Catégorie : Médias

  • IA : L’exubérance financière comme rempart face au réel

    IA : L’exubérance financière comme rempart face au réel

    Tribune pour Les Echos du vendredi 5 juin 2026. Le texte ci-dessous est une version plus détaillée du texte publié dans la version imprimée du journal.

    La vigueur du rebond porté par les valeurs liées à l’IA et aux semi-conducteurs, depuis l’amorce de désescalade au Moyen-Orient, ne suffit pas à balayer les inquiétudes sur le cycle d’investissement actuel. Au contraire, cette exubérance soulève plutôt des interrogations quant à sa soutenabilité, sur fond de course à l’introduction en bourse des fournisseurs de LLM.

    Le poids déjà massif et croissant du secteur dans les indices boursiers entretient une dynamique réflexive, portée par les investissements passifs : plus le secteur croit plus il reçoit ces vagues de fonds et croît encore plus en retour… jusqu’à ce qu’un choc entrave finalement cette mécanique.

    Dans cette optique, les marchés ont rapidement considéré les risques matériels comme épisodiques, qu’il s’agisse des pénuries énergétiques ou des pressions sur des intrants indispensables à la production de puces. Cette réaction ne relève pas que de l’optimisme diplomatique. Depuis trois ans, le modèle de financement repose sur une expansion stratosphérique des LLM, en minimisant la question du modèle économique, des conséquences du réajustement de la tarification à l’ère de l’IA agentique, ou encore des limites intrinsèques des modèles en termes de fiabilité.

    Les solides résultats des entreprises du cloud et des semi-conducteurs, combinés à une abondance de liquidités et à la domination d’un petit nombre de groupes, ont renforcé l’idée que la croissance de la demande en infrastructures liées à l’IA générative restera indéfiniment soutenue.

    Flux de capitaux circulaires et concentration technologique

    Cette dynamique provient notamment de la structure de plus en plus circulaire du financement. En 2026 les projections d’investissements de Nvidia, Alphabet, Apple, Microsoft et Amazon dans les infrastructures « hyperscale » sont comprises entre 600 et 725 milliards de dollars. Les liens à l’intérieur de cet écosystème sont particulièrement étroits. Nvidia occupe une position centrale à la fois comme fournisseur dominant de GPU et comme acteur impliqué dans des investissements. Cette position renforce une boucle dans laquelle les investissements, la demande en capacité de calcul et les capacités de production sont interdépendantes.

    Microsoft a investi 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul reposent largement sur Azure, ce qui renforce à son tour les revenus cloud de Microsoft et sa capacité à poursuivre ses investissements. Google a investi plusieurs milliards de dollars dans Anthropic, qui s’est parallèlement engagé dans des contrats d’infrastructure cloud massifs, répartis entre Google et Amazon. Amazon a lui-même investi environ 8 milliards de dollars dans Anthropic, lequel a ensuite développé des accès subventionnés pour les développeurs à travers les infrastructures cloud de ces mêmes groupes.

    Les modèles de tarification à l’usage (par token) introduisent toutefois une incertitude sur la transformation de cette croissance en revenus durables, notamment si les mécanismes de « subvention » ou de soutien indirect venaient à s’atténuer. Ces mécanismes entretiennent les anticipations de croissance, mais brouillent aussi la frontière entre demande indépendante et flux de capitaux auto-alimentés. Une part importante de la solidité apparente du secteur repose sur un nombre restreint d’entreprises qui financent simultanément les infrastructures, fournissent la puissance de calcul et soutiennent les applications qui consomment cette puissance.

    La montée de l’investissement passif renforce encore ce phénomène. À mesure que les grandes entreprises liées à l’IA voient leur valorisation progresser, leur poids dans les grands indices augmente automatiquement, attirant davantage de flux financiers et accentuant la concentration du marché. Les « Magnificent Seven » représentent désormais entre 30 et 45 % de la capitalisation du S&P 500 selon les périodes observées, tandis que la valorisation boursière de Nvidia a dépassé les 5000 milliards de dollars.

    Dans le même temps, les fondements matériels de cette expansion deviennent de plus en plus déterminants. L’IA de pointe dépend d’une croissance massive de la consommation électrique, des capacités de fabrication de semi-conducteurs, des systèmes de refroidissement et des centres de données. La production de semi-conducteurs repose elle-même sur des chaînes industrielles complexes mobilisant du GNL, de l’hélium, des gaz spécialisés, du cuivre ainsi qu’un approvisionnement électrique stable.

    Contraintes matérielles et fragilité financière

    L’hélium illustre cette dépendance. Le Qatar figure parmi les principaux exportateurs mondiaux, et toute perturbation des routes maritimes dans le Golfe peut rapidement affecter les fabricants de semi-conducteurs en Asie de l’Est. À Taïwan, plusieurs groupes industriels ont déjà exprimé leurs inquiétudes concernant la sécurité des approvisionnements en GNL et en hélium.

    Par ailleurs, l’île est au centre du jeu diplomatique sino-américain et de son recalibrage consistant notamment pour Trump à « ne pas vouloir en parler ». Dans le même temps, la Chine a acté la stratégie de restriction des exportations de semi-conducteurs par les Etats-Unis et fait le pari consistant à bâtir son autonomie, autour de Huawei, qui à terme risque d’entamer l’hégémonie des géants américains et leurs constructions financières.

    Parallèlement, l’obsolescence rapide des infrastructures ajoute une autre forme de fragilité pour le secteur. Les centres de données construits autour des GPU actuels pourraient perdre une partie importante de leur compétitivité sur les charges de calcul les plus avancées en seulement un an et demi à trois ans, même s’ils restent utilisables pour l’inférence ou des applications secondaires. Pourtant, les durées d’amortissement comptable s’étendent généralement sur trois à cinq ans, ce qui peut masquer l’existence d’infrastructures sous-utilisées et retarder la visibilité sur certaines obligations financières de long terme.

    Il ne s’agit pas de mettre en doute le tournant de l’IA mais la façon dont les marchés financiers valorisent sa croissance comme illimitée sous sa forme actuelle, tout en sous-estimant les contraintes physiques, financières, industrielles et géopolitiques. Les grands modèles de langage s’intègrent naturellement dans l’architecture financière actuelle parce qu’ils se déploient efficacement à travers les infrastructures cloud et les modèles économiques (partiels) par abonnement. A l’inverse, L’IA physique, notamment pour la robotique, répond à une logique différente. Elle dépend davantage d’un déploiement dans le monde réel et de cycles de développement plus longs qui s’accordent moins facilement avec les mécanismes de financement actuels.

    Cette dynamique évoque l’hypothèse d’instabilité financière de Minsky, selon laquelle les longues périodes de stabilité encouragent progressivement une prise de risque croissante. Les limites liées à la résilience financière et industrielle risquent d’imposer un difficile réveil, par exemple au gré de prises de bénéfices après une vague d’introductions en bourse.

  • La France, hub européen des data centers, mais que pèse-t-elle dans la bataille de l’IA ?

    La France, hub européen des data centers, mais que pèse-t-elle dans la bataille de l’IA ?

    Entretien avec Atlantico sur les investissements dans les infrastructures physiques de l’IA en France, à l’occasion des annonces du sommet Choose France 2026 (extraits).

    Les annonces faites à Choose France sont-elles le signe que la France est en train de gagner la bataille de l’IA, ou seulement celle des data centers ? Derrière le total de 93 milliards d’euros annoncés, que représente réellement, pour le volet IA, la création de technologies, de modèles et de propriété intellectuelle, par rapport aux infrastructures ?

    Ces investissements ne signent certes pas une victoire décisive de la France dans la course de l’IA, mais ils la placent au cœur des infrastructures qui la sous-tendent en Europe. Ils s’accompagnent de retombées industrielles, même si la création de propriété intellectuelle reste largement entre les mains de ces acteurs internationaux. Le défi sera de transformer cette attractivité en leviers pour développer l’industrie nationale.

