Le combat fait rage pour la suprématie technologique, hors d’Europe…
Le Débat du jour de RFI le 5 novembre 2025

Le combat fait rage pour la suprématie technologique, hors d’Europe…
Le Débat du jour de RFI le 5 novembre 2025

Donald Trump a déclaré, après un sommet en Corée du Sud avec son homologue chinois Xi Jinping, avoir convenu de réduire les droits de douane sur les produits chinois à 47 %, en échange de garanties de Pékin concernant l’approvisionnement en terres rares et l’achat de soja américain.
France 24, 30 octobre 2025

Le niveau de vassalité révélé par l’accord entre Ursula von der Leyen et Donald Trump a initié une prise de conscience de l’impasse économique, technologique et politique dans laquelle se trouve l’Union européenne face aux Etats-Unis. Cette dérive supplémentaire de la présidente de la Commission ouvre une crise existentielle pour l’UE.
L’imposition unilatérale de droits de douane américains à la production européenne marque les esprit. En réalité leur niveau général de 15 %, relativement modéré, résulte de concessions bien plus massives consenties par la Commission européenne. L’UE s’engage à continuer à creuser ses dépendances sur un ensemble de dossiers. Pour sauver le fragile statu quo industriel de secteurs ultra-exportateurs, en Allemagne en particulier, elle compromet son avenir technologique. L’Europe renonce à toute velléité d’autonomie en matière numérique, militaire, et énergétique, dans la continuité du dernier sommet de l’OTAN. Derrière la menace de chaos, Donald Trump parvient ainsi à imposer, en plus d’un nouveau paradigme de protection douanière, unilatérale, une logique bien plus vaste de domination économique – et géopolitique – sur les pays déjà les plus alignés.
De nombreux politiciens européens expriment leur embarras face à la révélation au yeux du grand public de l’impasse dans laquelle s’est enfermée l’UE. L’appel de certains d’entre eux à la mise en place de contre-mesures sur le secteur numérique américain fait l’impasse sur le stade et l’ampleur réelle de la capitulation européenne. En échange de droits de douane de moitié inférieurs à la menace de 30 %, la Commission a justement donné la garantie à Donald Trump d’abandonner toute politique réelle de concurrence technologique.
Au vu de l’excédent commercial allemand sur les Etats-Unis, une véritable politique de rééquilibrage ciblée, par les droits de douane ou des investissements, aurait été légitime. Les Européens auraient du accepter le principe et les moyens techniques d’un tel rééquilibrage commercial, mais sans aucune compromission sur l’idée d’une vassalisation généralisée, qui engage les générations futures. Une approche sereine aurait abouti à des droits de douane (bas), sans aucune concession supplémentaire en matière de politique d’autonomie technologique, militaire et énergétique. En se focalisant exclusivement sur les intérêts immédiats des industries ultra-exportatrices et sur les injonctions américaines les plus maximalistes, la perspective irréaliste de droits de douane à 30 % dans la durée à amener Ursula von der Leyen à saborder le potentiel technologique de l’UE.
Ainsi, l’impasse dans laquelle s’est enfermée l’Europe s’avère plus profonde que cet accord commercial humiliant. Elle concerne le mode de gouvernance, la bureaucratisation extrême, la soumission aux groupes d’intérêt et la régurgitation d’idéologies américaines génériques par tous les courants politiques, de l’extrême droite à l’extrême gauche en passant par l’extrême centre. Les Etats-Unis se redressent progressivement de leur débâcle industrielle, malgré leur crise éducative et culturelle, en mobilisant leurs forces historiques. Cette capacité de rebond repose notamment sur les moyens financiers qu’ils offrent aux forces créatives et scientifiques. A l’inverse, l’Europe prend le pli de copier les aspects les plus néfastes de la gouvernance et de la culture de masse américaine, sans les qualités d’un système qui se donnent les moyens scientifiques de sa puissance. Face à la déroute industrielle, les États-Unis entament une amorce de réindustrialisation, grâce en particulier à la faiblesse des coûts énergétiques. A l’inverse, la Commission exporte le chaos de la politique énergétique allemande aux pays qui bénéficieraient encore d’une infrastructure énergétique rationnelle et, désormais, en promettant des importations massives de LNG américain à des prix prohibitifs.
