Le contrôle iranien du détroit d’Ormuz bouleverse les marchés de l’énergie. Les prix restent sous pression, et les incertitudes géopolitiques freinent un retour à la normale. Les investisseurs et les Etats doivent s’adapter à ce nouvel équilibre marqué par des coûts structurellement plus élevés et des tensions persistantes, analyse l’économiste Rémi Bourgeot.
Le contrôle de l’Iran sur le détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est appelé à exercer un impact structurel sur l’approvisionnement mondial et la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle. On ne peut s’attendre à ce que les marchés de l’énergie reviennent pleinement à leur situation d’avant-guerre dans un processus de désescalade.
Tout au long de la guerre, le mélange de déclarations étonnantes de Donald Trump annonçant des négociations et de menaces d’escalade sans stratégie viable ont pointé la nécessité d’une désescalade rapide. Le cessez-le-feu actuel est instable d’un point de vue diplomatique, les parties ne s’entendant pas même sur l’inclusion d’aspects essentiels comme l’arrêt des frappes israéliennes sur le Liban ni sur la version de la liste de propositions iraniennes censées servir de base aux négociations. Bien que la perspective d’un accord de paix véritable semble lointaine, la retraite américaine sur le front iranien est ancrée dans la nécessité de s’extraire d’un bourbier particulièrement dommageable. Il paraît ainsi peu probable que les Etats-Unis cherchent à rouvrir pleinement ce front.
Pour autant, un désengagement américain sans véritable accord ouvre la voie à une nouvelle situation ambiguë. Le statut du détroit d’Ormuz risque de rester indéfini, sur la base du contrôle qu’exerce de fait l’Iran. Il importe dès lors d’anticiper les dynamiques susceptibles de prévaloir sur les marchés de l’énergie dans ce contexte en recomposition. Le contrôle de l’Iran sur le contrôle du détroit d’Ormuz, avec l’émergence d’un nouveau régime de transit, est appelé à exercer un impact structurel sur l’approvisionnement mondial et la formation des prix. Ce nouvel état de fait devrait avoir des effets persistants sur les marchés comme sur l’économie réelle. On ne peut s’attendre à ce que les marchés de l’énergie reviennent pleinement à leur situation d’avant-guerre dans un processus de désescalade.
J’ai été interrogé sur France 24 par Marion Gaudin, au sujet de la crise énergétique et des conditions dans lesquelles le détroit d’Ormuz pourrait rouvrir, face à l’enlisement militaire.
Rémi Bourgeot, vous suivez cette crise de très près. N’est-ce que le début ?
Tout dépend évidemment de l’évolution militaire. Donald Trump a soufflé le chaud et le froid : les marchés s’excitent dans un sens comme dans l’autre.
Ce qu’on voit, c’est quand même un bourbier militaire. Certains experts géopolitiques pensent que ça n’est que le début. On voit aussi des signes de panique de la part de l’État américain, de Donald Trump en particulier, qui est quelqu’un qui déteste faire la guerre. En fait, il aime les opérations théâtrales, de type Venezuela, comme on l’a vu il y a quelques semaines. Là, c’est un véritable bourbier.
Donc il envoie des signaux comme quoi il voudrait arrêter, et en même temps taper le plus fort possible. Les Iraniens, de leur côté, dominent largement la situation, mais ils envoient aussi quelques signaux, avec ces échanges, notamment avec Oman, pour établir au moins une sorte de schéma qui pourrait s’appliquer pour une réouverture partielle.
Mais ce vers quoi on s’achemine, c’est un contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz. Il peut rouvrir en partie, même très largement, mais probablement sous contrôle iranien, à partir du moment où les États-Unis ne sont pas capables de remplir les objectifs qu’ils s’étaient fixés — pour peu qu’il y en ait réellement.
Ce contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz, dans la durée implique un système, un régime économique différent, notamment de péage, dont on a déjà vu certains contours, appliqués en partie. Cela ne veut pas dire que ce sera exactement la configuration finale, mais les coûts vont être élevés et ce système de transit va être mis en place dans le sens des intérêts géopolitiques de l’Iran.