    En pleine crise énergétique, avec son électricité largement décarbonée et son réseau électrique stable, la France devient un centre européen pour les infrastructures d’IA, attirant des acteurs comme SoftBank en particulier, Brookfield ou Ardian, qui investissent dans les data centers et suscitent des partenariats industriels. Schneider Electric mobilise son expertise en efficacité énergétique, refroidissement et automatisation. Ces projets contribuent au développement de compétences dans l’exploitation et la gestion de centres de données haute performance.

    Pour autant, le volet lié au développement de technologies clés et de modèles reste limité. Malgré le projet Bull/Foxconn sur les cartes mères, il s’agit plus d’infrastructures que de laboratoires de R&D ou a fortiori de production de cartes graphiques. Or c’est bien dans les semi-conducteurs que repose une immense partie de la valeur réelle du secteur. L’Europe reste très en retrait sur ce plan, malgré des initiatives intéressantes.

    Il faut par ailleurs garder à l’esprit l’exubérance financière généralisée autour de l’IA, notamment dans le financement d’infrastructures. Il convient de ne pas bâtir une stratégie nationale sur ces seules promesses. De plus, comme le montrent de nombreuses initiatives dans le monde, il est important de développer les sources locales de financement et de préserver l’intégrité des entreprises technologiques, sur le plan de la propriété intellectuelle et de la résilience du capital.

    On distingue souvent les data centers d’inférence, qui exécutent les requêtes, et les data centers d’entraînement des LLM, où sont développés les grands modèles d’IA. Sommes-nous en train d’accueillir en France les infrastructures les plus stratégiques de la chaîne de valeur ou principalement des data centers qui profitent de notre avantage énergétique ?

    Dans l’ensemble, les projets concernent les deux types mais sans distinction toujours très claire sur la répartition. Le cas qui semble tendre le plus vers l’entraînement est « l’AI gigafactory » Ardian/Verne combinant calcul intensif et activités de recherche. L’entraînement est plus stratégique sur le plan géopolitique et industriel. Ces centres nécessitent des ressources colossales (énergie, refroidissement, GPU) et sont difficiles à délocaliser.

    Les data centers d’inférence sont moins stratégiques, car ils reposent sur des modèles déjà entraînés et des puces plus limitées, optimisées pour cet usage. Cependant, ils complètent l’offre française en permettant de déployer des services d’IA à grande échelle, avec une latence réduite pour les utilisateurs européens. Leur valeur réside dans leur proximité avec les marchés finaux.

    L’enjeu consiste à ne pas être un simple hébergeur. La France doit capitaliser sur ces infrastructures pour développer des partenariats technologiques, attirer des centres de R&D (en conditionnant son soutien à des engagements en matière de transfert de technologie), créer des liens avec l’industrie locale (pour des modèles dédiés à des secteurs stratégiques), pour ne pas être un simple fournisseur d’électricité et de terrain.

    Arthur Mensch a expliqué devant l’Assemblée que l’IA est avant tout une industrie énergétique lourde. Est-ce que la France réalise vraiment que la bataille de l’IA ne se jouera pas seulement sur les talents ou les logiciels, mais d’abord sur la capacité à produire et acheminer de l’électricité ? La France peut-elle relever le défi de l’électrification face à la demande et aux besoins de l’IA ? 

    Mensch a rappelé à juste titre aux responsables politiques que l’IA n’est pas qu’une question de modèles mais aussi d’infrastructure matérielle et énergétique. Derrière chaque modèle, il y a des centres de données, des semi-conducteurs, du refroidissement, des réseaux électriques. En plus de mieux capitaliser sur nos ingénieurs et chercheurs polyvalents suivant la tradition de créativité mathématique, il s’agit aussi de tirer profit d’une électricité abondante, stable et compétitive. Sur ce point, la France conserve un avantage avec le nucléaire, bien que le parc ait été fragilisé par des hésitations stratégiques et que sa mise à contribution souffre d’un cadre européen de tarification aberrant.

    Pourquoi la France est-elle confrontée à une fenêtre de tir décisive de deux ans dans le domaine de l’IA ? Est-on en train de vivre l’équivalent d’une révolution industrielle où les positions prises aujourd’hui détermineront les rapports de puissance pour plusieurs décennies ?
    Nous entrons dans une phase de consolidation. Les premières années de l’IA générative étaient encore relativement expérimentales, en termes de développement de modèles ou de tarification. Désormais, les acteurs qui contrôlent le calcul, les données, les talents et l’énergie commencent à verrouiller les positions. On peut faire le parallèle avec les révolutions industrielles. Ceux qui maîtrisent les infrastructures structurantes imposent ensuite leurs standards technologiques, financiers et géopolitiques.

    Mais il faut aussi garder une certaine prudence face au discours dominant. Nous sommes dans une phase de valorisations excessives, avec des mécanismes de financement circulaires entre entreprises de semi-conducteurs, « hyperscalers » et fournisseurs de modèles. Une partie des usages reste encore peu rationalisée. Les marchés anticipent des revenus futurs gigantesques alors que des modèles sont appelés à rester déficitaires.

    Ne copions pas mécaniquement la stratégie américaine, centrée sur une logique d’hypercroissance financée par des marchés de capitaux très profonds. L’Europe n’aura ni les mêmes volumes financiers ni la même tolérance au déficit. Elle doit donc chercher des trajectoires plus sélectives, plus industrielles et efficaces.

    L’open source constitue un levier stratégique important : mutualisation des coûts, diffusion des capacités, moindre dépendance aux plateformes américaines et possibilité de développement de modèles spécialisés sans engager des dizaines de milliards de capital. Comme le rappelle Yann LeCun, les premiers développements de Llama chez Meta ont été largement réalisés depuis Paris. Le problème réside surtout dans l’incapacité à transformer cette capacité conceptuelle en puissance industrielle.

    Selon les estimations citées, l’IA pourrait nécessiter jusqu’à 40 gigawatts supplémentaires en France. Faut-il considérer le nucléaire comme la condition absolue de notre souveraineté numérique, ou bien un mix plus pragmatique – nucléaire, solaire, renouvelables et réseaux – devient-il incontournable ?

    Le nucléaire est essentiel si la France veut conserver une électricité pilotable, décarbonée et compétitive à grande échelle. Une IA industrialisée ne peut pas dépendre excessivement d’énergies intermittentes. Pour autant, l’enjeu concerne l’ensemble du système énergétique : réseaux, stockage, hydraulique, efficacité énergétique, capacités de refroidissement…

    Dans le même temps, la Chine développe des approches souvent plus pragmatiques : infrastructures moins coûteuses, modèles plus économes en calcul, optimisation matérielle agressive. De plus, Pékin cherche à reproduire les capacités de Nvidia face aux restrictions américaines à l’exportation.

    La compétition mondiale sur l’IA se joue désormais à des vitesses incompatibles avec notre montagne bureaucratique, sur le plan énergétique et au-delà. Il faudrait redévelopper des zones franches industrielles et technologiques : simplification réglementaire et fiscalité adaptée pour l’innovation et les infrastructures critiques. Le paradoxe français est d’avoir longtemps disposé d’un des systèmes énergétiques et scientifiques les plus compétitifs puis d’avoir organisé sa propre désindustrialisation.

    Est-ce que la France est en train de rater la montée en gamme de la chaîne de valeur de l’IA, en laissant les logiciels et les modèles partir aux États-Unis pendant que nous fournissons seulement l’énergie ?

    Le risque est effectivement de rester cantonné à une partie limitée de la chaîne de valeur : fournir l’énergie, les infrastructures ou les talents expatriés pendant que la captation de valeur se concentre aux États-Unis. Mais il est essentiel pour se repositionner de comprendre l’état actuel du secteur, avec ses failles et les nouvelles opportunités qui émergent.

    En plus des limites intrinsèques aux LLM, une partie du secteur fonctionne aujourd’hui sur des anticipations financières extrêmement spéculatives. Beaucoup d’usages restent difficiles à monétiser, alors même que les besoins en calcul et en capital explosent à l’ère de l’IA agentique. Une partie importante de la prochaine vague pourrait venir d’IA davantage intégrées aux systèmes industriels réels : robotique, automatisation, maintenance, défense, logistique, simulation industrielle, santé. Il ne s’agit pas seulement d’imiter OpenAI mais aussi d’orienter le développement pour augmenter la productivité industrielle, avec une intégration aux chaînes de production et aux systèmes physiques.