Alors que l’affaissement de la position européenne étaient criant depuis de longs mois, les représentants d’organismes américains de Bruxelles, comme le site « Politico Europe », défendaient avec une étonnante âpreté la position de la Commission, lui prêtant même des vertus de force et d’unité. Ces négociations factices ont en fait permis d’entériner l’écrasement européen face aux intérêts des groupes américains. Au-delà de la forme et du style particulier de Donald Trump, la politique internationale des Etats-Unis est largement transpartisane. L’Inflation Reduction Act de l’administration Biden constituait déjà une vaste politique protectionniste au bénéfice de la réindustrialisation américaine. La faible connaissance des réalités européennes et mondiales parmi les gouvernements de l’UE a ouvert la voie au vide de la Commission von der Leyen, mêlant soumission sur la scène internationale et autoritarisme en interne.
Davantage qu’un simple outil de rééquilibrage commercial, Trump conçoit les barrières douanières comme un mode de sanctions. C’est d’ailleurs au vu de l’escalade des derniers mois avec la Chine, qui lui a tenu tête, qu’il s’est focalisé sur les pays les plus inféodés aux Etats-Unis, dans un contexte géopolitique désastreux. C’est notablement le cas sur le dossier de Gaza, sur lequel l’UE refuse de peser, prenant à la lettre les intimidations américaines. On a pu constater les limites des mesures économiques dans le cas d’un pays comme la Russie, au territoire gigantesque et autonome en termes de ressources. A l’inverse, dans le cas d’Israël, l’UE disposait de leviers évidents et immédiats, pour mettre fin à une politique d’annihilation dans son voisinage, si elle disposait d’une velléité d’autonomie et d’une conscience historique. Bien plus qu’une simple question de stratégie dans les négociations internationales, l’affaissement politique européen renvoie à une crise de civilisation.
Cette tribune a été initialement publié par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).


Je suis intervenu hier sur France Info TV : Derrière la menace de chaos, Trump parvient à imposer un nouveau paradigme de protection douanière, unilatérale. Ces tarifs sont certes modérés, mais accompagnés d’une litanie d’exigences consistant à creuser les dépendances de ses partenaires en matière numérique, militaire et énergétique. L’Europe brade son avenir technologique pour sauver les meubles de ses exportateurs historiques.
Cliquer sur l’image pour visionner la vidéo.

Atlantico : La fin de l’ère Klaus Schwab marque-t-elle une rupture définitive pour le Forum économique mondial, où ce dernier peut-il trouver un second souffle sans renier son ADN ?
Rémi Bourgeot : Schwab était capable de sentir les enjeux liés aux failles béantes du système dont il était lui-même l’un des hérauts. Pour autant, cette approche a été contredite par son propre cadre social. Au-delà du présent scandale, l’ébranlement de la structure managériale et gouvernementale, dans les pays occidentaux en particulier, nourrit une aggravation de fond dans la perte de sens. On observe une poussée vers davantage d’entre-soi événementiel, qui se substitue à la notion-même d’élite et de leadership, affectée par la baisse du niveau éducatif et culturel.
Avec sa faille économique liée à l’éclatement des chaînes de production, en vue d’une optimisation bureaucratique qui vire à la tragédie industrielle, et un secteur tertiaire qui s’est éloignée de la notion de productivité, l’idée-même de gouvernance mondiale s’est heurtée à la question plus fondamentale de la compétence. Schwab a pensé pouvoir proposer un aggiornamento de la gouvernance mondiale, menacée d’éclatement, face aux leaders populistes certes, mais surtout face à ses contradictions internes. Pour autant, le concept a muté, dans un contexte de vulnérabilité intellectuelle, pour se prendre au jeu de la guerre culturelle et de l’événementiel.