On a vu, en sous-main, des signaux d’échanges entre l’Iran, certains émirats — surtout le Qatar — pour éviter des frappes. Mais la situation est extrêmement tendue, notamment avec les Émirats arabes unis, qui ont appelé les États-Unis à finir le travail, à aller dans l’escalade, en sous-entendant l’envoi de troupes au sol. On pourrait imaginer que l’Iran pénalise les Émirats arabes unis, moins d’autres Etats du Golfe.
Et aussi, dans tous les cas, cette réouverture ne peut pas se faire par la force, seulement par des négociations ?
Il n’y a aucune forme de négociation véritable. Il peut y avoir eu des échanges d’e-mails, ou des échanges très indirects, mais on peut avoir de très gros doutes sur la réalité des déclarations de Donald Trump en ce qui concerne des négociations.
On ne peut pas pour autant écarter la notion de désescalade. Ce n’est pas ce qu’on voit ces jours-ci. Mais Trump est extrêmement mal à l’aise avec la situation et comprend qu’il doit se retirer. Sa situation politique est en effondrement. Il existe de gros doutes sur son état personnel, sur le système politique qui l’entoure. Il limoge des généraux autour de lui pour entendre les nouvelles qu’il veut, pour éviter les mauvaises nouvelles.
On voit une véritable crise de régime qui se développe aux États-Unis, avec des racines beaucoup plus profondes. Il y a aussi tout un pan industriel dans l’incapacité à alimenter ce qui serait une guerre longue.
Sur la question des troupes au sol, c’est peut-être le signal le plus révélateur : on n’a pas eu cette annonce. On n’a pas eu d’annonce d’arrêt de la guerre ni de retrait. Mais ce serait là l’entrée dans une guerre longue et pleine d’incertitudes encore plus graves que d’envoyer des troupes au sol, ce qui serait presque suicidaire de la part de Donald Trump.
Aujourd’hui, on a une situation entre deux, avec une volonté de sortir de cette situation, mais Trump veut pouvoir annoncer une forme de victoire et éviter l’humiliation. Elle est là dans tous les cas.
Pour en revenir aux conséquences très concrètes de ce blocage, pour l’instant politique et militaire, on a beaucoup parlé ces dernières semaines des initiatives prises par les pays pour rationner le carburant, baisser les taxes, offrir des primes. La France, elle, pour l’instant, se refuse à tout ça. Est-ce que c’est pertinent ?
Quand il s’agit d’agir sur les prix, les taxes sont souvent des mesures de court terme. Cela peut avoir des effets positifs. Mais la véritable situation à laquelle on est confronté, c’est une forme de pénurie qui arrive aujourd’hui. Il s’agit d’aspects très concrets et matériels : les bateaux qui étaient censés arriver n’arrivent pas. Une pénurie se met en place, déjà très sévère en Asie.
L’Europe, il faut le rappeler, est beaucoup moins dépendante du Golfe pour son approvisionnement énergétique que de nombreux pays asiatiques. Les différentes sources d’approvisionnement — Norvège, Maghreb, États-Unis pour le LNG, et en partie le Golfe — montrent que cette dépendance existe, mais reste limitée. Certains pays ont des stocks plus élevés. C’est le cas de la Chine, qui a aussi une plus grande autonomie, tout en restant largement dépendante du Golfe.
La réalité est donc matérielle : une pénurie se met en place. Elle est moins marquée pour l’Europe, mais elle se fait sentir aujourd’hui. Cela intervient dans un contexte de crise économique, surtout industrielle, déjà aiguë avant le début de cette guerre. La question des prix énergétiques était déjà cruciale, avec les effets de la guerre en Ukraine : privation d’approvisionnement, tentative de réorientation pour remplacer la Russie, mais en créant d’autres dépendances, vis-à-vis des États-Unis ou de certains pays du Golfe.
