Catégorie : Médias

  • Crise du diesel : la dépendance stratégique de l’Europe

    Crise du diesel : la dépendance stratégique de l’Europe

    J’ai participé à l’émission Counting the Cost consacrée à la crise du diesel, aux côtés de Jorge León et de Chris Aylett, pour discuter des conséquences en particulier pour l’Europe. Vous trouverez la transcription de mes interventions sous la vidéo.

    Vous avez décrit cette situation comme une instrumentalisation par les États-Unis de la dépendance de l’Europe à leur égard. Les raffineurs américains dépendent fortement des acheteurs européens. Assiste-t-on à un véritable bouleversement des rapports de force entre grandes puissances, ou s’agit-il de tensions au sein d’une relation qu’aucune des deux parties ne peut réellement se permettre de rompre ou de dissocier ?

    Les relations entre l’Europe et les États-Unis sont extrêmement déséquilibrées, et ce déséquilibre s’est considérablement accentué depuis la guerre en Ukraine. L’Europe était devenue fortement dépendante de la Russie, une dépendance dont elle s’est défaite en quelques mois à peine, voire en quelques semaines, en 2022. Elle a alors accru sa dépendance à l’égard d’autres régions du monde, notamment le Moyen-Orient et les États-Unis.

    L’Europe est également très dépendante des États-Unis sur le plan politique. C’est ce que nous voyons actuellement, avec l’immense pression que Donald Trump exerce sur les dirigeants européens.

    Cela révèle un problème stratégique beaucoup plus profond auquel l’Europe est confrontée. Elle manque de capacités de raffinage et rencontre, dans le même temps, de graves difficultés liées à son modèle industriel. Elle se trouve donc affaiblie sur tous les fronts.

    Ce qui est extraordinaire, c’est que les dirigeants européens ne font pas davantage pour s’attaquer aux causes profondes de cette crise énergétique, à savoir la guerre au Moyen-Orient. Ils ont adopté une attitude très passive et se contentent de critiquer à peine les États-Unis. Quand on y réfléchit, la situation est tout de même extraordinaire.

    Les exportations américaines ont augmenté au cours des deux derniers mois. Dans le même temps, Donald Trump subit des pressions pour faire baisser les prix du diesel pour les consommateurs américains à l’approche des élections de mi-mandat aux États-Unis. Dans quelle mesure pensez-vous que les menaces américaines à l’égard de l’Europe sont motivées par les préoccupations liées à ces élections ? Cette stratégie peut-elle fonctionner ? Donald Trump parviendra-t-il à faire baisser les prix du diesel pour les électeurs américains ?

    Ces mesures sont efficaces, mais uniquement à court terme. C’est précisément à cela que servent les réserves. Elles ne constituent pas une stratégie à long terme.

    La situation actuelle est provoquée par la guerre au Moyen-Orient, la guerre en Ukraine, les attaques contre les infrastructures russes et la réaction de la Russie, qui cherche à préserver sa sécurité énergétique et à maintenir ses approvisionnements.

    Ces crises ont également des causes communes. Il n’existe pas de solution à long terme consistant à gérer les réserves ou à exercer des pressions sur les pays européens. De telles mesures peuvent être efficaces dans une certaine mesure à court terme, mais elles ne changent pas fondamentalement la donne.

    Donald Trump semble de plus en plus désemparé face à la gestion des conséquences économiques de cette guerre. Il comprend clairement que cette guerre a été un désastre. Cela est évident depuis plusieurs mois. Toutefois, en raison notamment de la paralysie du système politique américain, il n’a pas réussi à y mettre fin. Il a même menacé de reprendre les frappes à grande échelle après les élections, voire avant, comme le laissent entendre certaines rumeurs actuellement.

    C’est là le cœur du problème auquel nous sommes confrontés.

    Le Moyen-Orient n’est pas le seul facteur en jeu, même s’il joue un rôle majeur. La guerre en Ukraine compte également, et les dirigeants européens ont adopté une attitude extraordinairement passive face à ces défis.

    Comme Jorge l’a souligné à juste titre, l’Europe est confrontée depuis des années à un problème stratégique. Il est extraordinaire qu’en pleine crise de cette ampleur, aucune mesure supplémentaire ne soit prise du côté européen pour apaiser la situation géopolitique.

    L’Europe puise dans ses réserves stratégiques. L’hiver approche et ses besoins en diesel vont augmenter. Les prix du diesel flambent, l’inflation repart à la hausse et les banques centrales subissent des pressions pour relever leurs taux d’intérêt. Relever les taux en réponse à une crise de l’offre qui affaiblit également la croissance économique, n’est-ce pas jouer avec le feu ?

    Cette situation a clairement des effets négatifs, et cette inflation ne trouve pas son origine dans l’activité économique intérieure des pays concernés. Elle amplifie les effets négatifs de la crise, en particulier pour les populations qui sont déjà confrontées à une crise du coût de la vie.

    Les taux d’intérêt à long terme augmentent déjà très rapidement. Cela affecte également les économies touchées par cette crise.

    Les marchés ont déjà réagi de manière spectaculaire, modifiant profondément les perspectives en matière de dette publique et la capacité des gouvernements à dépenser. Les entreprises subissent elles aussi les effets de la hausse des taux d’intérêt.

    La crise se répercute déjà sur l’économie de multiples façons, notamment à travers l’inflation et les taux d’intérêt.

    Cette transcription a été générée et traduite automatiquement, puis révisée pour en améliorer la clarté.

  • Conflits : les sanctions économiques sont-elles efficaces ?

    Conflits : les sanctions économiques sont-elles efficaces ?

    Intervention sur RFI dans le cadre du Débat du jour présenté par Romain Auzouy.

    RFI : Rémi Bourgeot, cet « Economic D-Day », selon les mots de Donald Trump, donc cette nouvelle stratégie des États-Unis à l’égard de l’Iran, qui concerne évidemment Téhéran en premier lieu, mais aussi, pour mieux viser l’Iran, tous les pays qui maintiendraient des relations avec l’Iran : est-ce que, selon vous, ça peut avoir plus d’effet finalement que les bombes américaines sur le régime de Téhéran ?

    Rémi Bourgeot : C’est la façon dont le présente Donald Trump vis-à-vis du reste des gens qui font l’opinion à Washington, et notamment des milieux néoconservateurs. Il faut leur dire qu’il continue cette quête d’un écrasement de l’Iran, mais c’est un énorme échec sur le plan militaire, donc il prétend qu’il va continuer la guerre sur le plan économique. Ensuite, quand on regarde de près, il y a un énorme décalage entre ces objectifs annoncés, qui consistent à asphyxier l’Iran sur le plan économique, et la réalité de ce que peuvent faire les États-Unis en termes de sanctions supplémentaires.

    On parle de sanctions secondaires, d’aller menacer les partenaires économiques et commerciaux de l’Iran pour qu’ils cessent le plus possible leurs échanges avec l’Iran. Donc, un pays très important dans cette équation, c’est la Chine, qui est le premier partenaire de l’Iran en termes d’importation d’hydrocarbures, et aussi en termes de fourniture à l’Iran de toutes sortes de composants, notamment sur le plan industriel et militaire.

    Il est clair pour la Chine qu’il n’est pas question d’appliquer ces sanctions secondaires. Elle a donné ordre à ses entreprises, et notamment à ses banques, de ne pas se laisser intimider, de ne pas mettre en œuvre ces sanctions. Elle s’est déjà quelque part formée avec la question de la guerre commerciale, en refusant certaines menaces américaines et en menaçant de restreindre l’exportation de terres rares l’année dernière. Donc, sur cette base, elle réagit de façon très différente d’il y a quelques années à la question de l’application des sanctions et elle les rejette.

    Et sur cette base, on voit un ensemble de pays qui sont assez proches de l’Iran sur le plan commercial, qui ont suivi cette voie aussi. Même le Pakistan a dit ne pas appliquer ces sanctions, ces menaces de sanctions secondaires. Donc c’est dire à quel point l’impact est quand même assez limité. La Turquie est dans l’OTAN, en même temps, a des relations avec l’Iran, mais ne veut pas du tout suivre les États-Unis dans cette voie. On dit alors que l’Irak, ce serait le cas, mais ça montre aussi à quel point l’effet est quelque part limité.

    Ensuite, ce n’est pas absurde, je pense, du point de vue personnel, pour Donald Trump d’aller dire : voilà, à ces milieux néoconservateurs que j’évoquais, « je continue ». On voit qu’il est coincé, il y a une sorte de crise de régime qui se déroule à Washington. Il sait qu’il est en plein fiasco, que c’était une énorme erreur d’entrer en guerre contre l’Iran. Il n’a pas d’issue militaire à sa disposition et ça peut être un moyen, partiellement, d’échapper à cette situation, à cette impasse militaire, d’aller poursuivre plus sur le plan économique.

    Mais ensuite, il n’est pas tellement intéressé, je pense, par l’effet réel, qui lui est limité. Il faut évidemment rappeler que l’Iran est sous des sanctions déjà considérables et étouffé économiquement dans tous les cas. Mais cette idée d’aller jouer sur toutes les relations, tous les échanges qu’a l’Iran aujourd’hui, notamment avec la Chine, ça reste une perspective vraiment lointaine.

