Catégorie : Sans catégorie

  • Derrière la défaite américaine, un nouveau paradigme industriel

    Derrière la défaite américaine, un nouveau paradigme industriel

    Tribune pour Les Echos, 22 juillet 2026.

    La guerre contre l’Iran a révélé un basculement des rapports de force, moins lié à la sophistication des armements qu’à la capacité industrielle. La supériorité ne dépend plus seulement des technologies de pointe ou du PIB, mais de la capacité à concevoir, produire et intégrer rapidement des composants variés, puis de mettre cette puissance de frappe au service d’une stratégie viable. Ce qui frappe n’est pas tant la performance iranienne (malgré l’état de son économie) que l’incapacité des États-Unis à s’adapter à cette nouvelle donne mondiale.

    Les économies occidentales peinent à traduire leur avance scientifique historique en production concrète. Les pénuries d’armements en sont un symptôme. La concentration des ressources dans des bulles financières (IA, immobilier) au détriment des compétences industrielles y contribue. Pourtant, la génération Z, souvent sous-estimée, incarne un potentiel de redressement.

    L’ingénierie comme levier de puissance

    Les pays émergents misent sur leur base de plus en plus large d’ingénieurs et de techniciens polyvalents. En Iran comme en Ukraine, les drones, missiles balistiques et systèmes de guerre électronique illustrent cette logique : des dispositifs simples, produits en série, s’avèrent plus décisifs que des systèmes ultra-sophistiqués en nombre limité. Les drones Chahed, par exemple, doivent leur efficacité à une architecture industrielle modulaire, reposant sur des composants standardisés, une fabrication accessible et une amélioration continue.

    Cette approche, née des contraintes opérationnelles, force même les États-Unis à repenser leur production de drones et missiles vers des modèles moins coûteux et plus massifs. L’innovation ne vient plus seulement des bureaux d’études, mais des chaînes de production et du terrain, où la capacité à modifier rapidement un système devient un atout majeur.

    La profondeur du tissu technique compte plus que la valorisation boursière de quelques entreprises. Les pays émergents — dont le bloc géopolitique Chine, Russie, Iran — forment aujourd’hui proportionnellement davantage de profils scientifiques que l’Occident. Une organisation composée d’individus dotés d’une culture technique prend des décisions plus ancrées dans les réalités technologiques que dans les logiques politico-administratives.

    Modularité et souveraineté industrielle

    Les chaînes de valeur se structurent désormais autour d’architectures modulaires, combinant électronique, logiciels embarqués, capteurs ou composants radiofréquences, souvent sourcés via des réseaux internationaux. La Chine y occupe une place centrale, réduisant les barrières à l’entrée pour de nombreux pays. La maîtrise de l’ensemble des procédés industriels n’est plus indispensable : l’avantage réside dans l’intégration de composants et la capacité à substituer rapidement des éléments critiques. L’Iran a tiré parti de cette logique, en s’appuyant sur les chaînes d’approvisionnement chinoises pour accéder à une électronique abordable, tout en développant localement certains composants sous l’effet des sanctions.

    La souveraineté industrielle ne repose plus sur une autonomie absolue, mais sur la résilience : identifier les dépendances critiques et s’assurer de pouvoir produire malgré les ruptures logistiques ou les destructions d’infrastructures. La guerre économique, autrefois privilège américain, est désormais retournée contre eux, que ce soit via le détroit d’Ormuz pour l’Iran ou les terres rares pour la Chine.

    L’avance chinoise résulte d’une intégration progressive des chaînes de valeur, dans des secteurs clés comme les batteries, l’automobile électrique ou la robotique. Les restrictions américaines sur les semi-conducteurs, si elles freinent temporairement la Chine, accélèrent aussi ses investissements dans des capacités nationales, notamment autour de Huawei.

    Le déclin de la culture productive occidentale et le potentiel de la Gen Z

    Les États-Unis conservent des atouts majeurs, comme leur système universitaire ou leur indépendance énergétique. Pourtant, une part croissante du capital est orientée vers des activités financières déconnectées de la production. Les investissements dans l’IA, bien que prometteurs, restent souvent concentrés sur des applications grand public ou des modèles publicitaires, plutôt que sur des transformations structurelles de l’appareil productif. De plus, les jeux de connivence l’emporte souvent comme on le voit même dans l’industrie nucléaire civile, avec les « nuclear bros », ces entrepreneurs dont les connaissances en physique nucléaire ne sont souvent pas beaucoup plus poussées que celles des deux négociateurs en chef diplomatiques.