On a donc une forme d’ultra-mondialisation des réseaux énergétiques, aujourd’hui extrêmement vulnérable.
À cette crise dont vous parlez s’ajoute l’inflation, la hausse des prix de manière générale, de l’alimentation qui est à venir. Les Français devraient s’y préparer ?
Oui, cela a un fort effet inflationniste. On n’est pas dans la même situation qu’avec la guerre en Ukraine, qui arrivait après la pandémie et des politiques budgétaires très expansives. On n’est pas dans une envolée aussi forte, mais la hausse de l’inflation est marquée.
Surtout, l’inflation est un indice composite : derrière, il s’agit de la vie quotidienne, de dépenses contraintes qui affectent certaines activités et certaines couches sociales plus que d’autres. C’est cela qui est particulièrement problématique, sur le plan social et en termes d’instabilité politique.
Donald Trump cherche une porte de sortie au bourbier que constitue la guerre avec l’Iran. Tout en brandissant la menace d’une escalade majeure qui rendrait des pans entiers de la région inhabitables, il assure que des négociations sont en cours.
Si de véritables négociations de paix sont désormais hors de portée, en raison d’un écart de positions impossible à combler, une désescalade reste accessible.
Les pays dépendants des importations d’énergie en provenance du Golfe se préparent toutefois à des conséquences durables, même en cas d’arrêt du conflit. Les capacités de production sont désormais atteintes, et l’Iran est susceptible de maintenir un niveau élevé de contrôle sur le détroit.
L’Europe est moins exposée que l’Asie à une crise d’approvisionnement, mais la flambée des prix de l’énergie aggrave sensiblement ses fragilités multiples, de l’appareil manufacturier à la gestion de la dette. La marginalisation de l’énergie nucléaire laisse le continent particulièrement vulnérable à cette succession de chocs géopolitiques, les gouvernements passant sans cesse d’une dépendance extérieure à une autre au gré des secousses.
Je suis intervenu dans l’émission Counting the Cost d’Al Jazeera. Extraits de mes interventions disponible ici.
Tribune pour le site des Echos, publiée le 24 mars 2026. Alors que Donald Trump cherche une voie de sortie du bourbier iranien, pour suspendre les hostilités sans perspective de paix véritable, je vous propose une réflexion plus large sur le vide stratégique qui accompagne cette situation :
La guerre d’Iran révèle une défaillance structurelle au sein de l’appareil de décision américain, marqué par une difficulté à aligner les actions tactiques immédiates avec des objectifs politiques de long terme. Ce décalage dépasse le cadre militaire. Les politiques en matière de défense, commerce, finance et technologie interagissent de manière chaotique. La conduite de la guerre commerciale l’a déjà illustré, l’objectif légitime de réindustrialisation disparaissant derrière la coercition géopolitique.
Dans cette guerre bien réelle, l’incapacité à anticiper les conséquences d’un échec du changement de régime ou de la fermeture du détroit d’Ormuz témoigne encore d’une perte de vision d’ensemble. L’instrument militaire est brandi sans architecture politique capable de lui fixer un cap.
Ces failles stratégiques et matérielles, déjà visibles dans la guerre d’attrition ukrainienne, suggère un système confronté à des contradictions internes et le recours à une forme de pensée virtuelle. Le cadre stratégique semble figé dans des schémas hérités de l’époque de l’aventure irakienne, alors que la réalité industrielle et géopolitique a radicalement muté, imposant de nouveaux rapports de force. Cette dernière crise invite l’Europe à une difficile réorientation.
Recul de l’hégémonie monétaire
Les sanctions économiques sont devenues un outil central de la diplomatie. Pourtant leur usage engendre des effets secondaires qui commencent à modifier l’architecture financière mondiale. Initialement conçues pour isoler des acteurs spécifiques sans engagement militaire direct, ces mesures ont accéléré la recherche d’alternatives. En plus de l’explosion de l’or, on observe une multiplication des accords bilatéraux en monnaies locales et le développement de systèmes de compensation parallèles, qui fragilisent l’un des piliers de la puissance américaine.