    C’est peut-être davantage un acte politique, alors, que les États-Unis connaissent bien : quasiment depuis 1979, les États-Unis sanctionnent l’Iran. L’attitude de la Chine, est-ce qu’elle ne montre pas déjà l’inefficacité des sanctions, ce que vous évoquiez ? Par exemple, la Chine achète 90 % du pétrole iranien. Donc, à partir du moment où la Chine parvient à ce que ces sanctions ne la touchent pas, Pékin notamment — ça, c’est l’histoire des sanctions secondaires qui empêchent un accès au dollar, qui constitue le canal indispensable pour les transactions internationales — mais la Chine utilise le yuan via son propre système financier qu’elle a construit. Est-ce que ça veut dire tout cela que, quelles qu’elles soient, les sanctions ne peuvent pas permettre une asphyxie économique comme l’affirment les États-Unis ?

    Vous avez effectivement la situation liée au détroit d’Ormuz, où les exportations sont quand même limitées. Vous avez le contre-blocus américain, donc il y a quand même un trafic qui a lieu, mais ça reste très limité. Ensuite, on voit effectivement une architecture qui s’adapte à ces menaces américaines, et surtout à leur caractère erratique. Donc vous avez cette architecture qui se consolide sur le plan des paiements.

    Mais ensuite, il y a aussi des questions de confiance et de dépendance qui restent quand même très importantes au dollar. Mais si on voit ça de façon large, on a quand même ce bloc gigantesque autour de la Chine, avec aussi la Russie, qui est un sujet crucial en termes de sanctions.

    Maintenant, avec le front iranien, on a un énorme bloc qui s’est constitué. Il n’est pas totalement solidaire. Évidemment, chacun défend son intérêt, mais ils interagissent, ils commercent, ils s’apportent des éléments essentiels et, surtout, ils ont une capacité industrielle redoutable aujourd’hui. C’est ce qui fait défaut côté occidental, avec cette crise de production industrielle, et c’est ce qui est à l’esprit de tous les décideurs, notamment de Donald Trump.

    Il y a le message politique, et vous l’avez dit. C’est intéressant d’évoquer effectivement l’attitude de la Chine à l’égard de la Russie. Elle est beaucoup plus discrète, la Chine, dans le conflit russe, qu’effectivement elle intervient concernant l’Iran. Est-ce que vous diriez que, finalement, peut-être, on n’a jamais eu autant d’États qui utilisent, ou en tout cas ces sanctions économiques ont peut-être rarement été autant utilisées pour menacer, pour mettre à distance des États, et jamais pour poursuivre ce que disait Michel Duclos ? Finalement, peut-être, ces sanctions ont-elles autant été contournées, à l’image de la Chine, qui est peut-être au centre névralgique de cette question, parce que c’est la Chine qui contre cette arme des sanctions aujourd’hui ?

    L’idée de sanctions a vraiment pris une mesure importante dans ce qu’on appelle le moment unipolaire, après la chute de l’URSS, avec cette puissance écrasante des États-Unis, avec cette idée de guerre économique, de modeler le monde par des interventions dans certains cas, mais par toutes sortes de mesures économiques, et notamment de sanctions, de guerre économique. Et depuis, beaucoup de choses se sont passées.

    On a l’émergence de certains pays, de grands pays sur le plan industriel et technologique comme la Chine, et même des pays comme l’Iran et la Russie ont aussi une dynamique de développement industriel et technologique. Ils forment en proportion plus d’ingénieurs que les pays occidentaux. Ils sont dans ce type de tendance aujourd’hui et on a une sorte de croisement, en fait, qui se produit.

    On le voit notamment sur le plan de la capacité de production militaire, où c’est un énorme problème du côté occidental dans les différentes guerres qui sont menées en Ukraine ou face à l’Iran, ou sur toutes sortes de sujets. Et de l’autre côté, on a une crise plutôt de surproduction centrée sur la Chine et tout un ensemble de pays qui sont dans cette dynamique de développement industriel, technologique, qui forment énormément d’ingénieurs et qui savent encore les utiliser.

    Et du coup, les sanctions sont quelque part un peu anachroniques face à ces pays-là. Les sanctions ont été pensées à une époque où ils étaient beaucoup moins développés, beaucoup moins résilients. Depuis, non seulement ils se sont beaucoup développés sur le plan industriel et éducatif, mais aussi, évidemment, ils ont appris à contourner les sanctions par toutes sortes de manières.

    Par exemple, la Russie, au début de l’affaire ukrainienne, autour de 2010-2014, était encore dans un autre stade de son développement, était beaucoup moins intéressée par les questions industrielles. Les sanctions l’ont plutôt amenée à faire un effort dans ce sens-là et vraiment initier cette dynamique.

    Donc évidemment, les sanctions ont un effet, mais elles incitent aussi à être inventifs, à contourner, alors, par différents moyens financiers et par différents canaux, mais aussi en allant beaucoup plus loin dans le développement éducatif, dans le développement industriel.

    On l’a dit, ça appauvrit évidemment. Les premières catégories touchées par ces sanctions économiques, c’est la population, ça les appauvrit. Est-ce que ça peut retourner les populations contre le régime concerné ? Est-ce que ça peut être ça aussi, l’objectif des sanctions ?

    C’est l’objectif. Mais là, on voit par exemple, dans le cas de l’Iran, que la menace est existentielle. Trump ne l’a pas caché. On parlait au début des footballeuses iraniennes et de je ne sais quoi, et quelques semaines plus tard, Trump parlait d’anéantir la civilisation iranienne. Donc on n’était plus vraiment dans un discours humanitaire, disons.

    Donc, en Iran, on a plutôt vu un sursaut. C’est souvent le cas dans le cas de bombardements massifs, d’une menace existentielle sur une nation.

    Et aujourd’hui, il y a bien eu un changement de régime, pas au sens des théories néoconservatrices, mais le régime a de fait changé et on a davantage aujourd’hui une dictature militaire, avec ces profils issus des Gardiens de la révolution, ces anciens de la guerre Iran-Irak, qui sont beaucoup moins gradés sur le plan religieux, qui ont aussi beaucoup lâché de lest en termes d’application des règles religieuses, notamment du port du voile. On voit beaucoup de femmes qui ne sont pas voilées dans les grandes villes iraniennes, en particulier à Téhéran.

    Donc on a plutôt une forme d’unification, partielle évidemment, mais une forme de ralliement de la population face à cette menace existentielle que présentent les États-Unis et Israël. Cela, c’est plutôt sur le plan de l’attaque militaire.

    Ensuite, les sanctions jouent effectivement, mais sans tout ce contexte depuis vingt ans, on peut imaginer qu’une classe moyenne émergente, beaucoup plus visible en Iran, avec des idéaux de changement justement politique, aurait pu conduire à ce que le régime se soit beaucoup plus adapté, voire ait véritablement changé.

    Tout ce contexte très envenimé avec les États-Unis a plutôt probablement eu tendance à maintenir le régime en place.

    Le régime en place, oui, parce qu’on aurait pu aussi imaginer que, dans la volonté comme ça d’appauvrir la population, il y a eu cette idée qu’effectivement les sanctions aggravent cette situation-là.

  • Guerre économique contre l’Iran : la rhétorique et l’impasse

    Guerre économique contre l’Iran : la rhétorique et l’impasse

    Rémi Bourgeot est avec nous en direct pour parler des sanctions américaines contre l’Iran. Bonjour à vous. Merci d’être sur France 24. Vous êtes chercheur associé à l’IRIS. « Ça va marcher, dit Scott Bennett. Ça a marché au Venezuela après le blocus. Ça marche à Cuba, dit-il, et ça va marcher en Iran. »
    Est-ce que c’est aussi simple que ça ? Est-ce qu’affaiblir l’économie iranienne peut affaiblir le régime iranien ?

    L’économie iranienne est effectivement très affaiblie, mais on observe un décalage gigantesque entre les annonces américaines et cette prétention d’une guerre économique totale. L’obstacle, c’est la Chine, le partenaire commercial le plus important de l’Iran. Elle est à la fois importatrice de pétrole iranien et fournit à l’Iran des composants essentiels.

    Or, la Chine refuse ces sanctions. Dans l’état actuel des relations entre la Chine et les États-Unis, avec les pressions précédentes de Pékin contre les menaces américaines, même commerciales, Washington ne peut pas se permettre de partir à l’offensive contre la Chine avec des sanctions secondaires réelles.

    Il y a donc un décalage entre les annonces, l’effet recherché et la réalité : les mesures restent limitées. Pourtant, mises bout à bout, elles sont déjà considérables et exercent une énorme pression sur l’économie iranienne, notamment avec le blocus imposé par les États-Unis.

    Si je vous suis bien, Rémi Bourgeot, ce ne sont que des effets d’annonce ? Cela n’entrera pas en vigueur ?

    On perçoit du côté américain un certain désespoir chez Donald Trump, qui sait que cette guerre est perdue sur le plan militaire. C’est une catastrophe stratégique : les États-Unis ont perdu une grande partie de leur présence effective au Moyen-Orient.