Davos n’est que la pointe émergée, la plus mondaine, de l’iceberg. La prolifération d’officines improbables, en particulier américaines, qui prétendent offrir un horizon aux cadres, est le symptôme d’une crise de sens plus profonde. Dans un monde occidental qui s’est détourné de l’horizon de réalisations tangibles, les pays les plus désindustrialisés en sont les proies les plus évidentes. Au niveau européen, les grands groupes français s’avèrent particulièrement vulnérables à ce phénomène de conditionnement, sur fond de prestations de voyage aux quatre coins du monde.
Christine Lagarde représente-t-elle une véritable option de leadership pour incarner la transition du WEF, ou son nom cristallise-t-il un vide stratégique plus large au sein de l’institution ?
Au-delà des rumeurs spéculatives sur telle ou telle personne, on voit dans de nombreuses institutions une substitution de l’analyse et de l’innovation par une gestion davantage centrée sur la communication, en principe millimétrée. Ces situations virent facilement au fiasco, en l’absence d’outils nécessaires à d’importants revirements stratégiques. Cette logique ruisselle au-delà des directoires. Il est ainsi vraisemblable que cet organisme se concentre encore davantage vers sa dimension de club sans proposer d’orientations de fond.
Dans un contexte de désengagement progressif des entreprises vis-à-vis des politiques DEI, Davos peut-il encore se poser en vitrine du progrès global sans se couper de sa base historique ?
Paradoxalement, le « great reset » de Schwab partait plutôt du constat que la gouvernance mondialisée, centrée sur le capitalisme de résultats financiers trimestriels et l’américanisation des masses, fonçait vers un mur. Il s’agissait, initialement, de pointer les failles de ce système et la nécessité d’un mode de coopération plus intelligent. L’idée renvoyait aux velléités de réorientation qui s’était exprimées pendant quelques semaines, une bonne décennie plus tôt, en 2008, avant que l’on ne décide de s’abandonner collectivement à l’opium des bulles monétaires. Les institutions à but public comme les entreprises sont confrontées à d’importantes difficultés lorsqu’il s’agit de répondre à la quette de sens et aux enjeux de changements. On le voit notamment avec les principes de type ESG, en proie à un dévoiement assez généralisé.
Alors que l’équilibre mondial bascule vers une multipolarité affirmée, le Forum de Davos peut-il encore s’imposer comme un acteur structurant des dynamiques internationales, ou risque-t-il d’être marginalisé par de nouveaux pôles d’influence ? Comment un seul homme, Klaus Schwab, a-t-il pu entraîner le Forum de Davos dans une crise existentielle — et que révèle cette fragilité sur la dépendance des élites à des figures tutélaires plutôt qu’à des structures réellement démocratiques et résilientes ?
L’éclatement transatlantique du bloc occidental constitue une rupture fondamentale. Il en est de même des jeux d’alliance entre les BRICS au-delà de leurs différences fondamentales, face à la désorientation de l’occident. Ces développements sont lourds de conséquences géopolitiques certes, mais aussi en ce qui concerne la réflexion économique et sociale. Les leaders européens, en particulier, traversent une crise dont il ne faut pas sous-estimer la dimension psychique, tant le leadership américain a façonné leur imaginaire. Il s’agit d’imaginaire collectif, notamment sur le plan géopolitique, avec la conversion européenne au néo-conservatisme dans les années 2000, au lendemain de l’épisode irakien, mais aussi d’imaginaire individuel avec la standardisation des modes de vie.
Cette interview a initialement été publiée par Atlantico.

En s’appuyant sur ses compétences mathématiques et l’open source, l’Europe peut concurrencer les États-Unis et la Chine, avec des investissements importants, mais surtout en remettant la culture scientifique au cœur de sa réflexion stratégique.