Le conflit iranien agit ici comme un catalyseur. La paralysie du détroit d’Ormuz souligne à quel point la puissance ne repose pas seulement sur des flux dématérialisés mais encore davantage sur des systèmes matériels complexes : infrastructures énergétiques et industrielles. L’Occident se trouve dans une position où ses instruments de pression perdent en efficacité à mesure que des puissances régionales s’adaptent, se coordonnent hors des cadres traditionnels et sont prêtes à l’escalade.
Guerres d’attrition industrielle
Surtout, l’évolution des récents théâtres d’opérations, notamment en Ukraine, a forcé une redécouverte tardive de l’importance de la base industrielle. La supériorité technologique et le développement des marchés financiers ont pu donner l’illusion que la capacité de production de masse était secondaire. La réalité d’une guerre d’attrition a montré que des économies aux PIB beaucoup plus modestes, mais dotées d’un appareil productif résilient, soutenu par la Chine, pouvaient tenir tête à des puissances technologiques dont les chaînes de production sont fragmentées ou optimisées pour temps de paix.
Cette situation révèle un clivage entre la richesse nominale, portée par les services et les actifs immatériels, et la capacité réelle à mobiliser des ressources matérielles en cas de crise prolongée. Les tensions sur les stocks de munitions et les délais de réactivation des industries de défense illustrent ce manque de profondeur industrielle. Bien que la désindustrialisation soit identifiée comme un risque pour la cohésion sociale et l’autonomie stratégique, la réponse est restée superficielle. Les politiques douanières sont souvent employées de manière erratique, servant davantage d’outils diplomatiques que de réels leviers de reconstruction d’un tissu productif intégré.
Désalignement des capitaux et érosion éducative
Parallèlement, les marchés financiers continuent d’orienter les capitaux vers des secteurs à haute visibilité, au détriment des infrastructures fondamentales. La bulle de l’IA capte une partie démesurée des investissements, tandis que les secteurs de l’énergie lourde et de la transformation industrielle peinent à attirer les financements nécessaires. Ce déséquilibre crée une économie à deux vitesses, où l’innovation numérique progresse sans infrastructure industrielle capable de supporter les chocs géopolitiques.
Cette crise de la pensée stratégique s’enracine dans un affaiblissement des structures éducatives, en particulier de la culture scientifique et des humanités classiques. Le déclin de l’enseignement des sciences réduit la capacité à appréhender les contraintes physiques et techniques du monde réel, favorisant une vision virtuelle, où l’on croit que les LLM peuvent remplacer les ingénieurs polyvalents. Parallèlement, le recul des humanités prive les décideurs de l’intuition historique nécessaire pour comprendre le temps long.
L’Europe illustre particulièrement cette tension. Le ratrappage industriel du continent est entravé par sa complexité réglementaire, doublée d’un déplacement du pouvoir décisionnel du technique vers l’administratif, réduisant la capacité de planification à long terme. La gestion des crises contemporaines témoigne d’un besoin de transition vers une approche systémique, articulant la sécurité énergétique, la résilience industrielle, la stabilité monétaire et l’innovation technologique au sein d’un cadre stratégique. Cette transformation ne pourra s’opérer sans une remise en question des mécanismes de décision et de formation. La réallocation des ressources doit s’accompagner d’une revalorisation des savoirs fondamentaux, capables de restaurer une vision de long terme.
J’ai répondu aux questions du journaliste Nils Adler sur la réaction limitée de l’or à la guerre d’Iran. En plus des extraits sur le site d’Al Jazeera, voici mon analyse plus complète.
Un choc géo-économique, comme le blocage du détroit d’Ormuz, aurait traditionnellement été perçu comme un facteur de hausse de la demande d’or. Cependant, des facteurs structurels ont tempéré son attrait en tant que valeur refuge.
