stabilité monétaire, mais avec l’envolée de la dette et la remontée des taux d’intérêt, cette situation ne pourra pas se prolonger indéfiniment.

    Ce qui fait vraiment défaut, c’est une compréhension technologique, industrielle, économique et humaine, y compris en termes de compétences, pour remettre sur pied un agenda de développement industriel. C’est exactement ce que font d’autres pays, sans qu’il faille les imiter à la lettre. La Chine en est l’exemple le plus frappant, avec un véritable boom du développement industriel et des compétences technologiques comparable au rattrapage spectaculaire du Japon sur tous les fronts technologiques il y a quarante ou cinquante ans.

    La France dispose de compétences extrêmement pointues, de pôles d’ingénieurs de rang mondial, d’expertises remarquables notamment en mathématiques, et rien de tout cela n’est vraiment mis à contribution.

    Rémi Bourgeot, merci beaucoup de nous avoir rejoints, c’était une conversation passionnante. Merci.

    Cette retranscription automatique a été éditée dans un but de clarté et de fluidité à l’écrit.

  • L’Art du non-accord : bâcler les négociations, sans réescalade

    L’Art du non-accord : bâcler les négociations, sans réescalade

    La désescalade dans la guerre d’Iran est intervenue face au coût économique insoutenable d’une poursuite des hostilités et de la crise énergétique. Cet argument reste plus que jamais valable, surtout face à la menace d’une réescalade. Pourtant, ce processus n’a pas débouché sur une phase d’accord structuré, mais sur une simple suspension du conflit, régie par des règles ambiguës. Les marchés ont interprété cette situation comme si elle équivalait déjà à une stabilisation de long terme, en supposant un niveau de résolution générale, pourtant difficile à atteindre.

    Donald Trump a tenté d’exploiter cette situation comme si elle incluait les bases d’un accord, en cherchant à accélérer le processus en conséquence. Alors que le détroit d’Ormuz pourrait être rouvert sur la base d’une entente limitée, voire implicite, cet objectif est compromis par la tentative de forcer des négociations globales sous des menaces radicales.

    Sa présentation de la position iranienne sur l’uranium enrichi s’inscrit dans cette logique : il s’agit de faire avancer le récit public avant même les négociations. Il a cherché à transformer la désescalade en un résultat politique qu’il pourrait présenter comme une victoire à son électorat, plutôt que comme une sortie d’une impasse militaire intenable. Les distorsions politiques autour d’un résultat militaire a tendance à perturber toute stabilisation à long terme.

    La question nucléaire ne se prête pas à une simplification, car elle exige des étapes explicites. Par ailleurs, Israël introduit une contrainte supplémentaire : ses objectifs territoriaux et revendications régionales sont incompatibles avec une désescalade prolongée. Cela pousse également les États-Unis à précipiter les négociations, non parce que les conditions sont réunies, mais parce que l’équilibre est précaire.

    Le récit plutôt que la négociation

    Donald Trump a décrit la position de l’Iran sur son programme nucléaire, notamment concernant l’uranium enrichi, en des termes non approuvés voire rejetés par Téhéran. Comme dans d’autres négociations, sa tactique consiste à attribuer à son interlocuteur des concessions espérées plutôt qu’obtenues, comme si le processus pouvait être accéléré en anticipant publiquement sa conclusion.

    Cette approche reflète une tentative de transformer la désescalade en un résultat politique rapide présentable comme un succès. L’objectif est moins de construire un accord détaillé et séquencé — ce qui nécessiterait du temps et une coordination technique — que de créer une perception de mouvement sur les positions fondamentales de l’Iran. Les négociations sont donc en partie influencées par des signaux politiques de victoire plutôt que par une véritable convergence.

    Cette logique est étroitement liée à une forme d’équilibrisme, où l’on suppose que la pression génère des réponses linéaires. L’hypothèse sous-jacente est que l’Iran ajusterait sa position chaque fois que les États-Unis modulent leur escalade ou leur retenue. Cela laisse la porte ouverte à des opérations ou des actions coercitives, d’autant qu’un accord nucléaire complet reste lointain et structurellement difficile à conclure. Le risque n’est donc pas tant un retour à une guerre totale qu’un cycle d’escalades épisodiques dans un cadre encore contenu et réversible.