Alors que l’IA chinoise DeepSeek rebat les cartes de la concurrence mondiale, la France cherche aussi à mettre en valeur ses compétences de pointe, par l’annonce de projets d’investissements massifs dans les infrastructures numériques, à l’occasion du sommet mondial de Paris. Les succès fulgurants de Mistral AI ont démontré le potentiel français, le talent mathématique de nos chercheurs et ingénieurs défiant la crise éducative. Cependant, un fossé apparaît entre cette excellence scientifique et l’action publique au détour de couacs, dont le lancement prématuré de l’IA open source Lucie est la dernière anecdote en date. L’État doit redéployer ses compétences scientifiques s’il veut assurer la cohésion stratégique de cet effort d’investissements et éviter que l’écosystème numérique ne se laisse systématiquement préempter par la Silicon Valley.
Le moment est d’autant plus crucial que s’éloigne l’idée selon laquelle l’IA de pointe ne pourrait être qu’américaine, au vu de la compétence d’autres pays, comme la Chine mais aussi la France, avec une tradition mathématique en parfaite adéquation avec les défis des réseaux de neurones. DeepSeek a démontré au monde, avec quelques millions de dollars et des cartes graphiques limitées, que l’on pouvait se contenter de moyens incomparables avec ceux des géants américains. Il y a à peine plus d’un an, Mistral proposait aussi un modèle qui rivalisait avec ceux d’OpenAI, après quelques mois de travail et avec quelques dizaines d’employés. La compétence française est indéniable en matière d’IA. Ce talent est aussi visible au sein des géants américains. Yann Le Cun, l’expert en chef de Meta en matière d’IA, entraîne derrière lui toute une génération. Le modèle open source de l’entreprise, LLaMa, a en premier lieu été développé par une équipe parisienne.
Nous étions déjà nombreux en 2023 à pointer l’émergence d’une IA plus économe et fine que celle des géants californiens. Les cerveaux français trouvent souvent dans la Big Tech des débouchés à leur excellence mathématique. Plusieurs des initiateurs de Mistral sont d’ailleurs passés par ces entreprises. Cependant, si le sort de tout succès européen est d’être aspiré dans le giron de géants américains, comme l’a partiellement été Mistral, les bénéfices que nous en tirerons resteront négligeables. Au vu du bouleversement économique qu’amène l’IA, une telle tendance nous condamnerait à une dépendance redoutable. Les démiurges transhumanistes n’ont pas de projet pour l’Europe au-delà de ses beaux paysages.
Le développement des infrastructures et des data centers en particulier, au moyen d’investissements massifs, est indispensable à notre autonomie. On ne peut que saluer l’effort dans ce sens, s’il se concrétise dans l’ensemble, d’autant plus qu’il ne se réfugie pas derrière de labyrinthiques consortiums invoquant les mânes d’Airbus. On ne pourra, néanmoins, faire l’économie d’une réflexion sur la source des financements, l’équilibre décisionnel vis-à-vis des partenaires internationaux, et la pérennité des projets.
Cela nécessite notamment de combler le déficit technologique des administrations, qui perdure malgré le retour en grâce de la notion de politique industrielle. Des financements éparpillés, sans analyse suffisante, dans le cadre de « France 2030 » à l’excès de communication événementielle, en passant par la « révolution de l’hydrogène » et les statistiques de réindustrialisation faussées par l’auto-entrepreneuriat, l’État doit faire un effort de fond. Cet effort est d’autant plus nécessaire alors que les remous de la politique mondiale risquent de secouer l’environnement open source, qui est au cœur de la dynamique de rattrapage dans l’IA.