    Il s’agit d’annoncer des mesures fortes pour montrer aux néoconservateurs qu’il poursuit l’offensive, tout en cherchant à se dégager sur le plan militaire.

    En termes de sanctions réelles, les partenaires commerciaux de l’Iran refusent de les appliquer. Ce qui n’était pas le cas il y a quelques années, quand les États-Unis annonçaient des sanctions en menaçant les banques de ces pays. Cela créait une véritable panique, et ces sanctions étaient effectivement suivies.

    Aujourd’hui, en Chine, le gouvernement interdit aux banques de réagir et donc d’appliquer ces sanctions.

    D’autres pays jouent un rôle clé, comme la Turquie, qui ne peut se permettre de suivre les injonctions américaines, car elle n’y a aucun intérêt. Les Émirats arabes unis, eux, étaient plutôt à l’offensive il y a quelques mois, demandant aux États-Unis de « finir le travail », mais ils ont aussi cherché à trouver un modus vivendi avec Téhéran.

    Globalement, les États-Unis n’ont pas les moyens d’imposer des sanctions secondaires massives aux partenaires commerciaux de l’Iran. Cela signifie que la Chine, la Russie ou la Turquie, si elles ne respectent pas ces sanctions, ne s’exposent pas à des représailles américaines.

    Ces pays sont dans des situations très différentes vis-à-vis des États-Unis. La Chine, par exemple, est entrée dans un bras de fer depuis deux ans : elle refuse une partie des sanctions américaines et interdit aux entreprises, notamment aux banques, de les appliquer. On l’a déjà vu lors de la guerre commerciale, avec la menace chinoise de restreindre les exportations de terres rares face aux droits de douane américains.

    Ce bras de fer s’étend désormais aux sanctions géopolitiques liées à d’autres pays. La Chine rebondit sur cet élan et interdit l’application des sanctions sur son territoire.

    Les mesures restent limitées à des réseaux directement liés au commerce iranien. Mais l’idée de sanctions massives, touchant quiconque aurait le moindre lien financier avec l’Iran, est inacceptable pour la Chine. Surtout, Pékin s’est donnée les moyens de les refuser et de répliquer si Washington allait dans ce sens.

    D’autres pays adoptent une approche différente. La Turquie, membre de l’OTAN, est proche des États-Unis, mais elle défend aussi ses propres intérêts et n’a aucun intérêt à suivre aveuglément les injonctions américaines. Ce n’est pas son agenda.

    Quant à la Russie, déjà sous sanctions, elle entretient une relation particulière avec l’Iran, notamment sur le plan militaire.

    Une dernière question, Rémi Bourgeot : qui contrôle actuellement le détroit d’Ormuz ?

    Les Iraniens en ont effectivement le contrôle, mais les États-Unis ajoutent un blocage supplémentaire. Le trafic est aujourd’hui très faible, notamment vers l’Asie, mais la situation n’est pas totalement bloquée.

    Washington a joué son va-tout avec l’offensive de cet été, mais ce fut un nouvel échec retentissant. Même affaiblis économiquement, les Iraniens disposent d’une capacité militaire et industrielle, notamment grâce à leur programme balistique et à leurs drones, ce qui empêche les États-Unis de résoudre ce conflit par la force.

    Aujourd’hui, on assiste à un déplacement de la rhétorique américaine vers le plan économique. Mais, après deux années de guerre commerciale, les moyens dont disposent les États-Unis sont en réalité très limités.

    C’est une manière pour Donald Trump d’envoyer des signaux aux néoconservateurs pour tenter, progressivement, de s’extirper de cette situation qu’il sait désespérée.

    Merci beaucoup, Rémi Bourgeot, d’être intervenu sur notre antenne.

  • Derrière la défaite américaine, un nouveau paradigme industriel

    Derrière la défaite américaine, un nouveau paradigme industriel

    Tribune pour Les Echos, 22 juillet 2026.

    La guerre contre l’Iran a révélé un basculement des rapports de force, moins lié à la sophistication des armements qu’à la capacité industrielle. La supériorité ne dépend plus seulement des technologies de pointe ou du PIB, mais de la capacité à concevoir, produire et intégrer rapidement des composants variés, puis de mettre cette puissance de frappe au service d’une stratégie viable. Ce qui frappe n’est pas tant la performance iranienne (malgré l’état de son économie) que l’incapacité des États-Unis à s’adapter à cette nouvelle donne mondiale.

    Les économies occidentales peinent à traduire leur avance scientifique historique en production concrète. Les pénuries d’armements en sont un symptôme. La concentration des ressources dans des bulles financières (IA, immobilier) au détriment des compétences industrielles y contribue. Pourtant, la génération Z, souvent sous-estimée, incarne un potentiel de redressement.

    L’ingénierie comme levier de puissance

    Les pays émergents misent sur leur base de plus en plus large d’ingénieurs et de techniciens polyvalents. En Iran comme en Ukraine, les drones, missiles balistiques et systèmes de guerre électronique illustrent cette logique : des dispositifs simples, produits en série, s’avèrent plus décisifs que des systèmes ultra-sophistiqués en nombre limité. Les drones Chahed, par exemple, doivent leur efficacité à une architecture industrielle modulaire, reposant sur des composants standardisés, une fabrication accessible et une amélioration continue.

    Cette approche, née des contraintes opérationnelles, force même les États-Unis à repenser leur production de drones et missiles vers des modèles moins coûteux et plus massifs. L’innovation ne vient plus seulement des bureaux d’études, mais des chaînes de production et du terrain, où la capacité à modifier rapidement un système devient un atout majeur.

    La profondeur du tissu technique compte plus que la valorisation boursière de quelques entreprises. Les pays émergents — dont le bloc géopolitique Chine, Russie, Iran — forment aujourd’hui proportionnellement davantage de profils scientifiques que l’Occident. Une organisation composée d’individus dotés d’une culture technique prend des décisions plus ancrées dans les réalités technologiques que dans les logiques politico-administratives.

    Modularité et souveraineté industrielle

    Les chaînes de valeur se structurent désormais autour d’architectures modulaires, combinant électronique, logiciels embarqués, capteurs ou composants radiofréquences, souvent sourcés via des réseaux internationaux. La Chine y occupe une place centrale, réduisant les barrières à l’entrée pour de nombreux pays. La maîtrise de l’ensemble des procédés industriels n’est plus indispensable : l’avantage réside dans l’intégration de composants et la capacité à substituer rapidement des éléments critiques. L’Iran a tiré parti de cette logique, en s’appuyant sur les chaînes d’approvisionnement chinoises pour accéder à une électronique abordable, tout en développant localement certains composants sous l’effet des sanctions.

    La souveraineté industrielle ne repose plus sur une autonomie absolue, mais sur la résilience : identifier les dépendances critiques et s’assurer de pouvoir produire malgré les ruptures logistiques ou les destructions d’infrastructures. La guerre économique, autrefois privilège américain, est désormais retournée contre eux, que ce soit via le détroit d’Ormuz pour l’Iran ou les terres rares pour la Chine.

    L’avance chinoise résulte d’une intégration progressive des chaînes de valeur, dans des secteurs clés comme les batteries, l’automobile électrique ou la robotique. Les restrictions américaines sur les semi-conducteurs, si elles freinent temporairement la Chine, accélèrent aussi ses investissements dans des capacités nationales, notamment autour de Huawei.

    Le déclin de la culture productive occidentale et le potentiel de la Gen Z

    Les États-Unis conservent des atouts majeurs, comme leur système universitaire ou leur indépendance énergétique. Pourtant, une part croissante du capital est orientée vers des activités financières déconnectées de la production. Les investissements dans l’IA, bien que prometteurs, restent souvent concentrés sur des applications grand public ou des modèles publicitaires, plutôt que sur des transformations structurelles de l’appareil productif. De plus, les jeux de connivence l’emporte souvent comme on le voit même dans l’industrie nucléaire civile, avec les « nuclear bros », ces entrepreneurs dont les connaissances en physique nucléaire ne sont souvent pas beaucoup plus poussées que celles des deux négociateurs en chef diplomatiques.

    En Europe, la situation est encore plus préoccupante. Malgré des filières scientifiques de pointe, les arbitrages stratégiques relèvent de plus en plus de logiques administratives ou politiques, comme en témoignent les lacunes du programme SCAF ou les limites des « Chips Acts », qui ignorent l’intégration des chaînes de valeur (électronique, matériaux, logiciels). Les échecs dans les batteries, comme la faillite de Northvolt, soulignent l’urgence d’une approche plus progressive de substitution.

    Pourtant, un redressement reste possible. La génération Z, malgré la crise éducative, développe une culture technique solide, souvent en dehors des institutions, grâce à un accès sans précédent aux connaissances et aux communautés ouvertes. Les économies européennes ne retrouveront pas leur dynamique industrielle par des plans de dépense à vue, ni par des appels à l’union financière, mais en redonnant le pouvoir de décision à ceux qui comprennent les technologies, maîtrisent les chaînes de production et savent transformer l’innovation en capacité productive. C’est sur ce terrain que se joue désormais la hiérarchie des puissances mondiales et de la prospérité.