Fuite vers la liquidité, volatilité et psychologie de marché Lors des grandes crises, les marchés financiers subissent souvent une tension généralisée, avec des actifs sous pression alors que les investisseurs recherchent liquidité et sécurité, en particulier en dollars et en bons du Trésor. Même l’or, historiquement une valeur refuge, peut rester stable ou baisser lorsque les marchés privilégient les actifs liquides. Ce schéma s’est confirmé avec l’escalade iranienne : l’or est resté relativement stable plutôt que de s’envoler, malgré des tensions extrêmes. Paradoxalement, c’est le caractère potentiellement systémique de cette crise qui limite la demande d’or, d’autres mécanismes financiers entrant en jeu.
De plus, la position de la Réserve fédérale reste décisive. La hausse des coûts énergétiques et une inflation persistante renforcent les attentes selon lesquelles les taux d’intérêt pourraient rester élevés, ce qui soutient le dollar et rend les actifs rémunérés plus attractifs que l’or, non rémunérateur. Cette interaction réduit l’attrait immédiat de l’or, la politique monétaire interagissant avec les risques géopolitiques et financiers structurels.
Par ailleurs, le marché de l’or est de plus en plus façonné par la spéculation et une volatilité accrue, ce qui peut dissuader les investisseurs averses au risque. Les fluctuations rapides et les prises de bénéfices découragent l’accumulation, sapant le rôle de l’or en tant qu’actif refuge. Les niveaux déjà élevés, atteints sur plusieurs années, amplifient cet effet, empêchant une ruée massive vers l’or. La volatilité spéculative peut ainsi neutraliser sa fonction à court terme.
En dehors des épisodes de risques financiers systémiques, qui peuvent déclencher des fuites vers la liquidité en dollars, le paysage géo-économique restera, pour autant, marqué par une fragmentation massive, soutenant les efforts de diversification, y compris vers l’or sur le plus long terme.
Impasse prolongée et chocs énergétiques Les États-Unis sont confrontés à un fiasco stratégique, Donald Trump n’ayant pas anticipé la réponse de l’Iran envers les États du Golfe et le détroit d’Ormuz. Bien qu’il menace d’une escalade supplémentaire, même ses alliés les plus proches refusent de participer à des missions à haut risque, potentiellement suicidaires, pour escorter les pétroliers dans le détroit. Les conséquences économiques et politiques le poussent à chercher une stratégie de sortie.
Cependant, même en cas de désescalade, de cessation des hostilités et de réouverture du détroit, une paix négociée à long terme entre les États-Unis/Israël et l’Iran est désormais hors de portée, dans la durée. Le scénario central est celui d’une impasse prolongée, qui prolonge l’instabilité régionale et menace durablement la fiabilité des exportations du Golfe. Ce conflit ne peut être considéré comme un simple événement court terme et limité : il aura des conséquences majeures sur l’économie mondiale et la logique des blocs.
Sanctions et fragmentation financière De plus, l’élargissement du champ des sanctions occidentales et l’utilisation croissante de la politique commerciale comme outil de coercition géopolitique ont contribué à une fragmentation du système financier mondial, incitant les institutions étatiques, ainsi que des banques et multinationales à explorer des alternatives aux mécanismes basés sur le dollar. Là où le dollar servait autrefois d’ancrage relativement incontesté pour le commerce international et les réserves, le risque croissant d’exclusion des systèmes de compensation et de financement a conduit les décideurs de plusieurs régions à réévaluer leur dépendance aux systèmes centrés sur les États-Unis. La guerre en Ukraine a illustré la rapidité avec laquelle la confiance dans les instruments financiers traditionnels peut s’éroder. L’éclatement des hostilités et le flux de sanctions ont coïncidé avec une forte hausse du prix de l’or, alors que les investisseurs et les banques centrales cherchaient des valeurs refuges perçues comme sûres.