L’open source représente une opportunité remarquable de circulation du savoir technologique. Yann Le Cun en est un évangéliste et il semble sensible au rêve de voir son pays d’origine se refaire une place digne de sa tradition scientifique. Pour autant, au vu des fulminations des responsables américains contre DeepSeek, réclamant des restrictions plus fortes, on peut craindre que la brèche de l’open source dans l’empire de la Big Tech ne soit remise en cause. Cette situation conduirait à une domination plus implacable des États-Unis dans le secteur technologique, à laquelle peu de pays, à part la Chine justement, pourraient faire face. Les États vont devoir se pencher sur la question de la circulation des modèles et de l’open source en particulier, qui devrait désormais faire partie intégrante des négociations commerciales.
L’Europe n’atteindra pas le gigantisme des investissements américains. Pour autant, DeepSeek, Mistral et d’autres dans le monde ont montré que nous pouvons nous redéployer dans le numérique, en tablant pour l’heure sur l’open source, mais surtout en remettant au centre des décisions notre culture d’ingénieur, avec l’éclectisme que cela implique. C’est cette voie, délaissée par l’Europe ces trois dernières décennies, que suivent ceux parmi les BRICS qui se positionnent efficacement dans la course technologique. Nous n’y parviendrons pas tant par une spécialisation sur les questions réglementaires qu’en remettant la culture scientifique au cœur de nos choix stratégiques.
Ce texte a été initialement publié sur le site du jounal Les Echos.

L’ultraconcentration dans la conception et la production de semi-conducteurs pour l’IA, autour de Nvidia et TSMC, attise la convoitise des géants numériques, ultradépendants à cet égard. Pour autant, le rattrapage s’annonce difficile, malgré la mobilisation d’acteurs étatiques.
L’explosion de l’intelligence artificielle repose sur deux piliers de natures différentes : d’un côté l’élaboration de modèles de langage géants façon GPT et, de l’autre, une puissance de calcul spectaculaire avec des processeurs dédiés. Ceux-ci sont conçus notamment par l’omniprésent géant Nvidia, et fabriqués par une poignée resserrée d’acteurs, avec le taïwanais TSMC en particulier. Modèles d’IA et semi-conducteurs nécessitent des investissements gigantesques et des compétences de pointe. Pour autant, il s’agit de deux mondes qui coopèrent étroitement certes, mais en répondant à des exigences très différentes.
Sur le plan de l’élaboration des modèles, les géants numériques étatsuniens tels que Microsoft, Meta et Google disposent de toutes les ressources technologiques, économiques et politiques pour dominer le secteur, en interne et au moyen d’acquisitions/partenariats. Ce dernier aspect leur permet même de domestiquer la diversification que l’on observe avec l’explosion de l’open source, c’est-à-dire des modèles diffusés librement et réutilisables par tous. Bien que l’open source permette à tout un écosystème de l’IA d’exister, il n’est pas exactement à voir comme l’arme de David contre Goliath, car les géants eux-mêmes y sont très investis. Les modèles de langage LLaMa de Meta sont, par exemple, open source. De plus, le poids financier et l’emprise de la Big Tech sont tels que l’on voit les acteurs indépendants entrer dans leur orbite les uns après les autres. La pépite française Mistral a récemment annoncé entrer dans le giron de Microsoft, en lui confiant la diffusion de son modèle le plus avancé, qui sera donc fermé. Les géants ont ainsi largement les moyens de garder la main sur le développement de modèles.
Pour autant, derrière la domination de ces mastodontes, l’importance des processeurs qui permettent la formation de ces modèles d’IA ne doit pas être sous-estimée. Elle est même le nerf de la guerre technologique actuelle et se trouve entre les mains de géants industriels d’un autre genre. Toute la scène de l’IA reste ultra-dépendante d’une chaîne de conception et de production de semi-conducteurs incroyablement concentrées, autour de Nvidia et de TSMC.
Un boom de la demande de semi-conducteurs dédiés à l’IA, et très peu de fournisseurs
Pour les géants numériques, l’autonomie en matière de semi-conducteurs reste un défi vis-à-vis duquel il reste délicat de se positionner. Après des années d’investissements, Nvidia a une position de quasi-monopole dans la conception de semi-conducteurs dédiés à l’IA. L’entreprise américaine a conçu l’année dernière 80 % de ce type de semi-conducteurs dans le monde.