  • IA : L’exubérance financière comme rempart face au réel

    IA : L’exubérance financière comme rempart face au réel

    Tribune pour Les Echos du vendredi 5 juin 2026. Le texte ci-dessous est une version plus détaillée du texte publié dans la version imprimée du journal.

    La vigueur du rebond porté par les valeurs liées à l’IA et aux semi-conducteurs, depuis l’amorce de désescalade au Moyen-Orient, ne suffit pas à balayer les inquiétudes sur le cycle d’investissement actuel. Au contraire, cette exubérance soulève plutôt des interrogations quant à sa soutenabilité, sur fond de course à l’introduction en bourse des fournisseurs de LLM.

    Le poids déjà massif et croissant du secteur dans les indices boursiers entretient une dynamique réflexive, portée par les investissements passifs : plus le secteur croit plus il reçoit ces vagues de fonds et croît encore plus en retour… jusqu’à ce qu’un choc entrave finalement cette mécanique.

    Dans cette optique, les marchés ont rapidement considéré les risques matériels comme épisodiques, qu’il s’agisse des pénuries énergétiques ou des pressions sur des intrants indispensables à la production de puces. Cette réaction ne relève pas que de l’optimisme diplomatique. Depuis trois ans, le modèle de financement repose sur une expansion stratosphérique des LLM, en minimisant la question du modèle économique, des conséquences du réajustement de la tarification à l’ère de l’IA agentique, ou encore des limites intrinsèques des modèles en termes de fiabilité.

    Les solides résultats des entreprises du cloud et des semi-conducteurs, combinés à une abondance de liquidités et à la domination d’un petit nombre de groupes, ont renforcé l’idée que la croissance de la demande en infrastructures liées à l’IA générative restera indéfiniment soutenue.

    Flux de capitaux circulaires et concentration technologique

    Cette dynamique provient notamment de la structure de plus en plus circulaire du financement. En 2026 les projections d’investissements de Nvidia, Alphabet, Apple, Microsoft et Amazon dans les infrastructures « hyperscale » sont comprises entre 600 et 725 milliards de dollars. Les liens à l’intérieur de cet écosystème sont particulièrement étroits. Nvidia occupe une position centrale à la fois comme fournisseur dominant de GPU et comme acteur impliqué dans des investissements. Cette position renforce une boucle dans laquelle les investissements, la demande en capacité de calcul et les capacités de production sont interdépendantes.

    Microsoft a investi 13 milliards de dollars dans OpenAI, dont les charges de calcul reposent largement sur Azure, ce qui renforce à son tour les revenus cloud de Microsoft et sa capacité à poursuivre ses investissements. Google a investi plusieurs milliards de dollars dans Anthropic, qui s’est parallèlement engagé dans des contrats d’infrastructure cloud massifs, répartis entre Google et Amazon. Amazon a lui-même investi environ 8 milliards de dollars dans Anthropic, lequel a ensuite développé des accès subventionnés pour les développeurs à travers les infrastructures cloud de ces mêmes groupes.

    Les modèles de tarification à l’usage (par token) introduisent toutefois une incertitude sur la transformation de cette croissance en revenus durables, notamment si les mécanismes de « subvention » ou de soutien indirect venaient à s’atténuer. Ces mécanismes entretiennent les anticipations de croissance, mais brouillent aussi la frontière entre demande indépendante et flux de capitaux auto-alimentés. Une part importante de la solidité apparente du secteur repose sur un nombre restreint d’entreprises qui financent simultanément les infrastructures, fournissent la puissance de calcul et soutiennent les applications qui consomment cette puissance.

    La montée de l’investissement passif renforce encore ce phénomène. À mesure que les grandes entreprises liées à l’IA voient leur valorisation progresser, leur poids dans les grands indices augmente automatiquement, attirant davantage de flux financiers et accentuant la concentration du marché. Les « Magnificent Seven » représentent désormais entre 30 et 45 % de la capitalisation du S&P 500 selon les périodes observées, tandis que la valorisation boursière de Nvidia a dépassé les 5000 milliards de dollars.

    Dans le même temps, les fondements matériels de cette expansion deviennent de plus en plus déterminants. L’IA de pointe dépend d’une croissance massive de la consommation électrique, des capacités de fabrication de semi-conducteurs, des systèmes de refroidissement et des centres de données. La production de semi-conducteurs repose elle-même sur des chaînes industrielles complexes mobilisant du GNL, de l’hélium, des gaz spécialisés, du cuivre ainsi qu’un approvisionnement électrique stable.

    Contraintes matérielles et fragilité financière

    L’hélium illustre cette dépendance. Le Qatar figure parmi les principaux exportateurs mondiaux, et toute perturbation des routes maritimes dans le Golfe peut rapidement affecter les fabricants de semi-conducteurs en Asie de l’Est. À Taïwan, plusieurs groupes industriels ont déjà exprimé leurs inquiétudes concernant la sécurité des approvisionnements en GNL et en hélium.

    Par ailleurs, l’île est au centre du jeu diplomatique sino-américain et de son recalibrage consistant notamment pour Trump à « ne pas vouloir en parler ». Dans le même temps, la Chine a acté la stratégie de restriction des exportations de semi-conducteurs par les Etats-Unis et fait le pari consistant à bâtir son autonomie, autour de Huawei, qui à terme risque d’entamer l’hégémonie des géants américains et leurs constructions financières.

    Parallèlement, l’obsolescence rapide des infrastructures ajoute une autre forme de fragilité pour le secteur. Les centres de données construits autour des GPU actuels pourraient perdre une partie importante de leur compétitivité sur les charges de calcul les plus avancées en seulement un an et demi à trois ans, même s’ils restent utilisables pour l’inférence ou des applications secondaires. Pourtant, les durées d’amortissement comptable s’étendent généralement sur trois à cinq ans, ce qui peut masquer l’existence d’infrastructures sous-utilisées et retarder la visibilité sur certaines obligations financières de long terme.

    Il ne s’agit pas de mettre en doute le tournant de l’IA mais la façon dont les marchés financiers valorisent sa croissance comme illimitée sous sa forme actuelle, tout en sous-estimant les contraintes physiques, financières, industrielles et géopolitiques. Les grands modèles de langage s’intègrent naturellement dans l’architecture financière actuelle parce qu’ils se déploient efficacement à travers les infrastructures cloud et les modèles économiques (partiels) par abonnement. A l’inverse, L’IA physique, notamment pour la robotique, répond à une logique différente. Elle dépend davantage d’un déploiement dans le monde réel et de cycles de développement plus longs qui s’accordent moins facilement avec les mécanismes de financement actuels.

    Cette dynamique évoque l’hypothèse d’instabilité financière de Minsky, selon laquelle les longues périodes de stabilité encouragent progressivement une prise de risque croissante. Les limites liées à la résilience financière et industrielle risquent d’imposer un difficile réveil, par exemple au gré de prises de bénéfices après une vague d’introductions en bourse.

  • La France, hub européen des data centers, mais que pèse-t-elle dans la bataille de l’IA ?

    La France, hub européen des data centers, mais que pèse-t-elle dans la bataille de l’IA ?

    Entretien avec Atlantico sur les investissements dans les infrastructures physiques de l’IA en France, à l’occasion des annonces du sommet Choose France 2026 (extraits).

    Les annonces faites à Choose France sont-elles le signe que la France est en train de gagner la bataille de l’IA, ou seulement celle des data centers ? Derrière le total de 93 milliards d’euros annoncés, que représente réellement, pour le volet IA, la création de technologies, de modèles et de propriété intellectuelle, par rapport aux infrastructures ?

    Ces investissements ne signent certes pas une victoire décisive de la France dans la course de l’IA, mais ils la placent au cœur des infrastructures qui la sous-tendent en Europe. Ils s’accompagnent de retombées industrielles, même si la création de propriété intellectuelle reste largement entre les mains de ces acteurs internationaux. Le défi sera de transformer cette attractivité en leviers pour développer l’industrie nationale.

    En pleine crise énergétique, avec son électricité largement décarbonée et son réseau électrique stable, la France devient un centre européen pour les infrastructures d’IA, attirant des acteurs comme SoftBank en particulier, Brookfield ou Ardian, qui investissent dans les data centers et suscitent des partenariats industriels. Schneider Electric mobilise son expertise en efficacité énergétique, refroidissement et automatisation. Ces projets contribuent au développement de compétences dans l’exploitation et la gestion de centres de données haute performance.

    Pour autant, le volet lié au développement de technologies clés et de modèles reste limité. Malgré le projet Bull/Foxconn sur les cartes mères, il s’agit plus d’infrastructures que de laboratoires de R&D ou a fortiori de production de cartes graphiques. Or c’est bien dans les semi-conducteurs que repose une immense partie de la valeur réelle du secteur. L’Europe reste très en retrait sur ce plan, malgré des initiatives intéressantes.