    Les futures introductions en bourse d’OpenAI à 850 milliards, Anthropic à 900 milliards, SpaceX à 2 000 milliards vont permettre aux géants américains d’investir et de verrouiller les capacités de calcul et les ressources énergétiques. Est-ce qu’il existe encore une possibilité réaliste pour la France et l’Europe de combler une partie du retard dans le domaine de l’IA face aux Etats-Unis et à la Chine dans cette fenêtre de tir de deux ans ? La robotique peut-elle être une des solutions pour la France ?

    Les valorisations évoquées montrent surtout la puissance financière américaine. Ces entreprises peuvent lever des montants capables de sécuriser des semi-conducteurs, des centres de données et des contrats énergétiques à une échelle inaccessible pour l’Europe.

    L’Europe s’est aussi enfermée dans une approche réglementaire labyrinthique, notamment avec l’AI Act. Plusieurs États et entreprises européennes ont demandé en vain des ajustements pour préserver la compétitivité industrielle. Donald Trump pour sa part n’a eu qu’à exiger, pour qu’Ursula von der Leyen s’exécute, dans le sens des intérêts américains.

    La France et l’Europe peuvent encore construire des positions fortes dans des domaines où elles disposent d’avantages industriels, scientifiques ou même énergétiques. La robotique combine logiciels, capteurs, mécanique, électronique de puissance et industrie, même sans nécessairement couvrir tous ces domaines.

    L’IA physique offre un angle alternatif aux usages très orientés vers la consommation et les chatbots. Une robotique industrielle avancée produit des gains directs de compétitivité, de productivité et de réindustrialisation. C’est probablement là que nous avons le plus de chances de créer des synergies avec notre tissu industriel.

    Retrouvez l’entretien complet sur Atlantico.

  • Réouverture du détroit d’Ormuz : vers un conflit gelé sur fond de paralysie politique

    Réouverture du détroit d’Ormuz : vers un conflit gelé sur fond de paralysie politique

    Intervention sur France Info TV le 29 mai 2026.

    Reranscription complète :

    Bonjour Rémi Bourgeot, il y a derrière le nerf de la guerre, l’argent, l’économie dans ces décisions de Donald Trump. Il y a quelques minutes seulement, on disait que le président américain voulait prendre son temps pour éventuellement donner sa décision sur cet accord avec l’Iran. Et là, on voit que les choses se précipitent. Est-ce que vous y voyez une dimension économique ?

    Economique certainement, parce que c’est la première cause de pression sur Donald Trump, du fait des effets sur l’économie mondiale et sur l’économie américaine. Donc il est soumis à cette urgence.

    Mais aujourd’hui, il est aussi confronté à des divisions internes. Personnellement, il a compris la catastrophe que constituait cette guerre israélo-américaine sur l’Iran assez vite, puisqu’on lui avait promis que ça n’allait durer que quelques jours.

    Mais au niveau américain, il est confronté à ces tensions avec une partie du parti républicain, des néoconservateurs en particulier, qui s’opposent à toute forme d’accord qui soit réaliste d’un point de vue diplomatique. Et par ailleurs, des pressions évidemment d’Israël, qui n’a aucun intérêt, en tout cas du point de vue de Benyamin Netanyahou, à conclure un accord avec l’Iran, et encore moins un accord qui ait des répercussions régionales, notamment sur la guerre qu’il mène au Liban. Donc, la situation reste très incertaine.

    Le nerf de la guerre pour les Américains reste le nucléaire. On voit cependant le poids de la position iranienne et les énormes difficultés militaires, en plus des difficultés économiques auxquels sont confrontés les États-Unis, qui doivent se soumettre à l’exigence principale de l’Iran, qui est de renvoyer à plus tard un accord nucléaire. Il faut le rappeler : la dernière fois, avec Obama, ça avait mis plusieurs années à être négocié.

    Donc aujourd’hui, on parle du fait que l’Iran s’engage à ne pas développer d’armes nucléaires, mais c’est déjà le cas. Les négociations portent sur le nucléaire civil et les niveaux d’enrichissement pour éviter que l’Iran soit en position, à un moment, de pouvoir développer le nucléaire militaire.

    Mais on voit une situation de très grande difficulté pour les États-Unis. Trump a probablement très clairement compris l’impasse dans laquelle il se trouvait, mais il est confronté à d’énormes oppositions, d’énormes pressions, avec tous ces allers-retours, cette incertitude incroyable.

    Et le mécanisme de négociation est quand même très surprenant, où il doit donner son accord à quelque chose qui est censé être négocié par lui-même, en fait, parce que les négociateurs ont un mandat très limité.

    Donc les parties tentent effectivement de s’entendre pour ouvrir le détroit d’Ormuz, qui était effectivement parfaitement ouvert avant cette guerre. Mais par-delà cette perspective d’accord partiel, la situation reste extrêmement tendue avec les États-Unis, qui ont le plus grand mal à reconnaître cette défaite stratégique.

    Rémi Bourgeot, vous êtes toujours en ligne avec nous. On parle de guerre, d’éventuelles solutions du conflit ou pas ? Et on parle nucléaire et pétrole essentiellement.

    Oui, je pense qu’il est tout à fait juste de dire que même en cas d’accord, ce serait un accord très partiel. Et en fait, la situation ressemblerait beaucoup plus, en réalité, à un conflit gelé qu’à un accord de paix. Il s’agit de rouvrir le détroit d’Ormuz et de laisser, en fait, le nucléaire de côté pour un éventuel accord bien plus tard, car cela prend très longtemps à négocier.

    Ce qui se passe visiblement à l’instant, c’est que Donald Trump a besoin de mettre le mot « nucléaire » dans l’annonce. Mais en fait, pour une concession qui n’existe pas véritablement, puisque les Iraniens ne développent pas, ne s’apprêtaient pas à développer un programme nucléaire militaire. Ce n’était pas ça l’enjeu.

    Et sur l’enrichissement, même à but civil ou expérimental, des concessions étaient déjà sur la table. Il s’agit pour les Iraniens de garder la capacité à enrichir de l’uranium. Donc on voit la situation telle qu’elle se dessine, en fait, depuis trois mois.

    C’est une débâcle stratégique pour les États-Unis et aussi pour Israël. Donald Trump est confronté à une très grande difficulté à conclure un accord, alors que ça fait bien deux mois qu’il se démène pour essayer de se dépêtrer de cette situation.

    La concession qui semblerait importante de la part des Iraniens est effectivement sur le contrôle du détroit d’Ormuz. Mais même s’ils changent les conditions d’accès ou de circulation, qu’ils ouvrent le détroit en coordination avec les Américains, ils ont fait la preuve que c’est, quelque part, ce qu’on a appelé leur « arme nucléaire » à eux : le pouvoir de contrôler le détroit, avec des moyens qui sont très limités, en comparaison du programme balistique par exemple.

    Donc on a cette situation qui pointe plutôt vers une sorte de conflit gelé, avec la perspective d’un accord nucléaire qui arriverait plus tard. Ce qui est positif, c’est qu’on voit cette volonté commune de rouvrir quand même le détroit d’Ormuz et des concessions de part et d’autre, mais un blocage extrêmement important au niveau américain, auquel est confronté Donald Trump pour pouvoir mettre en place une quelconque ouverture de façon réaliste.

    Merci Rémi Bourgeot pour votre analyse.

    Cette retranscription automatique a été éditée par souci de clarté.

  • La guerre exacerbe la crise du modèle industriel et social

    La guerre exacerbe la crise du modèle industriel et social

    Entretien sur France 24 avec la journaliste et romancière Aude Lechrist, sur la crise du modèle de développement occidental qu’exacerbent les aventures militaires. Transcription complète sous la vidéo.