Une fois la conception réalisée, Nvidia sous-traite leur fabrication à la taïwanaise TSMC, une des dix sociétés capables de les produire dans le monde. Nvidia est dite « fabless ». Dans cette industrie, la fabrication d’un semi-conducteur nécessite une ligne de production avec des caractéristiques propres (équipement de fabrication, test et emballement). Ces nouvelles lignes de production sont extrêmement coûteuses. Une usine flambant neuve (ou fonderie dans la terminologie du secteur) nécessite entre 15 et 20 milliards de dollars et au minimum deux ans de construction. Très peu d’acteurs économiques peuvent investir ces sommes colossales et surmonter la barrière à l’entrée sur ce marché des fonderies (« Fabs »).
Les États s’emparent du sujet au nom de la souveraineté technologique
Malgré l’énormité des investissements, certains acteurs se lancent ou reviennent sur ce marché comme l’américain Intel ou la japonaise Rapidus. Les fabricants déjà dans la course comme TSMC ou la sud-coréenne Samsung poursuivent leurs investissements pour tenter de conserver leurs parts de marchés. À la sortie du Covid-19, après une pénurie dans les semi-conducteurs, des États ont décidé de relancer leur soutien financier au secteur. Les « Chip Acts » se sont multipliés pour augmenter la capacité nationale de fabrication de semiconducteurs, renforcer la sécurité économique et garantir même en cas de crise des approvisionnements pour des usages militaires. Parmi ces pays, on retrouve les États-Unis en 2022 avec le Chips and Science Act (39 milliards de dollars), l’Union européenne avec le Chip Act (43 milliards en 2023), le Japon avec la création du conglomérat Rapidus et un plan de soutien (100 milliards de dollars pour Rapidus et les nouvelles usines TSMC sur 2023-2027), la Chine avec en 2023, le lancement de la phase 3 du fonds de garantie du gouvernement chinois dédié aux semi-conducteurs (46 milliards de dollars pour la période 2023-2027), la Corée du Sud avec un plan du gouvernement de 7,3 milliards de dollars. Du côté des États-Unis, l’effet d’entraînement des subventions publiques dans le secteur est notable. Les 39 milliards de dollars du Chips and Science Act ont encouragé une vague d’investissements privés de 200 milliards de dollars dépensés par des entreprises américaines et étrangères sur le sol américain.
De nouveaux entrants et une nouvelle échelle de financement
Jusqu’à ce que de nouvelles usines produisent plus de puces, l’offre n’arrivera pas à suivre la demande mondiale de puces dédiées à l’IA. D’où une hausse sensible des prix. Une GPU de Nvidia (H100) peut aller jusqu’à 40 000 dollars l’unité. Sa disponibilité est limitée, car, même en augmentant le volume de production, l’entreprise ne répond toujours pas aux besoins du marché. Certains utilisateurs et acheteurs de puces Nvidia s’inquiètent de la dépendance à un seul fournisseur. C’est le cas de Sam Altman, le PDG d’OpenAI, car le manque de puces dédiées à l’IA risque de freiner le développement de sa propre entreprise. Pourquoi ne pas essayer de créer son propre outil industriel pour rétablir ce déséquilibre offre-demande ? C’est la logique de tout nouvel entrant dans un secteur en très forte croissance. Sam Altman a multiplié les rendez-vous auprès des fabricants et des fonds d’investissement depuis plusieurs mois. Dans ses premières estimations, il évoquait une recherche d’investissement (extravagante) de 7 000 milliards de dollars pour construire un nouveau pan de l’industrie des semi-conducteurs. Le projet est toujours en cours. Et Altman n’est pas le seul. Les initiatives fleurissent. Apple travaille avec TSMC pour fabriquer des puces d’IA. Le patron du groupe japonais, SoftBank, Masasyoshi Son, veut transformer son groupe en une puissance de l’IA. Son tout dernier projet est de permettre à sa filiale ARM de créer une nouvelle division de puces IA. Un prototype sera testé au printemps 2025 et la production de masse devrait démarrer à l’automne 2025. De son côté, Nvidia maintient son avance technologique sur un marché en croissance accélérée. Selon le centre de recherche Precedence Research of Canada, le marché mondial devrait atteindre 100 milliards de dollars en 2029 et 200 milliards de dollars en 2032.