    Il faut par ailleurs garder à l’esprit l’exubérance financière généralisée autour de l’IA, notamment dans le financement d’infrastructures. Il convient de ne pas bâtir une stratégie nationale sur ces seules promesses. De plus, comme le montrent de nombreuses initiatives dans le monde, il est important de développer les sources locales de financement et de préserver l’intégrité des entreprises technologiques, sur le plan de la propriété intellectuelle et de la résilience du capital.

    On distingue souvent les data centers d’inférence, qui exécutent les requêtes, et les data centers d’entraînement des LLM, où sont développés les grands modèles d’IA. Sommes-nous en train d’accueillir en France les infrastructures les plus stratégiques de la chaîne de valeur ou principalement des data centers qui profitent de notre avantage énergétique ?

    Dans l’ensemble, les projets concernent les deux types mais sans distinction toujours très claire sur la répartition. Le cas qui semble tendre le plus vers l’entraînement est « l’AI gigafactory » Ardian/Verne combinant calcul intensif et activités de recherche. L’entraînement est plus stratégique sur le plan géopolitique et industriel. Ces centres nécessitent des ressources colossales (énergie, refroidissement, GPU) et sont difficiles à délocaliser.

    Les data centers d’inférence sont moins stratégiques, car ils reposent sur des modèles déjà entraînés et des puces plus limitées, optimisées pour cet usage. Cependant, ils complètent l’offre française en permettant de déployer des services d’IA à grande échelle, avec une latence réduite pour les utilisateurs européens. Leur valeur réside dans leur proximité avec les marchés finaux.

    L’enjeu consiste à ne pas être un simple hébergeur. La France doit capitaliser sur ces infrastructures pour développer des partenariats technologiques, attirer des centres de R&D (en conditionnant son soutien à des engagements en matière de transfert de technologie), créer des liens avec l’industrie locale (pour des modèles dédiés à des secteurs stratégiques), pour ne pas être un simple fournisseur d’électricité et de terrain.

    Arthur Mensch a expliqué devant l’Assemblée que l’IA est avant tout une industrie énergétique lourde. Est-ce que la France réalise vraiment que la bataille de l’IA ne se jouera pas seulement sur les talents ou les logiciels, mais d’abord sur la capacité à produire et acheminer de l’électricité ? La France peut-elle relever le défi de l’électrification face à la demande et aux besoins de l’IA ? 

    Mensch a rappelé à juste titre aux responsables politiques que l’IA n’est pas qu’une question de modèles mais aussi d’infrastructure matérielle et énergétique. Derrière chaque modèle, il y a des centres de données, des semi-conducteurs, du refroidissement, des réseaux électriques. En plus de mieux capitaliser sur nos ingénieurs et chercheurs polyvalents suivant la tradition de créativité mathématique, il s’agit aussi de tirer profit d’une électricité abondante, stable et compétitive. Sur ce point, la France conserve un avantage avec le nucléaire, bien que le parc ait été fragilisé par des hésitations stratégiques et que sa mise à contribution souffre d’un cadre européen de tarification aberrant.

    Pourquoi la France est-elle confrontée à une fenêtre de tir décisive de deux ans dans le domaine de l’IA ? Est-on en train de vivre l’équivalent d’une révolution industrielle où les positions prises aujourd’hui détermineront les rapports de puissance pour plusieurs décennies ?
    Nous entrons dans une phase de consolidation. Les premières années de l’IA générative étaient encore relativement expérimentales, en termes de développement de modèles ou de tarification. Désormais, les acteurs qui contrôlent le calcul, les données, les talents et l’énergie commencent à verrouiller les positions. On peut faire le parallèle avec les révolutions industrielles. Ceux qui maîtrisent les infrastructures structurantes imposent ensuite leurs standards technologiques, financiers et géopolitiques.

    Mais il faut aussi garder une certaine prudence face au discours dominant. Nous sommes dans une phase de valorisations excessives, avec des mécanismes de financement circulaires entre entreprises de semi-conducteurs, « hyperscalers » et fournisseurs de modèles. Une partie des usages reste encore peu rationalisée. Les marchés anticipent des revenus futurs gigantesques alors que des modèles sont appelés à rester déficitaires.

    Ne copions pas mécaniquement la stratégie américaine, centrée sur une logique d’hypercroissance financée par des marchés de capitaux très profonds. L’Europe n’aura ni les mêmes volumes financiers ni la même tolérance au déficit. Elle doit donc chercher des trajectoires plus sélectives, plus industrielles et efficaces.

    L’open source constitue un levier stratégique important : mutualisation des coûts, diffusion des capacités, moindre dépendance aux plateformes américaines et possibilité de développement de modèles spécialisés sans engager des dizaines de milliards de capital. Comme le rappelle Yann LeCun, les premiers développements de Llama chez Meta ont été largement réalisés depuis Paris. Le problème réside surtout dans l’incapacité à transformer cette capacité conceptuelle en puissance industrielle.

    Selon les estimations citées, l’IA pourrait nécessiter jusqu’à 40 gigawatts supplémentaires en France. Faut-il considérer le nucléaire comme la condition absolue de notre souveraineté numérique, ou bien un mix plus pragmatique – nucléaire, solaire, renouvelables et réseaux – devient-il incontournable ?

    Le nucléaire est essentiel si la France veut conserver une électricité pilotable, décarbonée et compétitive à grande échelle. Une IA industrialisée ne peut pas dépendre excessivement d’énergies intermittentes. Pour autant, l’enjeu concerne l’ensemble du système énergétique : réseaux, stockage, hydraulique, efficacité énergétique, capacités de refroidissement…

    Dans le même temps, la Chine développe des approches souvent plus pragmatiques : infrastructures moins coûteuses, modèles plus économes en calcul, optimisation matérielle agressive. De plus, Pékin cherche à reproduire les capacités de Nvidia face aux restrictions américaines à l’exportation.

    La compétition mondiale sur l’IA se joue désormais à des vitesses incompatibles avec notre montagne bureaucratique, sur le plan énergétique et au-delà. Il faudrait redévelopper des zones franches industrielles et technologiques : simplification réglementaire et fiscalité adaptée pour l’innovation et les infrastructures critiques. Le paradoxe français est d’avoir longtemps disposé d’un des systèmes énergétiques et scientifiques les plus compétitifs puis d’avoir organisé sa propre désindustrialisation.

    Est-ce que la France est en train de rater la montée en gamme de la chaîne de valeur de l’IA, en laissant les logiciels et les modèles partir aux États-Unis pendant que nous fournissons seulement l’énergie ?

    Le risque est effectivement de rester cantonné à une partie limitée de la chaîne de valeur : fournir l’énergie, les infrastructures ou les talents expatriés pendant que la captation de valeur se concentre aux États-Unis. Mais il est essentiel pour se repositionner de comprendre l’état actuel du secteur, avec ses failles et les nouvelles opportunités qui émergent.

    En plus des limites intrinsèques aux LLM, une partie du secteur fonctionne aujourd’hui sur des anticipations financières extrêmement spéculatives. Beaucoup d’usages restent difficiles à monétiser, alors même que les besoins en calcul et en capital explosent à l’ère de l’IA agentique. Une partie importante de la prochaine vague pourrait venir d’IA davantage intégrées aux systèmes industriels réels : robotique, automatisation, maintenance, défense, logistique, simulation industrielle, santé. Il ne s’agit pas seulement d’imiter OpenAI mais aussi d’orienter le développement pour augmenter la productivité industrielle, avec une intégration aux chaînes de production et aux systèmes physiques.

    Les futures introductions en bourse d’OpenAI à 850 milliards, Anthropic à 900 milliards, SpaceX à 2 000 milliards vont permettre aux géants américains d’investir et de verrouiller les capacités de calcul et les ressources énergétiques. Est-ce qu’il existe encore une possibilité réaliste pour la France et l’Europe de combler une partie du retard dans le domaine de l’IA face aux Etats-Unis et à la Chine dans cette fenêtre de tir de deux ans ? La robotique peut-elle être une des solutions pour la France ?

    Les valorisations évoquées montrent surtout la puissance financière américaine. Ces entreprises peuvent lever des montants capables de sécuriser des semi-conducteurs, des centres de données et des contrats énergétiques à une échelle inaccessible pour l’Europe.

    L’Europe s’est aussi enfermée dans une approche réglementaire labyrinthique, notamment avec l’AI Act. Plusieurs États et entreprises européennes ont demandé en vain des ajustements pour préserver la compétitivité industrielle. Donald Trump pour sa part n’a eu qu’à exiger, pour qu’Ursula von der Leyen s’exécute, dans le sens des intérêts américains.

    La France et l’Europe peuvent encore construire des positions fortes dans des domaines où elles disposent d’avantages industriels, scientifiques ou même énergétiques. La robotique combine logiciels, capteurs, mécanique, électronique de puissance et industrie, même sans nécessairement couvrir tous ces domaines.

    L’IA physique offre un angle alternatif aux usages très orientés vers la consommation et les chatbots. Une robotique industrielle avancée produit des gains directs de compétitivité, de productivité et de réindustrialisation. C’est probablement là que nous avons le plus de chances de créer des synergies avec notre tissu industriel.

    Retrouvez l’entretien complet sur Atlantico.