    Une sortie de crise contrainte par sa propre logique

    La contrainte sous-jacente reste la préférence de Washington d’éviter une confrontation à grande échelle, en raison de ses coûts économiques et stratégiques. Pourtant, l’absence de résultats diplomatiques concrets est difficile à reconnaître politiquement. Cela produit une position intermédiaire : le désengagement est recherché, mais il est en permanence présenté comme un progrès, voire une victoire. Il en résulte une configuration qui ne mène ni à la stabilité ni à la reprise des hostilités, mais où la fragilité provient de la tentative de forcer un processus intrinsèquement lent.

    Le rôle d’Israël ajoute une deuxième couche structurelle d’instabilité. Ses objectifs régionaux, y compris les gains territoriaux et le contrôle militaire élargi, entrent en conflit avec la perspective d’une désescalade prolongée. Cette divergence est structurelle et de long terme, alors que le soutien populaire américain à Israël s’érode rapidement. En pratique, cela a contraint l’administration américaine à exercer une pression explicite sur Israël, le temps de préserver une fenêtre étroite pour des négociations accélérées avec l’Iran. Or, cette chronologie est déjà sous tension.

    Ormuz et la structure de l’impasse : Deux scénarios plausibles

    Le détroit d’Ormuz reste la variable centrale. Une normalisation durable nécessiterait une coordination sur les règles de passage, une forme de redevances ou de mécanisme réglementaire, ainsi qu’un cadre de cessez-le-feu élargi au-delà du détroit lui-même, y compris au Liban. Aucun de ces éléments n’est en place, en raison de la focalisation excessive sur un accord global incluant la question nucléaire.

    La séquence récente a mis en lumière un désalignement persistant. Les États-Unis ont maintenu la pression tout en espérant une normalisation fonctionnelle, tandis que l’Iran traite le détroit comme un levier de négociation. En pratique, toute réouverture durable nécessite une coordination, même en l’absence d’un accord complet.

    Les acteurs externes compliquent davantage la situation. La Chine, en particulier, a critiqué un système de redevances qui modifierait les conditions de circulation, tout en offrant un soutien matériel substantiel, probablement plus précieux que le modèle de péage. Cela exerce une pression accrue sur l’Iran pour qu’il accepte des arrangements préservant l’accès. L’équilibre repose sur un jeu de contraintes et d’opportunités, plutôt que sur un accord diplomatique formel.

    À ce stade, deux configurations restent plausibles. La première serait l’émergence d’un cadre partiel, limité dans son champ d’application mais suffisant pour organiser une coordination autour du détroit et établir des conditions minimales de normalisation. Cela offrirait à l’Iran une certaine marge de manœuvre économique, tout en laissant la question nucléaire seulement partiellement résolue. La seconde serait un conflit gelé, où aucun accord n’est conclu, mais où un statu quo géré émerge, incluant une réouverture conditionnelle du détroit et une coordination tactique continue entre les acteurs.

    De nombreuses hypothèses reposent sur des cadres de scénarios simplifiés qui sous-estiment la fragilité institutionnelle de la situation, en particulier autour des flux énergétiques. La situation actuelle doit être comprise comme une réorganisation plutôt que comme une résolution. La désescalade offre un équilibre temporaire, mais elle est de plus en plus exposée aux tentatives visant à la transformer en un succès politique rapide, sans le fondement institutionnel nécessaire pour la soutenir. Bien que la logique de la désescalade soit plus présente que jamais, l’écart entre l’accélération politique et les contraintes structurelles caractérise la fragilité de la situation actuelle.

  • Les marchés énergétiques resteront affectés par la nouvelle donne iranienne

    Les marchés énergétiques resteront affectés par la nouvelle donne iranienne

    Tribune – Les Echos, 11 avril 2026.