Cette pénurie d’un nouveau genre invite les géants numériques à se positionner sur le créneau, suivant des styles différents. Face à ces ambitions, Nvidia continue inlassablement à se positionner pour faire toujours mieux, et notamment mieux que ce que les géants pourront probablement faire en matière de conception de processeurs dédiés à l’IA. Les géants numériques se retrouvent pris dans un étau industriel qui leur sera difficile de surmonter. L’horizon d’une concurrence mondiale équilibrée où toutes les grandes zones parviendraient à se positionner reste encore plus lointain et incertain. Au-delà de leurs intérêts propres, l’ultraconcentration des semi-conducteurs dédiés à l’IA pointe un risque de résilience industrielle très concret pour toute la chaîne jusqu’aux utilisateurs finaux. En cela, la diversification est un enjeu politique majeur.
Cette analyse a été écrite avec Estelle Prin et initialement publiée par l’IRIS.

L’entrée de la startup française Mistral AI dans le giron de Microsoft suscite des critiques politiques en Europe. En championne de l’open source, l’entreprise avait récemment milité pour un assouplissement de l’AI Act, avant d’annoncer son revirement vers un modèle fermé. Pour autant, son succès technique dans le développement de modèles fondamentaux, avec des moyens limités, démontre le potentiel de rattrapage de l’Europe, et de divers acteurs mondiaux. Pour atteindre une certaine autonomie, il resterait cependant à surmonter une difficile équation économique, qui pousse les startups les plus prometteuses dans les bras de la Big Tech.
Le succès de Mistral AI pointe la capacité de rattrapage technique dans la course à l’intelligence artificielle (IA)
De nombreux observateurs avaient tendance à penser que l’Europe devait se cantonner à un rôle d’utilisateurs des modèles d’IA américains pour développer divers types d’usage et d’applications. Sur le plan technique, le succès de Mistral confirme l’opportunité d’une IA relativement économe au regard de ce que fait la Big Tech en termes d’utilisation de données, de moyens financiers et humains.
Mistral AI est parvenu en quelques mois à développer des modèles d’IA qui talonnent en performance ceux d’OpenAI, Google et Meta, avec des moyens certes conséquents, mais incroyablement plus limités que ceux des géants américains. Cela est particulièrement marquant sur le plan des effectifs, avec sa trentaine d’employés. Il s’agit d’une prouesse de la part de cette équipe, mais cela éclaire aussi la nature de la technologie qui sous-tend l’explosion de l’IA générative.
En plus de nouvelles architectures de réseaux de neurones (transformers), les progrès spectaculaires de l’IA depuis une petite décennie sont surtout liés à l’utilisation d’une quantité de données et d’une capacité de calcul phénoménales. Tout en prenant cette vague d’explosion quantitative, Mistral creuse aussi le sillon d’une ingénierie d’IA plus fine, qui lui a permis de s’établir sur la scène mondiale en un temps record.
Dans un contexte de crise éducative et de désindustrialisation aiguë, il reste possible de mobiliser des compétences issues des meilleures formations, pour rivaliser avec les géants technologiques mondiaux. Au-delà même de l’enjeu de l’autonomie européenne, ce constat technique est riche d’enseignements sur la course mondiale dans le domaine. Le rattrapage et la concurrence dans l’IA sont possibles, à condition d’offrir les capacités de financement, mais aussi de débouchés, dans la durée.