  • Réouverture du détroit d’Ormuz : vers un conflit gelé sur fond de paralysie politique

    Réouverture du détroit d’Ormuz : vers un conflit gelé sur fond de paralysie politique

    Intervention sur France Info TV le 29 mai 2026.

    Reranscription complète :

    Bonjour Rémi Bourgeot, il y a derrière le nerf de la guerre, l’argent, l’économie dans ces décisions de Donald Trump. Il y a quelques minutes seulement, on disait que le président américain voulait prendre son temps pour éventuellement donner sa décision sur cet accord avec l’Iran. Et là, on voit que les choses se précipitent. Est-ce que vous y voyez une dimension économique ?

    Economique certainement, parce que c’est la première cause de pression sur Donald Trump, du fait des effets sur l’économie mondiale et sur l’économie américaine. Donc il est soumis à cette urgence.

    Mais aujourd’hui, il est aussi confronté à des divisions internes. Personnellement, il a compris la catastrophe que constituait cette guerre israélo-américaine sur l’Iran assez vite, puisqu’on lui avait promis que ça n’allait durer que quelques jours.

    Mais au niveau américain, il est confronté à ces tensions avec une partie du parti républicain, des néoconservateurs en particulier, qui s’opposent à toute forme d’accord qui soit réaliste d’un point de vue diplomatique. Et par ailleurs, des pressions évidemment d’Israël, qui n’a aucun intérêt, en tout cas du point de vue de Benyamin Netanyahou, à conclure un accord avec l’Iran, et encore moins un accord qui ait des répercussions régionales, notamment sur la guerre qu’il mène au Liban. Donc, la situation reste très incertaine.

    Le nerf de la guerre pour les Américains reste le nucléaire. On voit cependant le poids de la position iranienne et les énormes difficultés militaires, en plus des difficultés économiques auxquels sont confrontés les États-Unis, qui doivent se soumettre à l’exigence principale de l’Iran, qui est de renvoyer à plus tard un accord nucléaire. Il faut le rappeler : la dernière fois, avec Obama, ça avait mis plusieurs années à être négocié.

    Donc aujourd’hui, on parle du fait que l’Iran s’engage à ne pas développer d’armes nucléaires, mais c’est déjà le cas. Les négociations portent sur le nucléaire civil et les niveaux d’enrichissement pour éviter que l’Iran soit en position, à un moment, de pouvoir développer le nucléaire militaire.

    Mais on voit une situation de très grande difficulté pour les États-Unis. Trump a probablement très clairement compris l’impasse dans laquelle il se trouvait, mais il est confronté à d’énormes oppositions, d’énormes pressions, avec tous ces allers-retours, cette incertitude incroyable.

    Et le mécanisme de négociation est quand même très surprenant, où il doit donner son accord à quelque chose qui est censé être négocié par lui-même, en fait, parce que les négociateurs ont un mandat très limité.

    Donc les parties tentent effectivement de s’entendre pour ouvrir le détroit d’Ormuz, qui était effectivement parfaitement ouvert avant cette guerre. Mais par-delà cette perspective d’accord partiel, la situation reste extrêmement tendue avec les États-Unis, qui ont le plus grand mal à reconnaître cette défaite stratégique.

    Rémi Bourgeot, vous êtes toujours en ligne avec nous. On parle de guerre, d’éventuelles solutions du conflit ou pas ? Et on parle nucléaire et pétrole essentiellement.

    Oui, je pense qu’il est tout à fait juste de dire que même en cas d’accord, ce serait un accord très partiel. Et en fait, la situation ressemblerait beaucoup plus, en réalité, à un conflit gelé qu’à un accord de paix. Il s’agit de rouvrir le détroit d’Ormuz et de laisser, en fait, le nucléaire de côté pour un éventuel accord bien plus tard, car cela prend très longtemps à négocier.

    Ce qui se passe visiblement à l’instant, c’est que Donald Trump a besoin de mettre le mot « nucléaire » dans l’annonce. Mais en fait, pour une concession qui n’existe pas véritablement, puisque les Iraniens ne développent pas, ne s’apprêtaient pas à développer un programme nucléaire militaire. Ce n’était pas ça l’enjeu.

    Et sur l’enrichissement, même à but civil ou expérimental, des concessions étaient déjà sur la table. Il s’agit pour les Iraniens de garder la capacité à enrichir de l’uranium. Donc on voit la situation telle qu’elle se dessine, en fait, depuis trois mois.

    C’est une débâcle stratégique pour les États-Unis et aussi pour Israël. Donald Trump est confronté à une très grande difficulté à conclure un accord, alors que ça fait bien deux mois qu’il se démène pour essayer de se dépêtrer de cette situation.

    La concession qui semblerait importante de la part des Iraniens est effectivement sur le contrôle du détroit d’Ormuz. Mais même s’ils changent les conditions d’accès ou de circulation, qu’ils ouvrent le détroit en coordination avec les Américains, ils ont fait la preuve que c’est, quelque part, ce qu’on a appelé leur « arme nucléaire » à eux : le pouvoir de contrôler le détroit, avec des moyens qui sont très limités, en comparaison du programme balistique par exemple.

    Donc on a cette situation qui pointe plutôt vers une sorte de conflit gelé, avec la perspective d’un accord nucléaire qui arriverait plus tard. Ce qui est positif, c’est qu’on voit cette volonté commune de rouvrir quand même le détroit d’Ormuz et des concessions de part et d’autre, mais un blocage extrêmement important au niveau américain, auquel est confronté Donald Trump pour pouvoir mettre en place une quelconque ouverture de façon réaliste.

    Merci Rémi Bourgeot pour votre analyse.

    Cette retranscription automatique a été éditée par souci de clarté.

  • La guerre exacerbe la crise du modèle industriel et social

    La guerre exacerbe la crise du modèle industriel et social

    Entretien sur France 24 avec la journaliste et romancière Aude Lechrist, sur la crise du modèle de développement occidental qu’exacerbent les aventures militaires. Transcription complète sous la vidéo.

    Aude Lechrist : En France, comme partout dans le monde, la fermeture du détroit d’Ormuz se fait sentir. Les syndicats réclament des augmentations salariales, notamment face au retour de l’inflation. Pour mieux comprendre comment les travailleurs sont touchés par les bouleversements actuels, la situation géopolitique, la pression climatique et les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle, nous recevons Rémi Bourgeot. Merci d’être avec nous. D’abord, les pressions qui pèsent sur les travailleurs sont-elles les mêmes partout dans le monde ?

    Rémi Bourgeot : Une mondialisation extrême s’est imposée, créant d’importantes courroies de transmission à travers les modèles industriels, mais avec, en parallèle, des politiques radicalement différentes d’un côté et de l’autre. Les pays d’Asie en développement rapide ont misé sur des politiques industrielles, la substitution aux importations et une autonomisation productive. L’Occident, lui, a connu une désindustrialisation rapide au cours des dernières décennies.

    L’Asie est pourtant lourdement touchée aujourd’hui sur le plan énergétique, même si la Chine notamment avait anticipé. Cette crise se répercute directement sur les travailleurs, sur les opportunités d’emploi et sur la pression des coûts qu’engendre la mondialisation des chaînes de production, laquelle est toutefois en recul, les pays cherchant désormais davantage d’autonomie et de résilience.

    Les travailleurs se retrouvent donc immédiatement plus fragilisés, le contexte géopolitique le montre clairement. Quelles conséquences concrètes observez-vous ?

    Les répercussions économiques sont immédiates et tangibles. La crise énergétique, par exemple, a provoqué des arrêts de chaînes de production. Les économistes évoquent des fractions de point de pourcentage amputés du PIB, mais c’est une véritable crise de l’économie réelle, de l’économie physique, des chaînes de production, qui est à l’œuvre. Pour beaucoup de pays dans le monde, c’est précisément cela qui porte leur développement économique et industriel.

    Et partout ou presque, les questions de développement industriel, de développement réel, de développement éducatif reviennent au centre du débat, car ce sont elles qui déterminent les perspectives de croissance à long terme et les opportunités offertes aux travailleurs.

    Un grand clivage s’est creusé entre les pays qui ont cru pouvoir miser indéfiniment sur les services, notamment les services financiers, pour assurer leur croissance, et ceux qui ont suivi une voie de développement plus traditionnelle, proche de ce qui s’est fait dans l’Europe d’après-guerre : développement industriel, développement éducatif, ce qui offre davantage d’opportunités aux travailleurs, même si les conditions de travail y sont parfois très difficiles.

    Mais un point d’inflexion a clairement été atteint : les pays développés n’ont plus de modèle de croissance viable.

    L’intelligence artificielle, que vous évoquiez en introduction, redistribue elle aussi les cartes, notamment à travers ses applications dans la robotique, qui affectera de plus en plus les travailleurs manuels, en plus des emplois de bureau. Et là encore, ce clivage est bien visible, avec un décrochage du modèle de développement dans une grande partie du monde occidental.

    Les États-Unis ont réussi à prendre le dessus sur le plan numérique, et aujourd’hui dans l’IA. Comment analysez-vous cette situation, surtout dans le contexte de la crise dans le détroit d’Ormuz, où les principaux investisseurs sont les pays du Golfe ?