    Aude Lechrist : En France, comme partout dans le monde, la fermeture du détroit d’Ormuz se fait sentir. Les syndicats réclament des augmentations salariales, notamment face au retour de l’inflation. Pour mieux comprendre comment les travailleurs sont touchés par les bouleversements actuels, la situation géopolitique, la pression climatique et les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle, nous recevons Rémi Bourgeot. Merci d’être avec nous. D’abord, les pressions qui pèsent sur les travailleurs sont-elles les mêmes partout dans le monde ?

    Rémi Bourgeot : Une mondialisation extrême s’est imposée, créant d’importantes courroies de transmission à travers les modèles industriels, mais avec, en parallèle, des politiques radicalement différentes d’un côté et de l’autre. Les pays d’Asie en développement rapide ont misé sur des politiques industrielles, la substitution aux importations et une autonomisation productive. L’Occident, lui, a connu une désindustrialisation rapide au cours des dernières décennies.

    L’Asie est pourtant lourdement touchée aujourd’hui sur le plan énergétique, même si la Chine notamment avait anticipé. Cette crise se répercute directement sur les travailleurs, sur les opportunités d’emploi et sur la pression des coûts qu’engendre la mondialisation des chaînes de production, laquelle est toutefois en recul, les pays cherchant désormais davantage d’autonomie et de résilience.

    Les travailleurs se retrouvent donc immédiatement plus fragilisés, le contexte géopolitique le montre clairement. Quelles conséquences concrètes observez-vous ?

    Les répercussions économiques sont immédiates et tangibles. La crise énergétique, par exemple, a provoqué des arrêts de chaînes de production. Les économistes évoquent des fractions de point de pourcentage amputés du PIB, mais c’est une véritable crise de l’économie réelle, de l’économie physique, des chaînes de production, qui est à l’œuvre. Pour beaucoup de pays dans le monde, c’est précisément cela qui porte leur développement économique et industriel.

    Et partout ou presque, les questions de développement industriel, de développement réel, de développement éducatif reviennent au centre du débat, car ce sont elles qui déterminent les perspectives de croissance à long terme et les opportunités offertes aux travailleurs.

    Un grand clivage s’est creusé entre les pays qui ont cru pouvoir miser indéfiniment sur les services, notamment les services financiers, pour assurer leur croissance, et ceux qui ont suivi une voie de développement plus traditionnelle, proche de ce qui s’est fait dans l’Europe d’après-guerre : développement industriel, développement éducatif, ce qui offre davantage d’opportunités aux travailleurs, même si les conditions de travail y sont parfois très difficiles.

    Mais un point d’inflexion a clairement été atteint : les pays développés n’ont plus de modèle de croissance viable.

    L’intelligence artificielle, que vous évoquiez en introduction, redistribue elle aussi les cartes, notamment à travers ses applications dans la robotique, qui affectera de plus en plus les travailleurs manuels, en plus des emplois de bureau. Et là encore, ce clivage est bien visible, avec un décrochage du modèle de développement dans une grande partie du monde occidental.

    Les États-Unis ont réussi à prendre le dessus sur le plan numérique, et aujourd’hui dans l’IA. Comment analysez-vous cette situation, surtout dans le contexte de la crise dans le détroit d’Ormuz, où les principaux investisseurs sont les pays du Golfe ?

    Le modèle de développement a véritablement décroché dans l’ensemble du monde occidental. Les États-Unis tiennent le haut du pavé sur le plan technologique, mais en pariant sur la possibilité de poursuivre indéfiniment dans une direction très dépendante des flux financiers et des capitaux étrangers, notamment du Golfe.

    Les annonces de Sam Altman et d’OpenAI ont été proprement extravagantes : des milliers de milliards prétendument levés dans le Golfe pour financer des infrastructures de data centers aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Et les montages financiers qui se mettent en place entre les acteurs du secteur ont tous les traits d’une bulle, avec des clients financés par leurs propres fournisseurs comme Nvidia et des investissements en apesanteur par rapport à la réalité économique et industrielle.

    Des innovations réelles existent pourtant, et des talents extraordinaires aussi, y compris sur le plan strictement technologique. Des chercheurs en IA comme Yann LeCun soutiennent que l’IA générative et les LLM se heurtent à une impasse du fait de leurs erreurs intrinsèques, ce que chacun peut constater au quotidien en les utilisant. D’autres technologies doivent être développées, et c’est déjà en cours, notamment pour les applications robotiques dans le monde réel.

    Mais dès qu’une innovation émerge, de véritables montagnes financières se construisent autour d’elle, sans véritable ancrage dans le développement économique, industriel ou humain.

    Il y a aussi la crainte des travailleurs, américains notamment, qui voient une crise économique se profiler. Les syndicats s’apprêtent manifestement à se mobiliser massivement. La Journée des travailleurs aux États-Unis est distincte de la Journée internationale du travail, mais une forte mobilisation est attendue aujourd’hui. Donald Trump n’a clairement pas répondu aux inquiétudes des travailleurs américains.

    Oui, c’est là tout le paradoxe. Les hésitations, les volte-face, le chaos qui entourent Donald Trump en disent long : il était censé renverser la table en faveur de la réindustrialisation dès son premier mandat. Des efforts ont bien été faits dans ce sens, mais ni la compétence personnelle ni les bonnes équipes n’étaient là pour mettre en œuvre une véritable politique industrielle, pas même sur le plan douanier, pour appliquer des droits là où c’était réellement nécessaire, là où une production nationale pouvait être substituée ou redéveloppée de façon réaliste, à des coûts acceptables.

    Il aura néanmoins mis cette question sur la table, une question récurrente dans l’histoire économique des États-Unis, comme dans celle de tout pays en quête de développement industriel.

    Revenus au pouvoir, les Démocrates ont largement poursuivi dans la même veine de réalisme industriel, de tentative de réindustrialisation, davantage par les subventions que par les droits de douane, mais dans une logique protectionniste qu’ils ont reprise et amplifiée.

    Et avec ce nouveau mandat de Donald Trump, le résultat est un monde féerique et catastrophique de mesures coup-de-poing aussitôt invalidées, sans aucune base stratégique, avec des négociations commerciales totalement chaotiques. Les négociateurs, sur les questions commerciales mais aussi géopolitiques, diplomatiques et même militaires, n’ont aucune compétence dans leurs domaines respectifs. Certains savent à peine situer les pays concernés sur une carte.

    Le chaos qui s’en est suivi révèle une crise de régime très profonde, une crise de la société américaine et de la société occidentale plus généralement, une incapacité à opérer une transition politique, un renouveau, ou simplement une réforme qui permettrait de réconcilier les intérêts du développement humain et industriel avec les réalités imposées par la mondialisation. Cela ne peut qu’aggraver l’inquiétude des travailleurs, qui perçoivent un fossé immense entre l’incertitude que génèrent des causes extérieures, conflits, tensions, risques climatiques, intelligence artificielle, et la capacité des gouvernements à y répondre, dans un monde d’interdépendances croissantes.

    C’est précisément ce qui est préoccupant, car au-delà des clivages politiques, des pays et des courants d’opinion, un diagnostic est largement partagé : la réindustrialisation est nécessaire. Et pourtant, rien ne suit. Les promesses s’accumulent et s’évaporent. Vous le disiez pour les États-Unis, mais l’Europe n’est pas en reste. Pire encore, elle a raté tous les grands virages technologiques depuis vingt ou trente ans. Les compétences d’ingénieur sont encore là, pour l’instant, mais elles s’amenuisent. L’envie d’innover s’est-elle éteinte avec elles ? N’anime-t-elle plus les étudiants qui rêvent de construire ensemble un monde meilleur ? Partagez-vous ce constat ?

    Ce qui me permet de garder un certain espoir, c’est que lorsqu’on parle à des jeunes, des étudiants en école d’ingénieur, dans d’autres filières, dans les humanités, on voit cette curiosité, cette vivacité intellectuelle. Malgré l’affaissement du système éducatif, une multitude d’outils en ligne existe en plus des filières académiques, autant de moyens d’accéder au savoir, avec leurs qualités et leurs défauts, qui permettent encore d’apprendre, de se remettre à niveau, de faire des découvertes illimitées. La curiosité est bien vivante.