    En Europe, la situation est encore plus préoccupante. Malgré des filières scientifiques de pointe, les arbitrages stratégiques relèvent de plus en plus de logiques administratives ou politiques, comme en témoignent les lacunes du programme SCAF ou les limites des « Chips Acts », qui ignorent l’intégration des chaînes de valeur (électronique, matériaux, logiciels). Les échecs dans les batteries, comme la faillite de Northvolt, soulignent l’urgence d’une approche plus progressive de substitution.

    Pourtant, un redressement reste possible. La génération Z, malgré la crise éducative, développe une culture technique solide, souvent en dehors des institutions, grâce à un accès sans précédent aux connaissances et aux communautés ouvertes. Les économies européennes ne retrouveront pas leur dynamique industrielle par des plans de dépense à vue, ni par des appels à l’union financière, mais en redonnant le pouvoir de décision à ceux qui comprennent les technologies, maîtrisent les chaînes de production et savent transformer l’innovation en capacité productive. C’est sur ce terrain que se joue désormais la hiérarchie des puissances mondiales et de la prospérité.

  • La réouverture du détroit d’Ormuz se fera sous contrôle iranien

    La réouverture du détroit d’Ormuz se fera sous contrôle iranien

    J’ai été interrogé sur France 24 par Marion Gaudin, au sujet de la crise énergétique et des conditions dans lesquelles le détroit d’Ormuz pourrait rouvrir, face à l’enlisement militaire.

    Rémi Bourgeot, vous suivez cette crise de très près. N’est-ce que le début ?

    Tout dépend évidemment de l’évolution militaire. Donald Trump a soufflé le chaud et le froid : les marchés s’excitent dans un sens comme dans l’autre.

    Ce qu’on voit, c’est quand même un bourbier militaire. Certains experts géopolitiques pensent que ça n’est que le début. On voit aussi des signes de panique de la part de l’État américain, de Donald Trump en particulier, qui est quelqu’un qui déteste faire la guerre. En fait, il aime les opérations théâtrales, de type Venezuela, comme on l’a vu il y a quelques semaines. Là, c’est un véritable bourbier.

    Donc il envoie des signaux comme quoi il voudrait arrêter, et en même temps taper le plus fort possible. Les Iraniens, de leur côté, dominent largement la situation, mais ils envoient aussi quelques signaux, avec ces échanges, notamment avec Oman, pour établir au moins une sorte de schéma qui pourrait s’appliquer pour une réouverture partielle.

    Mais ce vers quoi on s’achemine, c’est un contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz. Il peut rouvrir en partie, même très largement, mais probablement sous contrôle iranien, à partir du moment où les États-Unis ne sont pas capables de remplir les objectifs qu’ils s’étaient fixés — pour peu qu’il y en ait réellement.

    Ce contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz, dans la durée implique un système, un régime économique différent, notamment de péage, dont on a déjà vu certains contours, appliqués en partie. Cela ne veut pas dire que ce sera exactement la configuration finale, mais les coûts vont être élevés et ce système de transit va être mis en place dans le sens des intérêts géopolitiques de l’Iran.

    On a vu, en sous-main, des signaux d’échanges entre l’Iran, certains émirats — surtout le Qatar — pour éviter des frappes. Mais la situation est extrêmement tendue, notamment avec les Émirats arabes unis, qui ont appelé les États-Unis à finir le travail, à aller dans l’escalade, en sous-entendant l’envoi de troupes au sol. On pourrait imaginer que l’Iran pénalise les Émirats arabes unis, moins d’autres Etats du Golfe.

    Et aussi, dans tous les cas, cette réouverture ne peut pas se faire par la force, seulement par des négociations ?

    Il n’y a aucune forme de négociation véritable. Il peut y avoir eu des échanges d’e-mails, ou des échanges très indirects, mais on peut avoir de très gros doutes sur la réalité des déclarations de Donald Trump en ce qui concerne des négociations.

    On ne peut pas pour autant écarter la notion de désescalade. Ce n’est pas ce qu’on voit ces jours-ci. Mais Trump est extrêmement mal à l’aise avec la situation et comprend qu’il doit se retirer. Sa situation politique est en effondrement. Il existe de gros doutes sur son état personnel, sur le système politique qui l’entoure. Il limoge des généraux autour de lui pour entendre les nouvelles qu’il veut, pour éviter les mauvaises nouvelles.

    On voit une véritable crise de régime qui se développe aux États-Unis, avec des racines beaucoup plus profondes. Il y a aussi tout un pan industriel dans l’incapacité à alimenter ce qui serait une guerre longue.