    Le contrôle iranien du détroit d’Ormuz bouleverse les marchés de l’énergie. Les prix restent sous pression, et les incertitudes géopolitiques freinent un retour à la normale. Les investisseurs et les Etats doivent s’adapter à ce nouvel équilibre marqué par des coûts structurellement plus élevés et des tensions persistantes, analyse l’économiste Rémi Bourgeot.

    Le contrôle de l’Iran sur le détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est appelé à exercer un impact structurel sur l’approvisionnement mondial et la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle. On ne peut s’attendre à ce que les marchés de l’énergie reviennent pleinement à leur situation d’avant-guerre dans un processus de désescalade.

    Tout au long de la guerre, le mélange de déclarations étonnantes de Donald Trump annonçant des négociations et de menaces d’escalade sans stratégie viable ont pointé la nécessité d’une désescalade rapide. Le cessez-le-feu actuel est instable d’un point de vue diplomatique, les parties ne s’entendant pas même sur l’inclusion d’aspects essentiels comme l’arrêt des frappes israéliennes sur le Liban ni sur la version de la liste de propositions iraniennes censées servir de base aux négociations. Bien que la perspective d’un accord de paix véritable semble lointaine, la retraite américaine sur le front iranien est ancrée dans la nécessité de s’extraire d’un bourbier particulièrement dommageable. Il paraît ainsi peu probable que les Etats-Unis cherchent à rouvrir pleinement ce front.

    Pour autant, un désengagement américain sans véritable accord ouvre la voie à une nouvelle situation ambiguë. Le statut du détroit d’Ormuz risque de rester indéfini, sur la base du contrôle qu’exerce de fait l’Iran. Il importe dès lors d’anticiper les dynamiques susceptibles de prévaloir sur les marchés de l’énergie dans ce contexte en recomposition. Le contrôle de l’Iran sur le contrôle du détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est appelé à exercer un impact structurel sur l’approvisionnement mondial et la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle. On ne peut s’attendre à ce que les marchés de l’énergie reviennent pleinement à leur situation d’avant-guerre dans un processus de désescalade.

    Le reste de l’article est disponible sur le site des Echos (accès abonnés). Retrouvez des éléments similaires dans mon article du 1er avril 2026 qui analysait déjà les conséquences d’une désescalade à venir avec contrôle de fait de l’Iran sur la gestion du Détroit d’Ormuz: Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran.

  • La réouverture du détroit d’Ormuz se fera sous contrôle iranien

    La réouverture du détroit d’Ormuz se fera sous contrôle iranien

    J’ai été interrogé sur France 24 par Marion Gaudin, au sujet de la crise énergétique et des conditions dans lesquelles le détroit d’Ormuz pourrait rouvrir, face à l’enlisement militaire.

    Rémi Bourgeot, vous suivez cette crise de très près. N’est-ce que le début ?

    Tout dépend évidemment de l’évolution militaire. Donald Trump a soufflé le chaud et le froid : les marchés s’excitent dans un sens comme dans l’autre.

    Ce qu’on voit, c’est quand même un bourbier militaire. Certains experts géopolitiques pensent que ça n’est que le début. On voit aussi des signes de panique de la part de l’État américain, de Donald Trump en particulier, qui est quelqu’un qui déteste faire la guerre. En fait, il aime les opérations théâtrales, de type Venezuela, comme on l’a vu il y a quelques semaines. Là, c’est un véritable bourbier.

    Donc il envoie des signaux comme quoi il voudrait arrêter, et en même temps taper le plus fort possible. Les Iraniens, de leur côté, dominent largement la situation, mais ils envoient aussi quelques signaux, avec ces échanges, notamment avec Oman, pour établir au moins une sorte de schéma qui pourrait s’appliquer pour une réouverture partielle.

    Mais ce vers quoi on s’achemine, c’est un contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz. Il peut rouvrir en partie, même très largement, mais probablement sous contrôle iranien, à partir du moment où les États-Unis ne sont pas capables de remplir les objectifs qu’ils s’étaient fixés — pour peu qu’il y en ait réellement.