    Le problème tient au système économique, politique et industriel tel qu’il est, qui étouffe cette créativité. L’entrepreneuriat en est l’illustration : créer une entreprise relève du parcours du combattant en Europe et en France particulièrement. Et au niveau des grandes entreprises comme des organismes d’État, la réindustrialisation est évoquée sans relâche, mais de façon toujours très abstraite.

    Avec le recul, quel bilan les deux mandats d’Emmanuel Macron ont-ils laissé pour les travailleurs en France ?

    Un véritable décrochage s’est produit. Un attachement à l’entrepreneuriat était au moins affiché, avec au moins au début quelques secrétaires d’Etat ancrés dans l’économie réelle, mais il était surtout rhétorique. Dans l’ensemble, une fuite en avant dans la désindustrialisation s’est poursuivie, enveloppée dans une rhétorique allant en sens inverse, celle du redressement du tissu industriel français. Les moyens n’ont tout simplement pas suivi : les ressources humaines, les décisions d’investissement au niveau national, la coordination européenne.

    Il y a aussi ce système de fixation des prix de l’énergie, extrêmement pénalisant pour l’économie française. La France devrait bénéficier d’un avantage concurrentiel grâce au nucléaire, mais cet avantage est largement neutralisé par le mécanisme de prix européen, un carcan dont le pays n’arrive pas à sortir.

    À cela s’ajoute une stratégie de fuite en avant qui remonte à l’entrée dans l’euro. La balance commerciale s’est dégradée et est dans le rouge depuis les débuts de la zone euro. Ce décrochage continu a été masqué par l’illusion de stabilité monétaire, mais avec l’envolée de la dette et la remontée des taux d’intérêt, cette situation ne pourra pas se prolonger indéfiniment.

    Ce qui fait vraiment défaut, c’est une compréhension technologique, industrielle, économique et humaine, y compris en termes de compétences, pour remettre sur pied un agenda de développement industriel. C’est exactement ce que font d’autres pays, sans qu’il faille les imiter à la lettre. La Chine en est l’exemple le plus frappant, avec un véritable boom du développement industriel et des compétences technologiques comparable au rattrapage spectaculaire du Japon sur tous les fronts technologiques il y a quarante ou cinquante ans.

    La France dispose de compétences extrêmement pointues, de pôles d’ingénieurs de rang mondial, d’expertises remarquables notamment en mathématiques, et rien de tout cela n’est vraiment mis à contribution.

    Rémi Bourgeot, merci beaucoup de nous avoir rejoints, c’était une conversation passionnante. Merci.

    Cette retranscription automatique a été éditée dans un but de clarté et de fluidité à l’écrit.

  • Ruptures industrielles et basculement géopolitique

    Ruptures industrielles et basculement géopolitique

    Clliquer sur l’image pour visionner la vidéo sur LinkedIn – Transcription en français plus bas sur cette page

    Sur France 24 en anglais, j’ai évoqué l’impact industriel profond de la guerre en Iran et le recentrage des négociations politiques :
    Les prévisions économiques ont tendance à sous-estimer les chocs dans le monde physique, se concentrant sur les variations de prix et supposant une substitution facile. Les principaux dommages économiques proviennent des pénuries de matières premières et des ruptures de chaînes d’approvisionnement : énergie, engrais, hélium pour la fabrication de puces…
    Sur le plan géopolitique, le grand pari deTrump sur l’enrichissement de l’uranium s’est enlisé. Avec un accord de paix toujours hors de portée, la levée des sanctions contre l’Iran n’est plus non plus à l’ordre du jour. Les discussions devraient désormais se concentrer sur le détroit d’Ormuz : le niveau de contrôle iranien, la levée du blocus américain et une certaine coordination internationale.

    Transcription en français :

    Bonjour Rémi, merci beaucoup d’être avec nous. Puis-je commencer par vous demander quels ont été les effets économiques immédiats de la guerre en Iran, au-delà de la crise énergétique, que tout le monde connaît bien ?

    La situation sur les marchés de l’énergie ne se résume pas à une simple hausse des prix du pétrole et du gaz. Elle perturbe profondément les chaînes d’approvisionnement dans le monde entier, sur des aspects critiques. Il s’agit des importations d’énergie pour de nombreux pays, en particulier en Asie, et dans une moindre mesure en Europe. Mais certaines industries sont touchées de manière très sévère par la flambée des prix et les pénuries.

    Au début, on avait peu conscience que des composants critiques comme l’hélium pourraient perturber les chaînes d’approvisionnement, notamment dans la production de semi-conducteurs et de puces électroniques en général. Nous assistons donc à une crise mondiale déclenchée par ces pénuries et par la manière dont la production est perturbée.

    Il ne s’agit pas seulement de statistiques économiques ou de spéculations sur l’impact du PIB sur un horizon de trois mois. C’est une crise bien plus profonde, qui affecte réellement les chaînes d’approvisionnement. Cela dépasse largement le cadre du simple suivi et des prévisions économiques à court terme. C’est une véritable crise industrielle, aux répercussions multiples, y compris pour la production alimentaire, en raison des importations d’engrais pour de nombreux pays.

    Le Golfe est devenu un enjeu critique, bien au-delà de la seule question énergétique. L’énergie est évidemment centrale, mais nous observons toutes ces répercussions, qui affectent les pays et les industries du monde entier de manières très différentes. Pour certains pays et groupes sociaux, les effets sont dramatiques, pouvant même créer des situations de famine. On peut atteindre des niveaux d’extrême gravité.

    Vous avez mentionné l’hélium. Le Qatar exporte 40 % de l’offre mondiale, et celui-ci est utilisé dans la production de semi-conducteurs et, plus largement, dans le secteur technologique et d’autres industries. Quelles pourraient être les répercussions sociétales de ces pénuries pour le monde ?

    Cela rappelle en quelque sorte ce qui s’est passé pendant la pandémie de COVID. Les chaînes d’approvisionnement avaient été fortement perturbées, puis il y avait eu un boom de la demande, soutenu par des mesures fiscales. Aujourd’hui, cette crise s’infiltre profondément dans les chaînes d’approvisionnement. On observe des perturbations partout.

    Certains pays disposent de stocks, donc l’effet n’est pas immédiat. C’est un peu comme sur les marchés de l’énergie : certains pays, comme la Chine, qui est pourtant très dépendante du Golfe, sont moins touchés à court terme grâce à leur politique de stockage. Cela s’applique à de nombreux pays et industries. Mais avec le temps, après quelques semaines, et surtout après quelques mois, les effets concrets des pénuries commencent à se faire sentir.

    Cela signifie que la production est réellement affectée. Ce n’est pas seulement une question de hausse des prix. Il y a actuellement un vrai décalage dans la production. Cela se traduit directement par une baisse de la production. Ce n’est pas seulement une question de signaux prix ou de coûts plus élevés : cela dépasse le cadre du raisonnement économique habituel. C’est une crise qui touche le monde matériel, et pas seulement les modèles économiques.

    À quel point cette situation est-elle critique pour parvenir à une paix durable dans cette guerre ? Nous avons une prolongation, une prolongation indéfinie du cessez-le-feu, mais cela ne signifie pas que la guerre est terminée. Y a-t-il une grande différence entre une guerre qui se prolonge encore trois ou quatre semaines et une guerre qui dure au-delà ? Ou les dégâts sont-ils déjà suffisants pour être ressentis pendant des mois ?

    C’est effectivement une distinction cruciale. À mon avis, la perspective d’une paix durable ou d’un accord de paix reste très lointaine. Il y a eu beaucoup de confusion dans les négociations – ou disons plutôt dans les discussions – entre l’Iran et les États-Unis, avec une focalisation américaine sur la question nucléaire, allant jusqu’à attribuer aux Iraniens des déclarations totalement impensables de leur point de vue. Les négociations n’ont donc vraiment pas pris une bonne direction sur ce point.

    Finalement, cette prolongation du cessez-le-feu, et le fait qu’elle soit indéfinie, est ce qui compte vraiment pour soulager quelque peu la pression. Je pense que les discussions vont se concentrer sur le détroit d’Ormuz et sur la recherche d’un compromis, en reconnaissant le contrôle iranien sur le détroit, peut-être avec un modèle de péage.