Plus récemment, l’escalade des tensions commerciales a relancé la diversification, que ce soit vers d’autres devises, l’or et d’autres matières premières, ou le développement de systèmes de paiement régionaux. Ces dynamiques suggèrent une remise en question plus large des hypothèses de longue date sur la domination du dollar et soulèvent des questions sur l’évolution des politiques économiques dans une ère de rivalité géopolitique intense.
L’essence de l’or La trajectoire de l’or dépend des conséquences du conflit iranien, des réponses des banques centrales et de la fragilité structurelle de la finance mondiale. La réaction modérée des prix face à la guerre en Iran confirme que l’or ne s’envole pas systématiquement lors des crises. Sa valeur durable réside dans son statut d’actif physique et réel, reflétant les interactions entre liquidité, sanctions, domination du dollar, taux d’intérêt, volatilité spéculative et incertitude stratégique, plutôt que de servir uniquement de couverture contre les paniques à court terme. Même sous de fortes sanctions et des risques géopolitiques élevés, le rôle premier de l’or reste la préservation de la valeur, et non des envolées systématiques de son prix.
Ce texte poursuit une finalité analytique et ne constitue par un conseil d’investissement.Traduit de façon semi-automatique depuis l’original anglais.
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Rentranscription de mon interview avec France Info du 18 janvier 2026.
France Info : Bonjour Rémi Bourgeot, merci d’être avec nous sur France Info. En 24 heures, est-ce qu’on est en train, selon vous, de franchir toutes les étapes qui mènent à une guerre commerciale, une guerre économique avec les États-Unis ?
Oui, on y est en fait depuis déjà longtemps. Vous vous souvenez que l’année dernière, l’actualité avait été très marquée par les menaces de Donald Trump, avec une menace d’escalade des droits de douane, aboutissant finalement à un accord — entre guillemets — qui était plutôt une série d’injonctions acceptées par la Commission européenne, avec des droits de douane généraux à 15 %, et en plus l’acceptation par l’Europe de contraintes très fortes consistant à ne surtout pas aller trop réguler et embêter les géants de la tech californienne. Donc on part de là. C’était un peu calme ces derniers mois.
Alors oui, la fin de l’accord était extrêmement défavorable à l’Union européenne, non seulement du fait de ses droits de douane, mais en plus des contraintes qui les accompagnaient et l’Europe avait simplement accepté les demandes américaines ?
Oui, cet accord était extrêmement défavorable à l’Union européenne, non seulement à cause des droits de douane, mais aussi des contraintes qui les accompagnaient. L’Europe avait simplement accepté les demandes américaines. Il n’y avait pas vraiment eu de négociation de la part d’Ursula von der Leyen, qui avait ensuite été critiquée par divers pays européens. On pensait que les choses s’arrêtaient là, mais en réalité, on assiste à une dégradation beaucoup plus généralisée des relations entre l’Europe et les États-Unis, une véritable explosion du bloc occidental.
Cela relève notamment de la question de l’Ukraine. On voit que les mesures commerciales se concentrent sur les pays de la coalition dite des volontaires. Donc c’est une escalade beaucoup plus large. Il semble que Trump veuille faire exploser l’OTAN actuellement. Il s’agit d’une bravade très poussée, qui ne se limite pas du tout aujourd’hui à la question commerciale, plutôt secondaire. On est dans une situation franchement loufoque avec cette question du Groenland. S’il y avait un intérêt stratégique véritable — ce qui est peut-être le cas pour les États-Unis —, ils pourraient obtenir les mêmes bénéfices par une coopération avec le Danemark, un pays extrêmement proche des États-Unis. Là, on voit des logiques plus globales chez Donald Trump. C’est un pourrissement beaucoup plus profond et durable.
L’éclatement du camp occidental, c’est ce que souhaiterait Donald Trump. Comment pouvons-nous y répondre ?Notamment en activant ce mécanisme anti-coercition. Emmanuel Macron et son entourage font savoir qu’il va demander l’activation de cet instrument auprès de ses partenaires européens. Concrètement, Rémi Bourgeot, on dit que c’est un bazooka économique. Concrètement, ça ressemblerait à quoi si ce mécanisme entrait en action ?