    Ce contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz, dans la durée implique un système, un régime économique différent, notamment de péage, dont on a déjà vu certains contours, appliqués en partie. Cela ne veut pas dire que ce sera exactement la configuration finale, mais les coûts vont être élevés et ce système de transit va être mis en place dans le sens des intérêts géopolitiques de l’Iran.

    On a vu, en sous-main, des signaux d’échanges entre l’Iran, certains émirats — surtout le Qatar — pour éviter des frappes. Mais la situation est extrêmement tendue, notamment avec les Émirats arabes unis, qui ont appelé les États-Unis à finir le travail, à aller dans l’escalade, en sous-entendant l’envoi de troupes au sol. On pourrait imaginer que l’Iran pénalise les Émirats arabes unis, moins d’autres Etats du Golfe.

    Et aussi, dans tous les cas, cette réouverture ne peut pas se faire par la force, seulement par des négociations ?

    Il n’y a aucune forme de négociation véritable. Il peut y avoir eu des échanges d’e-mails, ou des échanges très indirects, mais on peut avoir de très gros doutes sur la réalité des déclarations de Donald Trump en ce qui concerne des négociations.

    On ne peut pas pour autant écarter la notion de désescalade. Ce n’est pas ce qu’on voit ces jours-ci. Mais Trump est extrêmement mal à l’aise avec la situation et comprend qu’il doit se retirer. Sa situation politique est en effondrement. Il existe de gros doutes sur son état personnel, sur le système politique qui l’entoure. Il limoge des généraux autour de lui pour entendre les nouvelles qu’il veut, pour éviter les mauvaises nouvelles.

    On voit une véritable crise de régime qui se développe aux États-Unis, avec des racines beaucoup plus profondes. Il y a aussi tout un pan industriel dans l’incapacité à alimenter ce qui serait une guerre longue.

    Sur la question des troupes au sol, c’est peut-être le signal le plus révélateur : on n’a pas eu cette annonce. On n’a pas eu d’annonce d’arrêt de la guerre ni de retrait. Mais ce serait là l’entrée dans une guerre longue et pleine d’incertitudes encore plus graves que d’envoyer des troupes au sol, ce qui serait presque suicidaire de la part de Donald Trump.

    Aujourd’hui, on a une situation entre deux, avec une volonté de sortir de cette situation, mais Trump veut pouvoir annoncer une forme de victoire et éviter l’humiliation. Elle est là dans tous les cas.

    Pour en revenir aux conséquences très concrètes de ce blocage, pour l’instant politique et militaire, on a beaucoup parlé ces dernières semaines des initiatives prises par les pays pour rationner le carburant, baisser les taxes, offrir des primes. La France, elle, pour l’instant, se refuse à tout ça. Est-ce que c’est pertinent ?

    Quand il s’agit d’agir sur les prix, les taxes sont souvent des mesures de court terme. Cela peut avoir des effets positifs. Mais la véritable situation à laquelle on est confronté, c’est une forme de pénurie qui arrive aujourd’hui. Il s’agit d’aspects très concrets et matériels : les bateaux qui étaient censés arriver n’arrivent pas. Une pénurie se met en place, déjà très sévère en Asie.

    L’Europe, il faut le rappeler, est beaucoup moins dépendante du Golfe pour son approvisionnement énergétique que de nombreux pays asiatiques. Les différentes sources d’approvisionnement — Norvège, Maghreb, États-Unis pour le LNG, et en partie le Golfe — montrent que cette dépendance existe, mais reste limitée. Certains pays ont des stocks plus élevés. C’est le cas de la Chine, qui a aussi une plus grande autonomie, tout en restant largement dépendante du Golfe.

    La réalité est donc matérielle : une pénurie se met en place. Elle est moins marquée pour l’Europe, mais elle se fait sentir aujourd’hui. Cela intervient dans un contexte de crise économique, surtout industrielle, déjà aiguë avant le début de cette guerre. La question des prix énergétiques était déjà cruciale, avec les effets de la guerre en Ukraine : privation d’approvisionnement, tentative de réorientation pour remplacer la Russie, mais en créant d’autres dépendances, vis-à-vis des États-Unis ou de certains pays du Golfe.

    On a donc une forme d’ultra-mondialisation des réseaux énergétiques, aujourd’hui extrêmement vulnérable.