    La Chine, par exemple, a fait pression sur l’Iran pour qu’elle adopte une approche modérée sur la question des droits de passage. Mais l’objectif principal pour l’instant est de trouver un compromis limité plutôt que de conclure un accord de paix. Les États-Unis n’ont même pas les bons négociateurs pour atteindre un tel objectif. Il y a eu beaucoup de confusion de la part des États-Unis avec l’imposition de ce contre-blocus des ports et des navires iraniens. Ils cherchent à obtenir un levier sur la question spécifique de la réouverture du détroit d’Ormuz pour trouver un terrain d’entente avec l’Iran.

    Mais l’idée d’intégrer tous les aspects possibles d’un accord, y compris l’énergie nucléaire et l’enrichissement de l’uranium, est vraiment très ambitieuse et semble très éloignée.

    Maintenant, le Royaume-Uni et la France mènent des discussions pour rouvrir le détroit d’Ormuz ou pour le maintenir ouvert une fois la guerre terminée. Nous avons souvent parlé de la réduction des risques concernant la Chine du point de vue des pays occidentaux, mais est-ce là un exemple de pays européens qui réduisent leurs risques face à l’imprévisibilité actuelle de Washington ?

    Je pense que, concernant la gestion du détroit d’Ormuz, ce n’est pas vraiment une stratégie dirigée vis-à-vis des États-Unis. Il faudra un type d’accord international, même si l’Iran conserve le contrôle du détroit et perçoit des droits de passage. C’est pourquoi les Iraniens ont été disposés à conclure des arrangements avec Oman pour donner une dimension internationale à la gestion du détroit.

    L’Europe peut clairement en faire partie. Il faut un accord, un arrangement pour rouvrir le détroit, permettre une circulation fluide, rassurer les assureurs et revenir à une forme de normalité commerciale. Ce ne sera pas comme avant – ce sera une nouvelle situation, clairement – mais elle doit être prévisible. C’est vraiment l’enjeu clé ici.

    C’est pourquoi les Européens jouent tous ce rôle, en montrant leur volonté de participer à un système de coopération internationale garantissant le passage – pas un passage totalement libre, mais pour créer une sorte de nouvelle normalité pour le transit à travers le détroit. C’est vraiment l’essentiel. Il ne s’agit pas seulement que l’Iran cesse de menacer les navires et que les États-Unis lèvent leur contre-blocus. Il faut un véritable accord international pour que les choses puissent reprendre de manière normale.

  • Les marchés énergétiques resteront affectés par la nouvelle donne iranienne

    Les marchés énergétiques resteront affectés par la nouvelle donne iranienne

    Tribune – Les Echos, 11 avril 2026.

    Le contrôle iranien du détroit d’Ormuz bouleverse les marchés de l’énergie. Les prix restent sous pression, et les incertitudes géopolitiques freinent un retour à la normale. Les investisseurs et les Etats doivent s’adapter à ce nouvel équilibre marqué par des coûts structurellement plus élevés et des tensions persistantes, analyse l’économiste Rémi Bourgeot.

    Le contrôle de l’Iran sur le détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est appelé à exercer un impact structurel sur l’approvisionnement mondial et la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle. On ne peut s’attendre à ce que les marchés de l’énergie reviennent pleinement à leur situation d’avant-guerre dans un processus de désescalade.

    Tout au long de la guerre, le mélange de déclarations étonnantes de Donald Trump annonçant des négociations et de menaces d’escalade sans stratégie viable ont pointé la nécessité d’une désescalade rapide. Le cessez-le-feu actuel est instable d’un point de vue diplomatique, les parties ne s’entendant pas même sur l’inclusion d’aspects essentiels comme l’arrêt des frappes israéliennes sur le Liban ni sur la version de la liste de propositions iraniennes censées servir de base aux négociations. Bien que la perspective d’un accord de paix véritable semble lointaine, la retraite américaine sur le front iranien est ancrée dans la nécessité de s’extraire d’un bourbier particulièrement dommageable. Il paraît ainsi peu probable que les Etats-Unis cherchent à rouvrir pleinement ce front.

    Pour autant, un désengagement américain sans véritable accord ouvre la voie à une nouvelle situation ambiguë. Le statut du détroit d’Ormuz risque de rester indéfini, sur la base du contrôle qu’exerce de fait l’Iran. Il importe dès lors d’anticiper les dynamiques susceptibles de prévaloir sur les marchés de l’énergie dans ce contexte en recomposition. Le contrôle de l’Iran sur le contrôle du détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est appelé à exercer un impact structurel sur l’approvisionnement mondial et la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle. On ne peut s’attendre à ce que les marchés de l’énergie reviennent pleinement à leur situation d’avant-guerre dans un processus de désescalade.

    Le reste de l’article est disponible sur le site des Echos (accès abonnés). Retrouvez des éléments similaires dans mon article du 1er avril 2026 qui analysait déjà les conséquences d’une désescalade à venir avec contrôle de fait de l’Iran sur la gestion du Détroit d’Ormuz: Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran.

  • La réouverture du détroit d’Ormuz se fera sous contrôle iranien

    La réouverture du détroit d’Ormuz se fera sous contrôle iranien

    J’ai été interrogé sur France 24 par Marion Gaudin, au sujet de la crise énergétique et des conditions dans lesquelles le détroit d’Ormuz pourrait rouvrir, face à l’enlisement militaire.

    Rémi Bourgeot, vous suivez cette crise de très près. N’est-ce que le début ?

    Tout dépend évidemment de l’évolution militaire. Donald Trump a soufflé le chaud et le froid : les marchés s’excitent dans un sens comme dans l’autre.

    Ce qu’on voit, c’est quand même un bourbier militaire. Certains experts géopolitiques pensent que ça n’est que le début. On voit aussi des signes de panique de la part de l’État américain, de Donald Trump en particulier, qui est quelqu’un qui déteste faire la guerre. En fait, il aime les opérations théâtrales, de type Venezuela, comme on l’a vu il y a quelques semaines. Là, c’est un véritable bourbier.

    Donc il envoie des signaux comme quoi il voudrait arrêter, et en même temps taper le plus fort possible. Les Iraniens, de leur côté, dominent largement la situation, mais ils envoient aussi quelques signaux, avec ces échanges, notamment avec Oman, pour établir au moins une sorte de schéma qui pourrait s’appliquer pour une réouverture partielle.

    Mais ce vers quoi on s’achemine, c’est un contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz. Il peut rouvrir en partie, même très largement, mais probablement sous contrôle iranien, à partir du moment où les États-Unis ne sont pas capables de remplir les objectifs qu’ils s’étaient fixés — pour peu qu’il y en ait réellement.

    Ce contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz, dans la durée implique un système, un régime économique différent, notamment de péage, dont on a déjà vu certains contours, appliqués en partie. Cela ne veut pas dire que ce sera exactement la configuration finale, mais les coûts vont être élevés et ce système de transit va être mis en place dans le sens des intérêts géopolitiques de l’Iran.

    On a vu, en sous-main, des signaux d’échanges entre l’Iran, certains émirats — surtout le Qatar — pour éviter des frappes. Mais la situation est extrêmement tendue, notamment avec les Émirats arabes unis, qui ont appelé les États-Unis à finir le travail, à aller dans l’escalade, en sous-entendant l’envoi de troupes au sol. On pourrait imaginer que l’Iran pénalise les Émirats arabes unis, moins d’autres Etats du Golfe.

    Et aussi, dans tous les cas, cette réouverture ne peut pas se faire par la force, seulement par des négociations ?

    Il n’y a aucune forme de négociation véritable. Il peut y avoir eu des échanges d’e-mails, ou des échanges très indirects, mais on peut avoir de très gros doutes sur la réalité des déclarations de Donald Trump en ce qui concerne des négociations.

    On ne peut pas pour autant écarter la notion de désescalade. Ce n’est pas ce qu’on voit ces jours-ci. Mais Trump est extrêmement mal à l’aise avec la situation et comprend qu’il doit se retirer. Sa situation politique est en effondrement. Il existe de gros doutes sur son état personnel, sur le système politique qui l’entoure. Il limoge des généraux autour de lui pour entendre les nouvelles qu’il veut, pour éviter les mauvaises nouvelles.