Déjà, on aurait dû, dès le début, au moment des négociations cet été, menacer et entrer dans cette logique de bras de fer avec Donald Trump pour ne pas être écrasé, en comprenant bien que ce n’étaient que les prémices. Aujourd’hui, on a une aggravation très grave, plus large, donc on ne pourra pas non plus se défendre simplement sur le plan commercial. Il faut répondre. Ensuite, ces mesures sont un cadre assez général. On parle de bazooka, mais il était plutôt pensé contre d’autres pays, notamment la Chine. Il faut une très large majorité en Europe pour les mettre en place, donc ce n’est pas gagné. Mais c’est la moindre des choses d’envisager une riposte. La contre-riposte de Trump sera l’escalade, avec la menace d’un écrasement économique des Européens, car sa logique est celle de l’humiliation. Il n’a aucun respect pour les dirigeants européens, et il y a des désaccords profonds sur des dossiers géopolitiques brûlants comme l’Ukraine.
Rémi Bourgeot, vous nous parlez d’un scénario catastrophe. Comment l’Europe peut-elle résister à une telle escalade ?
Le scénario catastrophe, c’est celui de la guerre, impensable entre l’Europe et les États-Unis. Maintenant, ce qui va se passer, c’est l’escalade. Cette escalade actuelle, avec ces menaces de droits de douane supplémentaires de 10 % pour les pays concernés, est déclenchée parce que les Européens ont envoyé quelques soldats — presque à l’unité — au Groenland. A priori, c’est presque rien, mais Trump ne tolère aucune opposition, même face à des demandes aussi extraordinaires et loufoques que celle d’obtenir le Groenland. La relation est dans une dynamique d’éclatement. On va voir toutes sortes de surenchères. Trump, quand on lui répond fermement, a tendance à reculer. La Chine, par exemple, avait menacé d’une escalade supplémentaire et dégainé son bazooka — la limitation de l’exportation des terres rares —, ce qui posait d’énormes problèmes industriels aux États-Unis. L’Inde, menacée de sanctions secondaires pour limiter ses échanges avec la Russie, avait aussi réagi fortement. Trump est donc sensible au bras de fer.
Il faut voir ce contexte de pourrissement avec les Européens sur la question de l’Ukraine, qui est centrale dans cette escalade.
Merci beaucoup, Rémi Bourgeot, pour votre regard d’économiste, chercheur associé à l’IRIS, sur cette guerre commerciale qui existe en réalité depuis le retour de Trump, mais qui se concrétise peut-être un peu plus ces 24 dernières heures, avec ces surtaxes annoncées par le président américain et l’Europe qui annonce vouloir riposter.
Cette tribune a été initialement publiée par Les Echos.
La bulle de l’IA générative repose sur des financements circulaires entre acteurs du secteur, des valorisations déconnectées des réalités économiques, et une concentration extrême des ressources sur les modèles de langage (LLM). Ce qui devrait alarmer n’est pas tant l’ampleur de ces investissements que leur contraste saisissant avec la désintégration des capacités industrielles occidentales. La guerre d’Ukraine a révélé cette faille structurelle, avec l’incapacité à produire en quantité suffisante des équipements militaires essentiels, résultat de décennies de désindustrialisation et d’une allocation déséquilibrée des capitaux. En plus de sa dimension stratégique, ce paradoxe interroge la façon dont nous mesurons la puissance économique.
Sur le front même de l’IA, les succès d’acteurs comme Mistral ou DeepSeek, plus économes que celles les géants de l’IA, démontrent que l’innovation ne dépend pas que d’une course effrénée à la taille des modèles. Les milliards continuent d’affluer vers des infrastructures matérielles colossales – data centers énergivores, puces spécialisées, réseaux de calcul – sans questionner les limites fondamentales des LLM. Ces investissements massifs contrastent avec le sous-financement chronique de l’industrie, et paradoxalement de l’automatisation.