    À cette crise dont vous parlez s’ajoute l’inflation, la hausse des prix de manière générale, de l’alimentation qui est à venir. Les Français devraient s’y préparer ?

    Oui, cela a un fort effet inflationniste. On n’est pas dans la même situation qu’avec la guerre en Ukraine, qui arrivait après la pandémie et des politiques budgétaires très expansives. On n’est pas dans une envolée aussi forte, mais la hausse de l’inflation est marquée.

    Surtout, l’inflation est un indice composite : derrière, il s’agit de la vie quotidienne, de dépenses contraintes qui affectent certaines activités et certaines couches sociales plus que d’autres. C’est cela qui est particulièrement problématique, sur le plan social et en termes d’instabilité politique.

    Pour aller plus loin sur l’impact sur les marchés énergétiques : Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran.

    Cette retranscription a été éditée pour des raisons de fluidité.

  • Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran

    Les marchés de l’énergie ont peu de chances de revenir pleinement à leurs standards d’avant-guerre quand un processus de désescalade s’enclenchera. Le conflit a engendré des coûts durables. En particulier, le rôle de l’Iran dans le contrôle du détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est devenu structurel du point de vue du risque sur l’approvisionnement mondial et de la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle.

    Cet article est publié en partenariat avec l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS).

    Les déclarations de Donald Trump sur les termes de négociations avec l’Iran ont étonné nombre d’observateurs, concernant la réalité des échanges et des canaux utilisés. Parallèlement, ses menaces d’escalade massive et d’offensives terrestres n’ont guère dessiné une stratégie crédible, compte tenu des coûts politiques et économiques considérables en jeu, d’autant que même les gouvernements européens les plus alignés sur les États-Unis ont commencé à prendre leurs distances. Malgré leur caractère confus, ces prises de position révèlent finalement l’urgence de trouver une issue à l’enlisement. En pratique, une désescalade peut intervenir même en l’absence de négociations complètes. Il importe dès lors de comprendre quelles dynamiques prévaudront sur les marchés de l’énergie une fois cette tendance confirmée.

    Téhéran a exercé un contrôle sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz pendant le conflit, en restreignant fortement ou en menaçant l’accès, mais aussi en imposant des redevances aux navires commerciaux pour le transit. Un contrôle durable du détroit se traduirait par une influence économique directe et des effets sur la formation des prix à l’échelle des marchés mondiaux de l’énergie. Cela pourrait prendre la forme de droits de passage plus ou moins négociés, d’exigences accrues en matière de surveillance, ainsi que d’arrangements reflétant les intérêts géopolitiques de Téhéran et de ses alliés.

    De tels dispositifs, explicites ou implicites, entretiendraient une prime structurelle sur les prix de l’énergie. Les droits de transit pourraient s’apparenter à des formes de réparations, générant des revenus destinés à la reconstruction des infrastructures et au soutien du régime, tout en maintenant structurellement une prime sur les prix mondiaux. Parallèlement, certaines sanctions ont été assouplies de fait, dans la mesure où le pétrole iranien continue de transiter par le détroit d’Ormuz, traduisant la réticence des États-Unis à restreindre davantage l’offre et à accentuer les chocs de prix mondiaux.

    Dynamique des prix et réactions de court terme

    Une cessation des hostilités réduirait les risques immédiats pesant sur les pétroliers autorisés par Téhéran à traverser et apaiserait les assureurs, ce qui atténuerait la prime actuellement intégrée dans les prix de l’énergie. Elle entraînerait rapidement au moins une correction partielle des flambées de prix, lesquelles se sont traduites par une hausse globale d’environ 60 %. Les indices boursiers mondiaux ont progressé et les contrats à terme sur l’énergie ont déjà reculé à la faveur de diverses informations évoquant des perspectives de désescalade.