    On voit une véritable crise de régime qui se développe aux États-Unis, avec des racines beaucoup plus profondes. Il y a aussi tout un pan industriel dans l’incapacité à alimenter ce qui serait une guerre longue.

    Sur la question des troupes au sol, c’est peut-être le signal le plus révélateur : on n’a pas eu cette annonce. On n’a pas eu d’annonce d’arrêt de la guerre ni de retrait. Mais ce serait là l’entrée dans une guerre longue et pleine d’incertitudes encore plus graves que d’envoyer des troupes au sol, ce qui serait presque suicidaire de la part de Donald Trump.

    Aujourd’hui, on a une situation entre deux, avec une volonté de sortir de cette situation, mais Trump veut pouvoir annoncer une forme de victoire et éviter l’humiliation. Elle est là dans tous les cas.

    Pour en revenir aux conséquences très concrètes de ce blocage, pour l’instant politique et militaire, on a beaucoup parlé ces dernières semaines des initiatives prises par les pays pour rationner le carburant, baisser les taxes, offrir des primes. La France, elle, pour l’instant, se refuse à tout ça. Est-ce que c’est pertinent ?

    Quand il s’agit d’agir sur les prix, les taxes sont souvent des mesures de court terme. Cela peut avoir des effets positifs. Mais la véritable situation à laquelle on est confronté, c’est une forme de pénurie qui arrive aujourd’hui. Il s’agit d’aspects très concrets et matériels : les bateaux qui étaient censés arriver n’arrivent pas. Une pénurie se met en place, déjà très sévère en Asie.

    L’Europe, il faut le rappeler, est beaucoup moins dépendante du Golfe pour son approvisionnement énergétique que de nombreux pays asiatiques. Les différentes sources d’approvisionnement — Norvège, Maghreb, États-Unis pour le LNG, et en partie le Golfe — montrent que cette dépendance existe, mais reste limitée. Certains pays ont des stocks plus élevés. C’est le cas de la Chine, qui a aussi une plus grande autonomie, tout en restant largement dépendante du Golfe.

    La réalité est donc matérielle : une pénurie se met en place. Elle est moins marquée pour l’Europe, mais elle se fait sentir aujourd’hui. Cela intervient dans un contexte de crise économique, surtout industrielle, déjà aiguë avant le début de cette guerre. La question des prix énergétiques était déjà cruciale, avec les effets de la guerre en Ukraine : privation d’approvisionnement, tentative de réorientation pour remplacer la Russie, mais en créant d’autres dépendances, vis-à-vis des États-Unis ou de certains pays du Golfe.

    On a donc une forme d’ultra-mondialisation des réseaux énergétiques, aujourd’hui extrêmement vulnérable.

    À cette crise dont vous parlez s’ajoute l’inflation, la hausse des prix de manière générale, de l’alimentation qui est à venir. Les Français devraient s’y préparer ?

    Oui, cela a un fort effet inflationniste. On n’est pas dans la même situation qu’avec la guerre en Ukraine, qui arrivait après la pandémie et des politiques budgétaires très expansives. On n’est pas dans une envolée aussi forte, mais la hausse de l’inflation est marquée.

    Surtout, l’inflation est un indice composite : derrière, il s’agit de la vie quotidienne, de dépenses contraintes qui affectent certaines activités et certaines couches sociales plus que d’autres. C’est cela qui est particulièrement problématique, sur le plan social et en termes d’instabilité politique.

    Pour aller plus loin sur l’impact sur les marchés énergétiques : Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran.

    Cette retranscription a été éditée pour des raisons de fluidité.

  • Bourbier iranien : stratégies face aux coûts durables

    Bourbier iranien : stratégies face aux coûts durables

    Cliquez sur l’image pour accéder à l’émission

    Donald Trump cherche une porte de sortie au bourbier que constitue la guerre avec l’Iran. Tout en brandissant la menace d’une escalade majeure qui rendrait des pans entiers de la région inhabitables, il assure que des négociations sont en cours.

    Si de véritables négociations de paix sont désormais hors de portée, en raison d’un écart de positions impossible à combler, une désescalade reste accessible.

    Les pays dépendants des importations d’énergie en provenance du Golfe se préparent toutefois à des conséquences durables, même en cas d’arrêt du conflit. Les capacités de production sont désormais atteintes, et l’Iran est susceptible de maintenir un niveau élevé de contrôle sur le détroit.

    L’Europe est moins exposée que l’Asie à une crise d’approvisionnement, mais la flambée des prix de l’énergie aggrave sensiblement ses fragilités multiples, de l’appareil manufacturier à la gestion de la dette. La marginalisation de l’énergie nucléaire laisse le continent particulièrement vulnérable à cette succession de chocs géopolitiques, les gouvernements passant sans cesse d’une dépendance extérieure à une autre au gré des secousses.

    Je suis intervenu dans l’émission Counting the Cost d’Al Jazeera. Extraits de mes interventions disponible ici.

  • Un vide stratégique abyssal au-delà du fiasco iranien

    Un vide stratégique abyssal au-delà du fiasco iranien

    Tribune pour le site des Echos, publiée le 24 mars 2026. Alors que Donald Trump cherche une voie de sortie du bourbier iranien, pour suspendre les hostilités sans perspective de paix véritable, je vous propose une réflexion plus large sur le vide stratégique qui accompagne cette situation :

    La guerre d’Iran révèle une défaillance structurelle au sein de l’appareil de décision américain, marqué par une difficulté à aligner les actions tactiques immédiates avec des objectifs politiques de long terme. Ce décalage dépasse le cadre militaire. Les politiques en matière de défense, commerce, finance et technologie interagissent de manière chaotique. La conduite de la guerre commerciale l’a déjà illustré, l’objectif légitime de réindustrialisation disparaissant derrière la coercition géopolitique.

    Dans cette guerre bien réelle, l’incapacité à anticiper les conséquences d’un échec du changement de régime ou de la fermeture du détroit d’Ormuz témoigne encore d’une perte de vision d’ensemble. L’instrument militaire est brandi sans architecture politique capable de lui fixer un cap.

    Ces failles stratégiques et matérielles, déjà visibles dans la guerre d’attrition ukrainienne, suggère un système confronté à des contradictions internes et le recours à une forme de pensée virtuelle. Le cadre stratégique semble figé dans des schémas hérités de l’époque de l’aventure irakienne, alors que la réalité industrielle et géopolitique a radicalement muté, imposant de nouveaux rapports de force. Cette dernière crise invite l’Europe à une difficile réorientation.

    Recul de l’hégémonie monétaire

    Les sanctions économiques sont devenues un outil central de la diplomatie. Pourtant leur usage engendre des effets secondaires qui commencent à modifier l’architecture financière mondiale. Initialement conçues pour isoler des acteurs spécifiques sans engagement militaire direct, ces mesures ont accéléré la recherche d’alternatives. En plus de l’explosion de l’or, on observe une multiplication des accords bilatéraux en monnaies locales et le développement de systèmes de compensation parallèles, qui fragilisent l’un des piliers de la puissance américaine.

    Le conflit iranien agit ici comme un catalyseur. La paralysie du détroit d’Ormuz souligne à quel point la puissance ne repose pas seulement sur des flux dématérialisés mais encore davantage sur des systèmes matériels complexes : infrastructures énergétiques et industrielles. L’Occident se trouve dans une position où ses instruments de pression perdent en efficacité à mesure que des puissances régionales s’adaptent, se coordonnent hors des cadres traditionnels et sont prêtes à l’escalade.

    Guerres d’attrition industrielle

    Surtout, l’évolution des récents théâtres d’opérations, notamment en Ukraine, a forcé une redécouverte tardive de l’importance de la base industrielle. La supériorité technologique et le développement des marchés financiers ont pu donner l’illusion que la capacité de production de masse était secondaire. La réalité d’une guerre d’attrition a montré que des économies aux PIB beaucoup plus modestes, mais dotées d’un appareil productif résilient, soutenu par la Chine, pouvaient tenir tête à des puissances technologiques dont les chaînes de production sont fragmentées ou optimisées pour temps de paix.