    Le modèle de développement a véritablement décroché dans l’ensemble du monde occidental. Les États-Unis tiennent le haut du pavé sur le plan technologique, mais en pariant sur la possibilité de poursuivre indéfiniment dans une direction très dépendante des flux financiers et des capitaux étrangers, notamment du Golfe.

    Les annonces de Sam Altman et d’OpenAI ont été proprement extravagantes : des milliers de milliards prétendument levés dans le Golfe pour financer des infrastructures de data centers aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Et les montages financiers qui se mettent en place entre les acteurs du secteur ont tous les traits d’une bulle, avec des clients financés par leurs propres fournisseurs comme Nvidia et des investissements en apesanteur par rapport à la réalité économique et industrielle.

    Des innovations réelles existent pourtant, et des talents extraordinaires aussi, y compris sur le plan strictement technologique. Des chercheurs en IA comme Yann LeCun soutiennent que l’IA générative et les LLM se heurtent à une impasse du fait de leurs erreurs intrinsèques, ce que chacun peut constater au quotidien en les utilisant. D’autres technologies doivent être développées, et c’est déjà en cours, notamment pour les applications robotiques dans le monde réel.

    Mais dès qu’une innovation émerge, de véritables montagnes financières se construisent autour d’elle, sans véritable ancrage dans le développement économique, industriel ou humain.

    Il y a aussi la crainte des travailleurs, américains notamment, qui voient une crise économique se profiler. Les syndicats s’apprêtent manifestement à se mobiliser massivement. La Journée des travailleurs aux États-Unis est distincte de la Journée internationale du travail, mais une forte mobilisation est attendue aujourd’hui. Donald Trump n’a clairement pas répondu aux inquiétudes des travailleurs américains.

    Oui, c’est là tout le paradoxe. Les hésitations, les volte-face, le chaos qui entourent Donald Trump en disent long : il était censé renverser la table en faveur de la réindustrialisation dès son premier mandat. Des efforts ont bien été faits dans ce sens, mais ni la compétence personnelle ni les bonnes équipes n’étaient là pour mettre en œuvre une véritable politique industrielle, pas même sur le plan douanier, pour appliquer des droits là où c’était réellement nécessaire, là où une production nationale pouvait être substituée ou redéveloppée de façon réaliste, à des coûts acceptables.

    Il aura néanmoins mis cette question sur la table, une question récurrente dans l’histoire économique des États-Unis, comme dans celle de tout pays en quête de développement industriel.

    Revenus au pouvoir, les Démocrates ont largement poursuivi dans la même veine de réalisme industriel, de tentative de réindustrialisation, davantage par les subventions que par les droits de douane, mais dans une logique protectionniste qu’ils ont reprise et amplifiée.

    Et avec ce nouveau mandat de Donald Trump, le résultat est un monde féerique et catastrophique de mesures coup-de-poing aussitôt invalidées, sans aucune base stratégique, avec des négociations commerciales totalement chaotiques. Les négociateurs, sur les questions commerciales mais aussi géopolitiques, diplomatiques et même militaires, n’ont aucune compétence dans leurs domaines respectifs. Certains savent à peine situer les pays concernés sur une carte.

    Le chaos qui s’en est suivi révèle une crise de régime très profonde, une crise de la société américaine et de la société occidentale plus généralement, une incapacité à opérer une transition politique, un renouveau, ou simplement une réforme qui permettrait de réconcilier les intérêts du développement humain et industriel avec les réalités imposées par la mondialisation. Cela ne peut qu’aggraver l’inquiétude des travailleurs, qui perçoivent un fossé immense entre l’incertitude que génèrent des causes extérieures, conflits, tensions, risques climatiques, intelligence artificielle, et la capacité des gouvernements à y répondre, dans un monde d’interdépendances croissantes.

    C’est précisément ce qui est préoccupant, car au-delà des clivages politiques, des pays et des courants d’opinion, un diagnostic est largement partagé : la réindustrialisation est nécessaire. Et pourtant, rien ne suit. Les promesses s’accumulent et s’évaporent. Vous le disiez pour les États-Unis, mais l’Europe n’est pas en reste. Pire encore, elle a raté tous les grands virages technologiques depuis vingt ou trente ans. Les compétences d’ingénieur sont encore là, pour l’instant, mais elles s’amenuisent. L’envie d’innover s’est-elle éteinte avec elles ? N’anime-t-elle plus les étudiants qui rêvent de construire ensemble un monde meilleur ? Partagez-vous ce constat ?

    Ce qui me permet de garder un certain espoir, c’est que lorsqu’on parle à des jeunes, des étudiants en école d’ingénieur, dans d’autres filières, dans les humanités, on voit cette curiosité, cette vivacité intellectuelle. Malgré l’affaissement du système éducatif, une multitude d’outils en ligne existe en plus des filières académiques, autant de moyens d’accéder au savoir, avec leurs qualités et leurs défauts, qui permettent encore d’apprendre, de se remettre à niveau, de faire des découvertes illimitées. La curiosité est bien vivante.

    Le problème tient au système économique, politique et industriel tel qu’il est, qui étouffe cette créativité. L’entrepreneuriat en est l’illustration : créer une entreprise relève du parcours du combattant en Europe et en France particulièrement. Et au niveau des grandes entreprises comme des organismes d’État, la réindustrialisation est évoquée sans relâche, mais de façon toujours très abstraite.

    Avec le recul, quel bilan les deux mandats d’Emmanuel Macron ont-ils laissé pour les travailleurs en France ?

    Un véritable décrochage s’est produit. Un attachement à l’entrepreneuriat était au moins affiché, avec au moins au début quelques secrétaires d’Etat ancrés dans l’économie réelle, mais il était surtout rhétorique. Dans l’ensemble, une fuite en avant dans la désindustrialisation s’est poursuivie, enveloppée dans une rhétorique allant en sens inverse, celle du redressement du tissu industriel français. Les moyens n’ont tout simplement pas suivi : les ressources humaines, les décisions d’investissement au niveau national, la coordination européenne.

    Il y a aussi ce système de fixation des prix de l’énergie, extrêmement pénalisant pour l’économie française. La France devrait bénéficier d’un avantage concurrentiel grâce au nucléaire, mais cet avantage est largement neutralisé par le mécanisme de prix européen, un carcan dont le pays n’arrive pas à sortir.

    À cela s’ajoute une stratégie de fuite en avant qui remonte à l’entrée dans l’euro. La balance commerciale s’est dégradée et est dans le rouge depuis les débuts de la zone euro. Ce décrochage continu a été masqué par l’illusion de stabilité monétaire, mais avec l’envolée de la dette et la remontée des taux d’intérêt, cette situation ne pourra pas se prolonger indéfiniment.

    Ce qui fait vraiment défaut, c’est une compréhension technologique, industrielle, économique et humaine, y compris en termes de compétences, pour remettre sur pied un agenda de développement industriel. C’est exactement ce que font d’autres pays, sans qu’il faille les imiter à la lettre. La Chine en est l’exemple le plus frappant, avec un véritable boom du développement industriel et des compétences technologiques comparable au rattrapage spectaculaire du Japon sur tous les fronts technologiques il y a quarante ou cinquante ans.

    La France dispose de compétences extrêmement pointues, de pôles d’ingénieurs de rang mondial, d’expertises remarquables notamment en mathématiques, et rien de tout cela n’est vraiment mis à contribution.

    Rémi Bourgeot, merci beaucoup de nous avoir rejoints, c’était une conversation passionnante. Merci.

    Cette retranscription automatique a été éditée dans un but de clarté et de fluidité à l’écrit.

  • Ruptures industrielles et basculement géopolitique

    Ruptures industrielles et basculement géopolitique

    Clliquer sur l’image pour visionner la vidéo sur LinkedIn – Transcription en français plus bas sur cette page

    Sur France 24 en anglais, j’ai évoqué l’impact industriel profond de la guerre en Iran et le recentrage des négociations politiques :
    Les prévisions économiques ont tendance à sous-estimer les chocs dans le monde physique, se concentrant sur les variations de prix et supposant une substitution facile. Les principaux dommages économiques proviennent des pénuries de matières premières et des ruptures de chaînes d’approvisionnement : énergie, engrais, hélium pour la fabrication de puces…
    Sur le plan géopolitique, le grand pari deTrump sur l’enrichissement de l’uranium s’est enlisé. Avec un accord de paix toujours hors de portée, la levée des sanctions contre l’Iran n’est plus non plus à l’ordre du jour. Les discussions devraient désormais se concentrer sur le détroit d’Ormuz : le niveau de contrôle iranien, la levée du blocus américain et une certaine coordination internationale.

    Transcription en français :

    Bonjour Rémi, merci beaucoup d’être avec nous. Puis-je commencer par vous demander quels ont été les effets économiques immédiats de la guerre en Iran, au-delà de la crise énergétique, que tout le monde connaît bien ?

    La situation sur les marchés de l’énergie ne se résume pas à une simple hausse des prix du pétrole et du gaz. Elle perturbe profondément les chaînes d’approvisionnement dans le monde entier, sur des aspects critiques. Il s’agit des importations d’énergie pour de nombreux pays, en particulier en Asie, et dans une moindre mesure en Europe. Mais certaines industries sont touchées de manière très sévère par la flambée des prix et les pénuries.