Au-delà du fantasme d’un monde numérique dématérialisé, les data centers sont des infrastructures extrêmement gourmandes en ressources matérielles : énergie, métaux rares, composants électroniques. Leur prolifération illustre le paradoxe actuel : on décuple les capacités de calcul, tandis que les filières productives qui pourraient tirer parti de ces technologies manquent de financements et de commandes. Celles-ci se lancent souvent dans des projets d’IA pour cocher une case et tenter des effets d’annonce auprès des investisseurs. Dans le domaine militaire, les drones autonomes, les systèmes de combat intelligents ou la maintenance prédictive représentent des applications concrètes où l’IA feront la différence, mais à condition d’être intégrée à une base industrielle solide et de ne pas tout parier sur des modèles peu fiables.
Les chaînes de production de munitions, de véhicules blindés ou de composants électroniques, atrophiées par des années de désinvestissement, peinent à répondre aux besoins. Les usines ont fermé, les compétences se sont raréfiées, et les tentatives de relance se heurtent à l’absence de planification stratégique à long terme. Les États-Unis, malgré leurs propres contradictions, tentent de corriger ce déséquilibre en relocalisant certaines productions stratégiques. L’Europe, en revanche, reste en retrait, s’enfermant dans une dépendance technologique extrême, qui hypothèque son intégrité.
Le cœur du problème réside dans cette allocation déséquilibrée des ressources. Les capitaux et les talents se concentrent sur des technologies spéculatives. Et les applications industrielles de l’IA (robotique avancée, systèmes autonomes, optimisation des processus de production) restent sous-financées. Surtout, elles manquent de garanties commerciales sous la forme de commandes. Cette situation crée un cercle vicieux : plus les investissements se dirigent vers les LLM et leurs infrastructures, moins il reste de ressources pour moderniser l’appareil productif réel.
Pourtant, l’IA pourrait être un important levier de réindustrialisation si elle était pensée différemment. Une approche plus équilibrée consisterait à réorienter une partie des investissements vers l’automatisation industrielle, développer des applications concrètes intégrées aux processus de production et enfin encourager les compétences hybrides alliant expertise numérique et connaissance des métiers industriels, plutôt que de chercher des effets d’annonce.
Sans cette réorientation stratégique, on verra se creuser l’écart entre un secteur numérique surdimensionné et une base industrielle incapable de répondre aux défis matériels. La guerre en Ukraine a servi de révélateur. La puissance ne se mesure pas seulement à la capacité à développer des algorithmes sophistiqués, mais aussi à celle de produire des équipements essentiels. L’enjeu n’est pas de rejeter l’IA, mais de la réintégrer dans une logique industrielle, où l’innovation numérique servirait enfin la production matérielle plutôt que de s’y substituer. Sans ce rééquilibrage, l’Occident risque de se retrouver avec une économie où les capacités de calcul explosent, mais où les usines, elles, continuent de fermer.
Fossé entre ceux qui défendent production, résilience et une bureaucratie figée dans les limbes des années 1990.
L’UE fonce dans le traité avec le Mercosur, tout en préparant une protection face aux produits chinois ne s’écoulant plus sur le marché américain. Sur France Info TV
J’ai participé à l’émission Inside Story d’Al Jazeera avec Andy Mok and Ben Aris. Les économies européennes en décrochage doivent rééquilibrer leurs échanges commerciaux avec la Chine et rompre avec leur déclin technologique endogène.
Sur ordre de Donald Trump, en échange de droits de douane unilatéraux de « seulement 15% », l’UE révise d’un coup ses réglementations numériques pour offrir encore davantage le marché à la Big Tech américaine. Mais c’est une politique de compétitivité… Pendant ce temps, la Chine réoriente ses exportations vers l’Europe. Et l’industrie chancelle sous le coup de prix énergétiques intenables.