    Cette situation révèle un clivage entre la richesse nominale, portée par les services et les actifs immatériels, et la capacité réelle à mobiliser des ressources matérielles en cas de crise prolongée. Les tensions sur les stocks de munitions et les délais de réactivation des industries de défense illustrent ce manque de profondeur industrielle. Bien que la désindustrialisation soit identifiée comme un risque pour la cohésion sociale et l’autonomie stratégique, la réponse est restée superficielle. Les politiques douanières sont souvent employées de manière erratique, servant davantage d’outils diplomatiques que de réels leviers de reconstruction d’un tissu productif intégré.

    Désalignement des capitaux et érosion éducative

    Parallèlement, les marchés financiers continuent d’orienter les capitaux vers des secteurs à haute visibilité, au détriment des infrastructures fondamentales. La bulle de l’IA capte une partie démesurée des investissements, tandis que les secteurs de l’énergie lourde et de la transformation industrielle peinent à attirer les financements nécessaires. Ce déséquilibre crée une économie à deux vitesses, où l’innovation numérique progresse sans infrastructure industrielle capable de supporter les chocs géopolitiques.

    Cette crise de la pensée stratégique s’enracine dans un affaiblissement des structures éducatives, en particulier de la culture scientifique et des humanités classiques. Le déclin de l’enseignement des sciences réduit la capacité à appréhender les contraintes physiques et techniques du monde réel, favorisant une vision virtuelle, où l’on croit que les LLM peuvent remplacer les ingénieurs polyvalents. Parallèlement, le recul des humanités prive les décideurs de l’intuition historique nécessaire pour comprendre le temps long.

    L’Europe illustre particulièrement cette tension. Le ratrappage industriel du continent est entravé par sa complexité réglementaire, doublée d’un déplacement du pouvoir décisionnel du technique vers l’administratif, réduisant la capacité de planification à long terme. La gestion des crises contemporaines témoigne d’un besoin de transition vers une approche systémique, articulant la sécurité énergétique, la résilience industrielle, la stabilité monétaire et l’innovation technologique au sein d’un cadre stratégique. Cette transformation ne pourra s’opérer sans une remise en question des mécanismes de décision et de formation. La réallocation des ressources doit s’accompagner d’une revalorisation des savoirs fondamentaux, capables de restaurer une vision de long terme.

  • Pourquoi l’or perd-il son attrait malgré la guerre d’Iran

    Pourquoi l’or perd-il son attrait malgré la guerre d’Iran

    J’ai répondu aux questions du journaliste Nils Adler sur la réaction limitée de l’or à la guerre d’Iran. En plus des extraits sur le site d’Al Jazeera, voici mon analyse plus complète.

    Un choc géo-économique, comme le blocage du détroit d’Ormuz, aurait traditionnellement été perçu comme un facteur de hausse de la demande d’or. Cependant, des facteurs structurels ont tempéré son attrait en tant que valeur refuge.

    Fuite vers la liquidité, volatilité et psychologie de marché
    Lors des grandes crises, les marchés financiers subissent souvent une tension généralisée, avec des actifs sous pression alors que les investisseurs recherchent liquidité et sécurité, en particulier en dollars et en bons du Trésor. Même l’or, historiquement une valeur refuge, peut rester stable ou baisser lorsque les marchés privilégient les actifs liquides. Ce schéma s’est confirmé avec l’escalade iranienne : l’or est resté relativement stable plutôt que de s’envoler, malgré des tensions extrêmes. Paradoxalement, c’est le caractère potentiellement systémique de cette crise qui limite la demande d’or, d’autres mécanismes financiers entrant en jeu.

    De plus, la position de la Réserve fédérale reste décisive. La hausse des coûts énergétiques et une inflation persistante renforcent les attentes selon lesquelles les taux d’intérêt pourraient rester élevés, ce qui soutient le dollar et rend les actifs rémunérés plus attractifs que l’or, non rémunérateur. Cette interaction réduit l’attrait immédiat de l’or, la politique monétaire interagissant avec les risques géopolitiques et financiers structurels.

    Par ailleurs, le marché de l’or est de plus en plus façonné par la spéculation et une volatilité accrue, ce qui peut dissuader les investisseurs averses au risque. Les fluctuations rapides et les prises de bénéfices découragent l’accumulation, sapant le rôle de l’or en tant qu’actif refuge. Les niveaux déjà élevés, atteints sur plusieurs années, amplifient cet effet, empêchant une ruée massive vers l’or. La volatilité spéculative peut ainsi neutraliser sa fonction à court terme.

    En dehors des épisodes de risques financiers systémiques, qui peuvent déclencher des fuites vers la liquidité en dollars, le paysage géo-économique restera, pour autant, marqué par une fragmentation massive, soutenant les efforts de diversification, y compris vers l’or sur le plus long terme.

    Impasse prolongée et chocs énergétiques
    Les États-Unis sont confrontés à un fiasco stratégique, Donald Trump n’ayant pas anticipé la réponse de l’Iran envers les États du Golfe et le détroit d’Ormuz. Bien qu’il menace d’une escalade supplémentaire, même ses alliés les plus proches refusent de participer à des missions à haut risque, potentiellement suicidaires, pour escorter les pétroliers dans le détroit. Les conséquences économiques et politiques le poussent à chercher une stratégie de sortie.

    Cependant, même en cas de désescalade, de cessation des hostilités et de réouverture du détroit, une paix négociée à long terme entre les États-Unis/Israël et l’Iran est désormais hors de portée, dans la durée. Le scénario central est celui d’une impasse prolongée, qui prolonge l’instabilité régionale et menace durablement la fiabilité des exportations du Golfe. Ce conflit ne peut être considéré comme un simple événement court terme et limité : il aura des conséquences majeures sur l’économie mondiale et la logique des blocs.

    Sanctions et fragmentation financière
    De plus, l’élargissement du champ des sanctions occidentales et l’utilisation croissante de la politique commerciale comme outil de coercition géopolitique ont contribué à une fragmentation du système financier mondial, incitant les institutions étatiques, ainsi que des banques et multinationales à explorer des alternatives aux mécanismes basés sur le dollar. Là où le dollar servait autrefois d’ancrage relativement incontesté pour le commerce international et les réserves, le risque croissant d’exclusion des systèmes de compensation et de financement a conduit les décideurs de plusieurs régions à réévaluer leur dépendance aux systèmes centrés sur les États-Unis. La guerre en Ukraine a illustré la rapidité avec laquelle la confiance dans les instruments financiers traditionnels peut s’éroder. L’éclatement des hostilités et le flux de sanctions ont coïncidé avec une forte hausse du prix de l’or, alors que les investisseurs et les banques centrales cherchaient des valeurs refuges perçues comme sûres.

    Plus récemment, l’escalade des tensions commerciales a relancé la diversification, que ce soit vers d’autres devises, l’or et d’autres matières premières, ou le développement de systèmes de paiement régionaux. Ces dynamiques suggèrent une remise en question plus large des hypothèses de longue date sur la domination du dollar et soulèvent des questions sur l’évolution des politiques économiques dans une ère de rivalité géopolitique intense.

    L’essence de l’or
    La trajectoire de l’or dépend des conséquences du conflit iranien, des réponses des banques centrales et de la fragilité structurelle de la finance mondiale. La réaction modérée des prix face à la guerre en Iran confirme que l’or ne s’envole pas systématiquement lors des crises. Sa valeur durable réside dans son statut d’actif physique et réel, reflétant les interactions entre liquidité, sanctions, domination du dollar, taux d’intérêt, volatilité spéculative et incertitude stratégique, plutôt que de servir uniquement de couverture contre les paniques à court terme. Même sous de fortes sanctions et des risques géopolitiques élevés, le rôle premier de l’or reste la préservation de la valeur, et non des envolées systématiques de son prix.

    Ce texte poursuit une finalité analytique et ne constitue par un conseil d’investissement. Traduit de façon semi-automatique depuis l’original anglais.