Rémi Bourgeot est avec nous en direct pour parler des sanctions américaines contre l’Iran. Bonjour à vous. Merci d’être sur France 24. Vous êtes chercheur associé à l’IRIS. « Ça va marcher, dit Scott Bennett. Ça a marché au Venezuela après le blocus. Ça marche à Cuba, dit-il, et ça va marcher en Iran. »
Est-ce que c’est aussi simple que ça ? Est-ce qu’affaiblir l’économie iranienne peut affaiblir le régime iranien ?
L’économie iranienne est effectivement très affaiblie, mais on observe un décalage gigantesque entre les annonces américaines et cette prétention d’une guerre économique totale. L’obstacle, c’est la Chine, le partenaire commercial le plus important de l’Iran. Elle est à la fois importatrice de pétrole iranien et fournit à l’Iran des composants essentiels.
Or, la Chine refuse ces sanctions. Dans l’état actuel des relations entre la Chine et les États-Unis, avec les pressions précédentes de Pékin contre les menaces américaines, même commerciales, Washington ne peut pas se permettre de partir à l’offensive contre la Chine avec des sanctions secondaires réelles.
Il y a donc un décalage entre les annonces, l’effet recherché et la réalité : les mesures restent limitées. Pourtant, mises bout à bout, elles sont déjà considérables et exercent une énorme pression sur l’économie iranienne, notamment avec le blocus imposé par les États-Unis.
Si je vous suis bien, Rémi Bourgeot, ce ne sont que des effets d’annonce ? Cela n’entrera pas en vigueur ?
On perçoit du côté américain un certain désespoir chez Donald Trump, qui sait que cette guerre est perdue sur le plan militaire. C’est une catastrophe stratégique : les États-Unis ont perdu une grande partie de leur présence effective au Moyen-Orient.
Il s’agit d’annoncer des mesures fortes pour montrer aux néoconservateurs qu’il poursuit l’offensive, tout en cherchant à se dégager sur le plan militaire.
En termes de sanctions réelles, les partenaires commerciaux de l’Iran refusent de les appliquer. Ce qui n’était pas le cas il y a quelques années, quand les États-Unis annonçaient des sanctions en menaçant les banques de ces pays. Cela créait une véritable panique, et ces sanctions étaient effectivement suivies.
Aujourd’hui, en Chine, le gouvernement interdit aux banques de réagir et donc d’appliquer ces sanctions.
D’autres pays jouent un rôle clé, comme la Turquie, qui ne peut se permettre de suivre les injonctions américaines, car elle n’y a aucun intérêt. Les Émirats arabes unis, eux, étaient plutôt à l’offensive il y a quelques mois, demandant aux États-Unis de « finir le travail », mais ils ont aussi cherché à trouver un modus vivendi avec Téhéran.
Globalement, les États-Unis n’ont pas les moyens d’imposer des sanctions secondaires massives aux partenaires commerciaux de l’Iran. Cela signifie que la Chine, la Russie ou la Turquie, si elles ne respectent pas ces sanctions, ne s’exposent pas à des représailles américaines.
Ces pays sont dans des situations très différentes vis-à-vis des États-Unis. La Chine, par exemple, est entrée dans un bras de fer depuis deux ans : elle refuse une partie des sanctions américaines et interdit aux entreprises, notamment aux banques, de les appliquer. On l’a déjà vu lors de la guerre commerciale, avec la menace chinoise de restreindre les exportations de terres rares face aux droits de douane américains.
Ce bras de fer s’étend désormais aux sanctions géopolitiques liées à d’autres pays. La Chine rebondit sur cet élan et interdit l’application des sanctions sur son territoire.
Les mesures restent limitées à des réseaux directement liés au commerce iranien. Mais l’idée de sanctions massives, touchant quiconque aurait le moindre lien financier avec l’Iran, est inacceptable pour la Chine. Surtout, Pékin s’est donnée les moyens de les refuser et de répliquer si Washington allait dans ce sens.
D’autres pays adoptent une approche différente. La Turquie, membre de l’OTAN, est proche des États-Unis, mais elle défend aussi ses propres intérêts et n’a aucun intérêt à suivre aveuglément les injonctions américaines. Ce n’est pas son agenda.
Quant à la Russie, déjà sous sanctions, elle entretient une relation particulière avec l’Iran, notamment sur le plan militaire.
Une dernière question, Rémi Bourgeot : qui contrôle actuellement le détroit d’Ormuz ?
Les Iraniens en ont effectivement le contrôle, mais les États-Unis ajoutent un blocage supplémentaire. Le trafic est aujourd’hui très faible, notamment vers l’Asie, mais la situation n’est pas totalement bloquée.
Washington a joué son va-tout avec l’offensive de cet été, mais ce fut un nouvel échec retentissant. Même affaiblis économiquement, les Iraniens disposent d’une capacité militaire et industrielle, notamment grâce à leur programme balistique et à leurs drones, ce qui empêche les États-Unis de résoudre ce conflit par la force.
Aujourd’hui, on assiste à un déplacement de la rhétorique américaine vers le plan économique. Mais, après deux années de guerre commerciale, les moyens dont disposent les États-Unis sont en réalité très limités.
C’est une manière pour Donald Trump d’envoyer des signaux aux néoconservateurs pour tenter, progressivement, de s’extirper de cette situation qu’il sait désespérée.
Merci beaucoup, Rémi Bourgeot, d’être intervenu sur notre antenne.