    Sur la question des troupes au sol, c’est peut-être le signal le plus révélateur : on n’a pas eu cette annonce. On n’a pas eu d’annonce d’arrêt de la guerre ni de retrait. Mais ce serait là l’entrée dans une guerre longue et pleine d’incertitudes encore plus graves que d’envoyer des troupes au sol, ce qui serait presque suicidaire de la part de Donald Trump.

    Aujourd’hui, on a une situation entre deux, avec une volonté de sortir de cette situation, mais Trump veut pouvoir annoncer une forme de victoire et éviter l’humiliation. Elle est là dans tous les cas.

    Pour en revenir aux conséquences très concrètes de ce blocage, pour l’instant politique et militaire, on a beaucoup parlé ces dernières semaines des initiatives prises par les pays pour rationner le carburant, baisser les taxes, offrir des primes. La France, elle, pour l’instant, se refuse à tout ça. Est-ce que c’est pertinent ?

    Quand il s’agit d’agir sur les prix, les taxes sont souvent des mesures de court terme. Cela peut avoir des effets positifs. Mais la véritable situation à laquelle on est confronté, c’est une forme de pénurie qui arrive aujourd’hui. Il s’agit d’aspects très concrets et matériels : les bateaux qui étaient censés arriver n’arrivent pas. Une pénurie se met en place, déjà très sévère en Asie.

    L’Europe, il faut le rappeler, est beaucoup moins dépendante du Golfe pour son approvisionnement énergétique que de nombreux pays asiatiques. Les différentes sources d’approvisionnement — Norvège, Maghreb, États-Unis pour le LNG, et en partie le Golfe — montrent que cette dépendance existe, mais reste limitée. Certains pays ont des stocks plus élevés. C’est le cas de la Chine, qui a aussi une plus grande autonomie, tout en restant largement dépendante du Golfe.

    La réalité est donc matérielle : une pénurie se met en place. Elle est moins marquée pour l’Europe, mais elle se fait sentir aujourd’hui. Cela intervient dans un contexte de crise économique, surtout industrielle, déjà aiguë avant le début de cette guerre. La question des prix énergétiques était déjà cruciale, avec les effets de la guerre en Ukraine : privation d’approvisionnement, tentative de réorientation pour remplacer la Russie, mais en créant d’autres dépendances, vis-à-vis des États-Unis ou de certains pays du Golfe.

    On a donc une forme d’ultra-mondialisation des réseaux énergétiques, aujourd’hui extrêmement vulnérable.

    À cette crise dont vous parlez s’ajoute l’inflation, la hausse des prix de manière générale, de l’alimentation qui est à venir. Les Français devraient s’y préparer ?

    Oui, cela a un fort effet inflationniste. On n’est pas dans la même situation qu’avec la guerre en Ukraine, qui arrivait après la pandémie et des politiques budgétaires très expansives. On n’est pas dans une envolée aussi forte, mais la hausse de l’inflation est marquée.

    Surtout, l’inflation est un indice composite : derrière, il s’agit de la vie quotidienne, de dépenses contraintes qui affectent certaines activités et certaines couches sociales plus que d’autres. C’est cela qui est particulièrement problématique, sur le plan social et en termes d’instabilité politique.

    Pour aller plus loin sur l’impact sur les marchés énergétiques : Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran.

    Cette retranscription a été éditée pour des raisons de fluidité.

  • Du Groënland à l’Ukraine: Eclatement de l’Occident

    Du Groënland à l’Ukraine: Eclatement de l’Occident

    Cliquer pour accéder à l’enregistrement sur LinkedIn

    Rentranscription de mon interview avec France Info du 18 janvier 2026.

    France Info : Bonjour Rémi Bourgeot, merci d’être avec nous sur France Info. En 24 heures, est-ce qu’on est en train, selon vous, de franchir toutes les étapes qui mènent à une guerre commerciale, une guerre économique avec les États-Unis ?

    Oui, on y est en fait depuis déjà longtemps. Vous vous souvenez que l’année dernière, l’actualité avait été très marquée par les menaces de Donald Trump, avec une menace d’escalade des droits de douane, aboutissant finalement à un accord — entre guillemets — qui était plutôt une série d’injonctions acceptées par la Commission européenne, avec des droits de douane généraux à 15 %, et en plus l’acceptation par l’Europe de contraintes très fortes consistant à ne surtout pas aller trop réguler et embêter les géants de la tech californienne. Donc on part de là. C’était un peu calme ces derniers mois.

    Alors oui, la fin de l’accord était extrêmement défavorable à l’Union européenne, non seulement du fait de ses droits de douane, mais en plus des contraintes qui les accompagnaient et l’Europe avait simplement accepté les demandes américaines ?