L’entrée de Mistral dans le giron de Microsoft illustre la difficile équation économique d’une IA indépendante et ouverte
Après s’être présentés en champions des modèles ouverts, open source, réutilisables par tous, les dirigeants de Mistral ont décidé que leur nouveau modèle le plus performant serait fermé, qui plus est suivant un accord de distribution avec Microsoft, qui prend au passage une participation dans l’entreprise. La voie de l’open source avait propulsé la probabilité de l’entreprise auprès des développeurs, en parallèle d’autres modèles ouverts comme LLaMa de Meta, face au modèle désormais radicalement fermé de la malnommée OpenAI.
D’ailleurs, c’est précisément sur la base de cette évolution qu’Elon Musk, qui avait participé au lancement d’OpenAI, a récemment annoncé poursuivre l’entreprise de Sam Altman en justice. Derrière l’ironie des attaques de l’exubérant milliardaire, il est vrai que, comme en témoigne sa structure labyrinthique, OpenAI présente un fossé entre sa vocation initiale, fondée sur l’open source et la recherche, et sa finalité actuelle, purement commerciale. La question de l’emprise de la Big Tech sur l’IA est particulièrement sensible pour l’Europe mais se pose évidemment aussi aux États-Unis.
Comme pour OpenAI, l’accord de Mistral avec Microsoft entérine son succès technique et sa popularité. L’entreprise française lance d’ailleurs un chabtbot, nommé « Le Chat », sur le modèle de ChatGPT. Cependant, ce partenariat enterre, pour l’heure, le rêve d’une IA européenne open source et indépendante.
Au-delà des attaques virulentes des derniers jours contre les dirigeants de l’entreprise, il convient de s’interroger sur l’environnement économique européen. Le problème reste celui des perspectives de développement, de financement et de débouchés commerciaux nécessaires à un positionnement de pointe dans le numérique. Ces difficultés et la puissance de frappe des géants numériques amènent irrémédiablement les startups qui réussissent à entrer dans leur orbite. C’est cet aspect économique qui a transformé la prouesse technique de Mistral, qui aurait pu marquer un tournant vers l’autonomie, en déconvenue stratégique pour l’Europe.
Au-delà de la défiance face au lobbying, une approche flexible de la réglementation de l’IA reste indispensable
L’AI Act répond à un besoin évident de réglementation et d’encadrement des risques liés à l’IA. Pour autant, sa genèse compliquée a rendu les éléments de l’accord particulièrement tortueux. Ses auteurs avaient manqué la révolution de l’IA générative et se sont lancés dans un travail titanesque d’adaptation l’an dernier.
L’idée de se positionner en gendarme numérique du monde, en se souciant trop peu de l’offre technologique du continent, pose en elle-même un risque existentiel à l’économie européenne et à son autonomie compétitive. Surtout, avec sa difficile application aux évolutions techniques futures, l’AI Act risque plutôt de servir les intérêts de la Big Tech, qui a les moyens d’aborder ces labyrinthes réglementaires. L’entrée de Mistral dans l’orbite de Microsoft semble en fait plutôt le confirmer.
Mistral avait milité fermement, à la fin de l’année passée, pour l’assouplissement de l’AI Act, en particulier en ce qui concerne les modèles fondamentaux d’IA générative open source. On peut naturellement penser que l’entreprise avait alors déjà envisagé son virage vers un modèle fermé, en partenariat avec Microsoft. Pour autant les concessions consenties en réponse aux objections des gouvernements français et allemand, défendant leurs entreprises nationales comme Mistral et Aleph Alpha, concernaient surtout l’open source, qui bénéficiera ainsi d’une plus grande latitude. Bien que l’on puisse déplorer le revirement de Mistral, son lobbying a surtout débouché sur un assouplissement de l’AI Act qui pourrait, à certaines conditions économiques, encourager l’émergence future de ses propres concurrents open source.
Ce texte a été initialement publié par l’IRIS.