    Au début, on avait peu conscience que des composants critiques comme l’hélium pourraient perturber les chaînes d’approvisionnement, notamment dans la production de semi-conducteurs et de puces électroniques en général. Nous assistons donc à une crise mondiale déclenchée par ces pénuries et par la manière dont la production est perturbée.

    Il ne s’agit pas seulement de statistiques économiques ou de spéculations sur l’impact du PIB sur un horizon de trois mois. C’est une crise bien plus profonde, qui affecte réellement les chaînes d’approvisionnement. Cela dépasse largement le cadre du simple suivi et des prévisions économiques à court terme. C’est une véritable crise industrielle, aux répercussions multiples, y compris pour la production alimentaire, en raison des importations d’engrais pour de nombreux pays.

    Le Golfe est devenu un enjeu critique, bien au-delà de la seule question énergétique. L’énergie est évidemment centrale, mais nous observons toutes ces répercussions, qui affectent les pays et les industries du monde entier de manières très différentes. Pour certains pays et groupes sociaux, les effets sont dramatiques, pouvant même créer des situations de famine. On peut atteindre des niveaux d’extrême gravité.

    Vous avez mentionné l’hélium. Le Qatar exporte 40 % de l’offre mondiale, et celui-ci est utilisé dans la production de semi-conducteurs et, plus largement, dans le secteur technologique et d’autres industries. Quelles pourraient être les répercussions sociétales de ces pénuries pour le monde ?

    Cela rappelle en quelque sorte ce qui s’est passé pendant la pandémie de COVID. Les chaînes d’approvisionnement avaient été fortement perturbées, puis il y avait eu un boom de la demande, soutenu par des mesures fiscales. Aujourd’hui, cette crise s’infiltre profondément dans les chaînes d’approvisionnement. On observe des perturbations partout.

    Certains pays disposent de stocks, donc l’effet n’est pas immédiat. C’est un peu comme sur les marchés de l’énergie : certains pays, comme la Chine, qui est pourtant très dépendante du Golfe, sont moins touchés à court terme grâce à leur politique de stockage. Cela s’applique à de nombreux pays et industries. Mais avec le temps, après quelques semaines, et surtout après quelques mois, les effets concrets des pénuries commencent à se faire sentir.

    Cela signifie que la production est réellement affectée. Ce n’est pas seulement une question de hausse des prix. Il y a actuellement un vrai décalage dans la production. Cela se traduit directement par une baisse de la production. Ce n’est pas seulement une question de signaux prix ou de coûts plus élevés : cela dépasse le cadre du raisonnement économique habituel. C’est une crise qui touche le monde matériel, et pas seulement les modèles économiques.

    À quel point cette situation est-elle critique pour parvenir à une paix durable dans cette guerre ? Nous avons une prolongation, une prolongation indéfinie du cessez-le-feu, mais cela ne signifie pas que la guerre est terminée. Y a-t-il une grande différence entre une guerre qui se prolonge encore trois ou quatre semaines et une guerre qui dure au-delà ? Ou les dégâts sont-ils déjà suffisants pour être ressentis pendant des mois ?

    C’est effectivement une distinction cruciale. À mon avis, la perspective d’une paix durable ou d’un accord de paix reste très lointaine. Il y a eu beaucoup de confusion dans les négociations – ou disons plutôt dans les discussions – entre l’Iran et les États-Unis, avec une focalisation américaine sur la question nucléaire, allant jusqu’à attribuer aux Iraniens des déclarations totalement impensables de leur point de vue. Les négociations n’ont donc vraiment pas pris une bonne direction sur ce point.

    Finalement, cette prolongation du cessez-le-feu, et le fait qu’elle soit indéfinie, est ce qui compte vraiment pour soulager quelque peu la pression. Je pense que les discussions vont se concentrer sur le détroit d’Ormuz et sur la recherche d’un compromis, en reconnaissant le contrôle iranien sur le détroit, peut-être avec un modèle de péage.

    La Chine, par exemple, a fait pression sur l’Iran pour qu’elle adopte une approche modérée sur la question des droits de passage. Mais l’objectif principal pour l’instant est de trouver un compromis limité plutôt que de conclure un accord de paix. Les États-Unis n’ont même pas les bons négociateurs pour atteindre un tel objectif. Il y a eu beaucoup de confusion de la part des États-Unis avec l’imposition de ce contre-blocus des ports et des navires iraniens. Ils cherchent à obtenir un levier sur la question spécifique de la réouverture du détroit d’Ormuz pour trouver un terrain d’entente avec l’Iran.

    Mais l’idée d’intégrer tous les aspects possibles d’un accord, y compris l’énergie nucléaire et l’enrichissement de l’uranium, est vraiment très ambitieuse et semble très éloignée.

    Maintenant, le Royaume-Uni et la France mènent des discussions pour rouvrir le détroit d’Ormuz ou pour le maintenir ouvert une fois la guerre terminée. Nous avons souvent parlé de la réduction des risques concernant la Chine du point de vue des pays occidentaux, mais est-ce là un exemple de pays européens qui réduisent leurs risques face à l’imprévisibilité actuelle de Washington ?

    Je pense que, concernant la gestion du détroit d’Ormuz, ce n’est pas vraiment une stratégie dirigée vis-à-vis des États-Unis. Il faudra un type d’accord international, même si l’Iran conserve le contrôle du détroit et perçoit des droits de passage. C’est pourquoi les Iraniens ont été disposés à conclure des arrangements avec Oman pour donner une dimension internationale à la gestion du détroit.

    L’Europe peut clairement en faire partie. Il faut un accord, un arrangement pour rouvrir le détroit, permettre une circulation fluide, rassurer les assureurs et revenir à une forme de normalité commerciale. Ce ne sera pas comme avant – ce sera une nouvelle situation, clairement – mais elle doit être prévisible. C’est vraiment l’enjeu clé ici.

    C’est pourquoi les Européens jouent tous ce rôle, en montrant leur volonté de participer à un système de coopération internationale garantissant le passage – pas un passage totalement libre, mais pour créer une sorte de nouvelle normalité pour le transit à travers le détroit. C’est vraiment l’essentiel. Il ne s’agit pas seulement que l’Iran cesse de menacer les navires et que les États-Unis lèvent leur contre-blocus. Il faut un véritable accord international pour que les choses puissent reprendre de manière normale.

  • Les marchés énergétiques resteront affectés par la nouvelle donne iranienne

    Les marchés énergétiques resteront affectés par la nouvelle donne iranienne

    Tribune – Les Echos, 11 avril 2026.

    Le contrôle iranien du détroit d’Ormuz bouleverse les marchés de l’énergie. Les prix restent sous pression, et les incertitudes géopolitiques freinent un retour à la normale. Les investisseurs et les Etats doivent s’adapter à ce nouvel équilibre marqué par des coûts structurellement plus élevés et des tensions persistantes, analyse l’économiste Rémi Bourgeot.

    Le contrôle de l’Iran sur le détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est appelé à exercer un impact structurel sur l’approvisionnement mondial et la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle. On ne peut s’attendre à ce que les marchés de l’énergie reviennent pleinement à leur situation d’avant-guerre dans un processus de désescalade.

    Tout au long de la guerre, le mélange de déclarations étonnantes de Donald Trump annonçant des négociations et de menaces d’escalade sans stratégie viable ont pointé la nécessité d’une désescalade rapide. Le cessez-le-feu actuel est instable d’un point de vue diplomatique, les parties ne s’entendant pas même sur l’inclusion d’aspects essentiels comme l’arrêt des frappes israéliennes sur le Liban ni sur la version de la liste de propositions iraniennes censées servir de base aux négociations. Bien que la perspective d’un accord de paix véritable semble lointaine, la retraite américaine sur le front iranien est ancrée dans la nécessité de s’extraire d’un bourbier particulièrement dommageable. Il paraît ainsi peu probable que les Etats-Unis cherchent à rouvrir pleinement ce front.

    Pour autant, un désengagement américain sans véritable accord ouvre la voie à une nouvelle situation ambiguë. Le statut du détroit d’Ormuz risque de rester indéfini, sur la base du contrôle qu’exerce de fait l’Iran. Il importe dès lors d’anticiper les dynamiques susceptibles de prévaloir sur les marchés de l’énergie dans ce contexte en recomposition. Le contrôle de l’Iran sur le contrôle du détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est appelé à exercer un impact structurel sur l’approvisionnement mondial et la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle. On ne peut s’attendre à ce que les marchés de l’énergie reviennent pleinement à leur situation d’avant-guerre dans un processus de désescalade.

    Le reste de l’article est disponible sur le site des Echos (accès abonnés). Retrouvez des éléments similaires dans mon article du 1er avril 2026 qui analysait déjà les conséquences d’une désescalade à venir avec contrôle de fait de l’Iran sur la gestion du Détroit d’Ormuz: Normalisation partielle des marchés de l’énergie après une désescalade dans la guerre d’Iran.