    Cependant, un processus de désescalade ne garantit pas, à lui seul, un rétablissement immédiat des flux normaux ni de la confiance dans la sécurité des routes de transit. La reconstruction des infrastructures endommagées, la clarification des dispositifs de sécurité maritime et le rétablissement de couvertures d’assurance constituent autant de conditions préalables à un environnement de transport pleinement opérationnel. Ces processus exigent du temps et un certain degré de coordination internationale. Il faut donc s’attendre à ce que les primes de risque et les structures de coûts des marchés de l’énergie demeurent supérieures à leurs niveaux d’avant-guerre.

    La perturbation globale des marchés pétroliers n’a pas de précédent récent, et les mouvements de prix ne saurait être interprété uniquement à travers les réactions spéculatives de court terme. Les courbes de contrats à terme sur le pétrole et le gaz reflètent fréquemment cette complexité. C’est notamment le cas avec la réaction de backwardation — où les prix à échéance proche sont supérieurs à ceux à échéances plus lointaines, indiquant l’anticipation d’un relâchement des contraintes d’offre à moyen terme. Néanmoins, des primes de risque durables et des modifications structurelles de l’offre peuvent maintenir un niveau de prix de référence plus élevé.

    Un impact économique durable

    Dans le même temps, la hausse prolongée des prix de l’énergie se transmet à l’inflation. Les pressions liées à l’énergie dépassent le simple ajustement de court terme des marchés. Une inflation persistante complique les dynamiques macroéconomiques, en renforçant des effets de second tour tels que les revendications salariales et des ajustements de prix plus larges au-delà du seul secteur énergétique. En retour, des anticipations d’inflation plus élevées et des coûts énergétiques accrus se répercutent directement sur les taux d’intérêt payés sur les dettes publiques, affectant leur soutenabilité.

    Pour les pays importateurs d’énergie, les conséquences dépassent les niveaux de prix immédiats. Les perturbations affectent la structure des contrats, les décisions d’investissement dans des sources d’approvisionnement alternatives et la charge financière des ménages. L’Europe, bien que moins directement dépendante du Golfe que l’Asie pour le pétrole et le gaz liquéfié, fait face à ses propres défis en matière d’approvisionnement et de prix. Avec le recul de la capacité de production d’énergie nucléaire, la stratégie européenne tend à rebondir d’une dépendance externe vers une autre au gré des crises.

    La désescalade réduit les risques les plus aigus, mais des facteurs structurels — tels que le contrôle exercé par l’Iran sur le détroit d’Ormuz et le temps nécessaire à rétablir les infrastructures et une certaine confiance — impliquent que le marché pourrait se stabiliser sur un nouveau régime, distinct de celui d’avant-guerre. L’interaction entre sécurité, infrastructures, dynamiques inflationnistes et contraintes budgétaires façonnera les conditions financières et macroéconomiques d’une manière qu’une simple cessation des hostilités ne saurait entièrement résoudre.

    Ce texte a une finalité analytique et ne constitue pas un conseil en investissement.

  • Bourbier iranien : stratégies face aux coûts durables

    Bourbier iranien : stratégies face aux coûts durables

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    Donald Trump cherche une porte de sortie au bourbier que constitue la guerre avec l’Iran. Tout en brandissant la menace d’une escalade majeure qui rendrait des pans entiers de la région inhabitables, il assure que des négociations sont en cours.

    Si de véritables négociations de paix sont désormais hors de portée, en raison d’un écart de positions impossible à combler, une désescalade reste accessible.

    Les pays dépendants des importations d’énergie en provenance du Golfe se préparent toutefois à des conséquences durables, même en cas d’arrêt du conflit. Les capacités de production sont désormais atteintes, et l’Iran est susceptible de maintenir un niveau élevé de contrôle sur le détroit.

    L’Europe est moins exposée que l’Asie à une crise d’approvisionnement, mais la flambée des prix de l’énergie aggrave sensiblement ses fragilités multiples, de l’appareil manufacturier à la gestion de la dette. La marginalisation de l’énergie nucléaire laisse le continent particulièrement vulnérable à cette succession de chocs géopolitiques, les gouvernements passant sans cesse d’une dépendance extérieure à une autre au gré des secousses.

    Je suis intervenu dans l’émission Counting the Cost d’Al Jazeera. Extraits de mes interventions disponible ici.