    Oui, cet accord était extrêmement défavorable à l’Union européenne, non seulement à cause des droits de douane, mais aussi des contraintes qui les accompagnaient. L’Europe avait simplement accepté les demandes américaines. Il n’y avait pas vraiment eu de négociation de la part d’Ursula von der Leyen, qui avait ensuite été critiquée par divers pays européens. On pensait que les choses s’arrêtaient là, mais en réalité, on assiste à une dégradation beaucoup plus généralisée des relations entre l’Europe et les États-Unis, une véritable explosion du bloc occidental.

    Cela relève notamment de la question de l’Ukraine. On voit que les mesures commerciales se concentrent sur les pays de la coalition dite des volontaires. Donc c’est une escalade beaucoup plus large. Il semble que Trump veuille faire exploser l’OTAN actuellement. Il s’agit d’une bravade très poussée, qui ne se limite pas du tout aujourd’hui à la question commerciale, plutôt secondaire. On est dans une situation franchement loufoque avec cette question du Groenland. S’il y avait un intérêt stratégique véritable — ce qui est peut-être le cas pour les États-Unis —, ils pourraient obtenir les mêmes bénéfices par une coopération avec le Danemark, un pays extrêmement proche des États-Unis. Là, on voit des logiques plus globales chez Donald Trump. C’est un pourrissement beaucoup plus profond et durable.

    L’éclatement du camp occidental, c’est ce que souhaiterait Donald Trump. Comment pouvons-nous y répondre ? Notamment en activant ce mécanisme anti-coercition. Emmanuel Macron et son entourage font savoir qu’il va demander l’activation de cet instrument auprès de ses partenaires européens. Concrètement, Rémi Bourgeot, on dit que c’est un bazooka économique. Concrètement, ça ressemblerait à quoi si ce mécanisme entrait en action ?

    Déjà, on aurait dû, dès le début, au moment des négociations cet été, menacer et entrer dans cette logique de bras de fer avec Donald Trump pour ne pas être écrasé, en comprenant bien que ce n’étaient que les prémices. Aujourd’hui, on a une aggravation très grave, plus large, donc on ne pourra pas non plus se défendre simplement sur le plan commercial. Il faut répondre. Ensuite, ces mesures sont un cadre assez général. On parle de bazooka, mais il était plutôt pensé contre d’autres pays, notamment la Chine. Il faut une très large majorité en Europe pour les mettre en place, donc ce n’est pas gagné. Mais c’est la moindre des choses d’envisager une riposte. La contre-riposte de Trump sera l’escalade, avec la menace d’un écrasement économique des Européens, car sa logique est celle de l’humiliation. Il n’a aucun respect pour les dirigeants européens, et il y a des désaccords profonds sur des dossiers géopolitiques brûlants comme l’Ukraine.

    Rémi Bourgeot, vous nous parlez d’un scénario catastrophe. Comment l’Europe peut-elle résister à une telle escalade ?

    Le scénario catastrophe, c’est celui de la guerre, impensable entre l’Europe et les États-Unis. Maintenant, ce qui va se passer, c’est l’escalade. Cette escalade actuelle, avec ces menaces de droits de douane supplémentaires de 10 % pour les pays concernés, est déclenchée parce que les Européens ont envoyé quelques soldats — presque à l’unité — au Groenland. A priori, c’est presque rien, mais Trump ne tolère aucune opposition, même face à des demandes aussi extraordinaires et loufoques que celle d’obtenir le Groenland. La relation est dans une dynamique d’éclatement. On va voir toutes sortes de surenchères. Trump, quand on lui répond fermement, a tendance à reculer. La Chine, par exemple, avait menacé d’une escalade supplémentaire et dégainé son bazooka — la limitation de l’exportation des terres rares —, ce qui posait d’énormes problèmes industriels aux États-Unis. L’Inde, menacée de sanctions secondaires pour limiter ses échanges avec la Russie, avait aussi réagi fortement. Trump est donc sensible au bras de fer.

    Il faut voir ce contexte de pourrissement avec les Européens sur la question de l’Ukraine, qui est centrale dans cette escalade.

    Merci beaucoup, Rémi Bourgeot, pour votre regard d’économiste, chercheur associé à l’IRIS, sur cette guerre commerciale qui existe en réalité depuis le retour de Trump, mais qui se concrétise peut-être un peu plus ces 24 dernières heures, avec ces surtaxes annoncées par le président américain et l’Europe qui annonce vouloir riposter.